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LETTRES
F.T
NÉGOCIATIONS
PHILIPPE DE COMMIMES
UEl ON UliiHF.UAIRE H ISTOUIQIK El BlUMiAl'HIUI L
M. le l>ar*on Kervyn i>f; Lktifahove,
Membre do l'Académie royale de llt-l^ique.
Correspondant de l'Institut de. France, de l'Académie de Munich, eli
TOME II
BRUXELLES.
COMPTOIR UNIVERSEL DIMI r.lMKKII F.T DF. I.IRRAIR1K
Victor Dkvai x et ©ie,
RIIK SAINT-JEAN. 20
1868
"&?
ACADÉMIE ROYALE DE BELGIQUE.
llruvelks. - Imprimerie dti Comptoir universel . rue Skihl J«ah , îlfi.
LETTRES
NÉGOCIATIONS
DE
PHILIPPE DE GOMMINES
publiée*
AVBC IN COMMENTAIRE BISTOBIQIE ET BIOGRAPHIQU.
M. le baron KERVYIV DE Lettemiovi;.
Membre île l'Académie royale de Belgique,
Correspondant de l'Institut de France, de l'Académie de Munich, etc.
TOME II
BRUXELLES,
COMPTOIR UNIVERSEL D IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE.
TlCTOK BETllI F T <ie,
HUE SAINT-JEAJÏ, 26.
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LETTRES ET NÉGOCIATIONS
PHILIPPE DE COMMINES.
VI
COMMINES PENDANT LA MINORITE DE CHARLES VIII.
Dans les Mémoires de Philippe de Connûmes, une lacune
considérable se remarque depuis la mort de Louis XI,
en 1483, jusqu'aux guerres d'Italie, en 1494. C'est cette
époque laissée dans l'ombre et ensevelie dans un profond
silence par le seigneur d'Argenton, que nous allons étudier
d'après les documents originaux. Nous l'y retrouverons
avec ses qualités et ses vices. Il portera au milieu des
intrigues cette vive intelligence qui ne lui fit jamais défaut
et qui lui révélait les intérêts et les destinées de la société
moderne ; mais, en même temps, par un constant et déplo-
rable contraste, son honneur et sa loyauté seront livrés à
de honteuses enquêtes et à une publique flétrissure.
La dame de Beaujeu s'était trouvée, en vertu des der-
nières volontés de son père, investie de la régence pendant
la minorité de Charles VIII. Il était douteux toutefois
qu'elle possédât la puissance nécessaire pour l'exercer, et
quinze jours à peine s'étaient écoulés depuis la mort de
2 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Louis XI, lorsqu'elle fut réduite à tolérer une réunion des
princes du sang, jaloux de son autorité et bien résolus à la
partager avec elle, s'ils consentaient à ne pas l'en dépouil-
ler complètement. Dans cette assemblée, qui se tint à
Amboise et qui se prolongea pendant quelques semaines,
le duc d'Orléans fut nommé lieutenant-général de l'Ile de
France, de la Champagne, du Vermandois, du Beauvoisis
et d'autres pays contigus. Commines fut l'un des signataires
de cette ordonnance l. Il était, dit-il lui-même, « aussi privé
« du duc d'Orléans que nulle autre personne 2. » 11 s'atta-
chait à lui parce qu'il le croyait appelé à triompher d'Anne
de Beaujeu et parce qu'il espérait avoir sa part dans ses
succès.
Anne de Beaujeu avait formé un conseil de douze per-
sonnes, chargées de vaquer avec elle aux soins du gouver-
nement du royaume. Trois nouveaux membres y entrèrent :
c'étaient le sire de Saint- Vallier, de la maison de Poitiers ;
Geoffroi de Pompadour, évêque de Périgueux, et le sei-
gneur d'Argenton 3. Nous croyons ne pas nous tromper en
attribuant à l'influence du duc d'Orléans l'adjonction de ces
trois noms. En même temps, des lettres royales du 2 octo-
bre 1483 confirmaient Commines dans ses fonctions de
sénéchal de Poitou, et au mois de novembre de cette année,
on lui confia une ambassade vers le duc de Bretagne et la
1 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 152 (9 octobre 1483). Le nom de
Commines se lit au bas d'une autre ordonnance du 24 octobre. Ibid.,
p. 159.
2 Me'm., t. II, p. 596.
3 Je estoie de ce conseil, qui avait esté lors créé tant par les prouches
parents du roy que par les trois cstats du royaulme. Me'm., t. II,
p. 294.
DE COMMINES. 3
charge de recevoir sur son passage l'hommage des cités au
nouveau roi, notamment celui de la ville de Niort, dont les
échevins se rendirent au devant de lui jusqu'à Saint-
Maixent1. Commines , à son retour, suivit le jeune roi à
Cléry, près du tombeau de son ancien maître le roi Louis XI,
et il est cité comme témoin dans les lettres royales du
5 décembre 1483 où Charles VIII renonce pour dix années
à la juridiction du Parlement sur la Flandre, en faisant un
pompeux éloge de ce pays « fréquenté de marchands étran-
« gers plus que nul pays qui soit deccà la mer océane 2. »
Commines, associant son nom à des actes qui formaient
un éclatant retour vers une ère de franchises et de libertés,
n'exerçait son influence sur le duc d'Orléans que pour cher-
cher à effacer, par des réformes utiles et par la popularité
qu'elles ne manqueraient point de recueillir, le souvenir
des impitoyables rigueurs du dernier règne.
On aurait tort de s'étonner si Commines , serviteur trop
complaisant de Louis XI, parle « de ce royaulme tant foullé
« et oppressé en mainte sorte3. » Il ira bien plus loin , car
il fera peser la responsabilité des hontes et des crimes sur
les ministres comme sur les rois : ce qu'il dit des grands
princes soumis à l'information que les pleurs et les gémis-
sements des victimes poursuivent devant le Juge suprême,
il le répète des grands gouverneurs, et c'est en parlant des
uns et des autres qu'il se demande « quelles sont les causes
« pour quoy ils n'ont considération de la puissance divine.
1 Notice de M. de la Fontenelle, p. 43.
2 Godefroy, Hist. de Charles VIII, pp. 393 et 395; Recueil des
ordonn. XIX, p. 215. On retrouve le nom de Commines au bas d'une
autre ordonnance du 8 décembre.
3 Mém., t. II, p. 144.
4 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« et de sa justice1. » Il cherchait à faire oublier, en fei-
gnant de l'oublier lui-même, à quelle tyrannie s'étaient
associés les conseillers de Louis XI ; et il ne songeait qu'à
parer de couleurs brillantes la voie qu'il ouvrait aux con-
seillers de Charles VIII, appelés à être désormais les bien-
faiteurs du peuple.
Quel sera le remède à un état de choses où une volonté
absolue, multipliant les supplices et les tailles, a absorbé
à la fois les droits et les ressources de la nation ? Il faut
le chercher dans une réunion solennelle de ses représen-
tants librement élus, où se feront entendre ses aspirations
et ses vœux2. Aussi Commines ne saurait assez insister sur
l'utilité et la légitimité de la tenue d'états-généraux, et il
va jusqu'à dire que ceux qui s'y opposent, commettent un
crime envers Dieu, le roi et la chose publique 3.
La convocation des états-généraux en 1484 doit, à notre
avis, être attribuée à Commines, dont le duc d'Orléans sui-
vait les conseils 4 ; et lorsque cette célèbre assemblée se
1 Mém., t. II, p. 147.
2 Une seule fois, Louis XI avait réuni les états-généraux , et ce qui
s'y passa, l'engagea sans doute de ne plus le faire. Néanmoins, il avait
désigné lui-même ceux qui y siégeraient, espérant bien « qu'ils ne
contrediroient pas à son vouloir. » Mém., t. I, p. 211.
Les archives de Tournay offrent sur cette assemblée des états-géné-
raux des détails fort intéressants.
3 Mém., t. II, p. 143.
•* Dans une lettre du 12 mars 1483, adressée au duc de Bourbon,
le duc d'Orléans rappelle que c'est de lui qu'émanent les requêtes
présentées au roi pour la réunion des états-généraux. Preuves de
l'Histoire de Charles VIII, p. 399. Le duc d'Orléans s'exprime plus
explicitement encore dans son manifeste du 17 janvier 1484 (v. st.)
Godefhoy, p. 46G. Les ducs de Bourbon et de Bretagne s'étaient joints
au duc d'Orléans.
DE COMMINES. 5
réunit à Tours au mois de janvier, on vit le duc d'Orléans,
toujours guidé, croyons-nous, par Commines, se faire hon-
neur de prendre part à ses délibérations. Le duc de Bour-
bon, que le duc d'Orléans appelait « son bon père1, » y
siégeait aussi et amenait avec lui le sire de Culant , qui
votait avec les membres du conseil, quoiqu'il n'en fît point
partie 2. Des relations intimes s'étaient établies entre Com-
mines, le sire de Culant et l'évêque de Périgueux.
Les états-généraux s'empressèrent de ratifier le choix
des quinze membres du conseil. Pour activer leurs travaux,
ils s'étaient divisés en sections, mais elles étaient loin
d'être égales les unes aux autres en crédit et en autorité.
Une influence prépondérante était acquise à la section de
Paris 3, et c'était là que Commines avait choisi sa place avec
un autre transfuge, le sire de Crèvecœur4. Commines avait
été frappé du rôle que la capitale était appelée à remplir
dans les destinées de la France 5. Si Charles VII n'avait pas
désespéré de la monarchie, même à Bourges, Louis XI, au
contraire, déclarait que perdre Paris, c'était perdre la cou-
ronne 6. Dominer à Paris, d'après Commines qu'animait la
même pensée, c'était gouverner le royaume.
Quelles étaient les idées que Commines cherchait à faire
prévaloir ? Quel était son plan de gouvernement? Las d'une
1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 399.
2 Journal de Jean Masselin.
3 La section de Paris comprenait l'Orléanais , le Nivernais, la
Champagne, la Picardie, etc., c'est-à-dire le cœur et toute la puissance
de la France.
* Journal de Jean Masselin, p. 223.
5 Voyez Mem., t. I, p. 74.
5., t. I, p. 73.
6 LETTRES ET NEGOCIATIONS
tyrannie qu'il avait connue de plus près et d'abus dont il
avait pu sonder tous les désordres , il s'était pris à rêver
une situation nouvelle où la nation , associée aux droits de
la royauté, eût aussi partagé la responsabilité de ses
devoirs, et où, de plus, le talent et l'habileté n'eussent
point été le jouet du caprice d'un seul. Après avoir été le
ministre de la volonté la plus absolue qu'on eût jamais ren-
contrée, il était arrivé à vouloir fonder ce que, de notre
temps, on a appelé le gouvernement parlementaire ou con-
stitutionnel : épisode vraiment intéressant d'une carrière
si active et si agitée.
Commines, en formant ces projets pour la France, se sou-
venait à la fois de la Flandre, de l'Angleterre et de l'Italie.
Bien qu'il ne ressentît, comme Louis XI, qu'un profond
mépris pour les représentants des communes flamandes,
« qui n'estoient, dit-il, que bestes et gens de ville la plus-
« part \ » il admirait leurs lois et leurs usages, leur acti-
vité, leur industrie et ce patriotisme même qui avait déjoué
ses propres ruses. Parlant des provinces gouvernées par
Philippe le Bon , il déclare que c'étaient « terres de pro-
« mission, » parce que le duc y taillait peu ses sujets 2.
Il avait aussi trouvé en Angleterre le modèle d'institu-
tions restées inébranlables au milieu des révolutions qui
ensanglantaient le trône. En Angleterre, observe-t-il , le
roi ne peut aborder aucune grande entreprise « sans assem-
« b'.er son parlement (qui vault autant à dire comme les
« trois estats), qui est chose très-juste et saincte ; et en
« sont les roys plus fors et mieulx servis , quant ainsi le
1 Mém.,t. II, p. 112.
2 Mém., t. I, p. 19.
DE COMMINES. 7
« font en semblables matières. Selon mon advis, entre
« toutes les seigneuries du monde , où la chose publicque
« est mieulx traitée, où règne moins de violence sur le
« peuple, c'est Angleterre l. »
Enfin, Florence lui avait offert « une auctorité doulce
« et amyable, et telle que estoit nécessaire à une ville de
« liberté. » Ce qui l'avait conduit à cette remarquable con-
clusion : que le vrai caractère de la sagesse politique, c'était
« de gouverner modérément une grande autorité 2. »
Deux points préoccupaient surtout Commines : la levée
de l'impôt librement consenti par les états-généraux, et la
formation d'une armée régulière qui eût fait participer la
nation à ce qui touchait son honneur, aussi bien qu'à ce qui
intéressait sa prospérité.
Commines n'hésite pas à affirmer que le roi ne peut lever
aucun impôt sans le consentement des états -généraux.
« Y a-t-il roy, ne seigneur sur terre, qui ait povoir de
« mettre ung denier sus ses subjects , sans octroy et con-
« sentement de ceulx qui le doibvent payer, sinon par
« tyrannie ou violence? Nostre roy est le seigneur du
« monde qui moins a cause de user de ce mot : « J'ay privi-
« lége de lever sur mes subjects ce qui me plaist, » car luy,
« ne aultre ne l'a. Est-ce que le roy doibt alléguer privi-
« lége de povoir prendre à son plaisir, sur subjects qui si
« libérallement luy donnent? Ne seroit-il plus juste envers
« Dieu et le monde de lever par ceste forme que par vou-
« lente désordonnée?3 »Si Mahomet II, à sa mort, regretta
1 Mém., t. II, p. 142.
e Mem., t. II, p. 338.
3 Mem., t. II, pp. 141, 145.
8 LETTRES ET NEGOCIATIONS
un impôt qu'il venait d'établir : « regardez que doibt faire
« ung prince crestien qui n'a auctorité fondée en raison de
« riens imposer sans le congié de son peuple. » Lever des
tailles, « c'est grant tyrannie l. »
Charles VII, dans de graves circonstances, fut le pre-
mier qui imposa des tailles à son plaisir, sans le consente-
ment des états-généraux : « il chargea fort son âme et celle
« de ses successeurs et mit une cruelle playe sur son
« royaulme, qui longuement saignera2. «C'est cette plaie
qu'il faut guérir, mais il faut aussi que la nation soit con-
sultée sur les guerres que l'on entreprendra, et que désor-
mais l'organisation militaire repose sur l'intervention de
ceux qui ont à défendre ou l'honneur ou la sécurité du
pays.
Commines pose le principe : « Si vous dis que les roys en
« sont trop plus 'fors quant ils entreprendent la guerre du
« conseil de leurs subjects et en sont plus craints de leurs
« ennemys3. » Puis il en déduit les conséquences et demande
qu'il y ait une armée, soumise à une sévère discipline,
régulièrement payée tous les deux mois 4, force protectrice
et amie, et non plus nourrie de spoliations et de violences 5.
Commines avait vu le duc de Bourgogne réunir une milice
fixe qui était toujours prête à prendre les armes et que tous
les mois l'on passait en revue. On les appelait « les mesna-
« giers. » Charles le Hardi les congédia, trouvant qu'il lui
1 Mém., t. II, p. 389.
* Mém., t. II, p. 225.
3 Mém., t. II, p. 141.
4 Mém., t. II, p. 140.
5 On reprochait à Bertrand du Guesclin d'avoir établi au profit des
gens d'armes l'usage de prendre sans payer.
DE COMMISES. 9
coûtaient trop cher x ; mais il reconnut bientôt « le dom-
« mage qu'il avoit eu de n'avoir des gens d'armes prests
« comme avoit le roy 2. » De son côté, Louis XI désorga-
nisa son armée, parce qu'il se défiait de ses sujets : il licen-
cia les francs archers pour n'enrôler que des Suisses que
le nouveau roi se hâta de renvoyer dans leurs montagnes.
Il fallait rendre au premier devoir que tout homme a à
remplir vis-à-vis de son pays, un caractère national.
Puis se succédaient dans l'esprit de Commines d'autres
préoccupations non moins élevées, non moins importantes :
l'unité de la législation, la réforme de la monnaie, la liberté
du commerce. Ces grandes et fécondes idées allaient bientôt
être soumises à une assemblée des mandataires de la nation,
telle que la France n'en avait jamais vue, telle qu'elle ne
devait la retrouver que quatre siècles plus tard, pour
fermer le deuil de la monarchie et ouvrir la carrière des
révolutions.
Les états-généraux, dont la première séance eut lieu
le 15 janvier 1484, comprirent leur mission ainsi que Com-
mines l'avait définie, et même en en exagérant l'étendue.
Le premier orateur qui était un clerc, affirma que la per-
sonne du roi et la disposition du gouvernement étaient
placées dans les mains des états3; maispersonne n'alla aussi
loin que le seigneur de la Roche, ancien serviteur de la
maison de Bourgogne comme Commines4. « L'Etat, disait-il,
1 Mém., t. I, p. 213. « Il aymoit mieulx les estrangiers que ses
« subjects dont il povoit finer assez et de bons amys » . Mém., t. II, p. 5.
2 Mém., t. I, p. 227.
3 Res magna in vestris manibus posita est : régis personna et dis-
positio regni. Journal de Masselin, p. 66.
4 Philippe Pot, seigneur de la Roche-Nolay, avait été élu en 1461
10 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« est la chose du peuple : c'est le peuple qui est souverain.
« Comment des flatteurs attribueraient-ils la souveraineté
« au prince qui n'existe que par le peuple? Ceux qui gou-
« vernent sans le consentement du peuple, sont des tyrans
« et des usurpateurs du bien d' autrui. Puisqu'il est eon-
« stant qu'en ce moment le roi ne peut disposer de la chose
« publique, il faut qu'elle revienne au peuple, donateur pri-
« mitif, et qu'il la reprenne comme sienne, puisque c'est sur
« lui que retombent toujours les fautes du gouvernement. »
Étrange langage chez un chevalier qui siégeait aux états
comme délégué de cette province de Bourgogne, perfide-
ment enlevée à la petite-fille du prince qui avait donné au
sire de la Roche le collier de la Toison d'or ! Jean Masse-
lin, qui recueillit ce discours et qui constate qu'il fut
entendu avec une grande faveur, était lui-même un ancien
clerc de Louis XI, qui avait dressé le procès-verbal de
l'assemblée d'Orléans où l'on avait voulu imposer le schisme
au clergé. Les rois et les peuples trouvent dans les âmes
basses et vénales les mêmes adulateurs.
Ce fut un étrange spectacle que celui qu'offrirent les états-
généraux de Tours. Tandis que les victimes de Louis XI
énuméraient leurs lamentables souffrances, d'anciens con-
seillers de ce même Louis XI , confondus dans cette assem-
blée avec les députés des communes , parlaient de liberté
et de limitation de l'autorité royale. Lorsque les enfants
du duc de Nemours présentèrent un si triste récit de la
chevalier de la Toison d'or. Au chapitre du mois d'avril 1478, il est
déjà cité comme ayant trahi la maison de Bourgogne. Les seigneurs
de la Roche et de Commines se trouvaient ensemble à la cour <!<■
Charles VIII, le 5 mars 1484. Ordonn., t. XIX, p. 280.
DE COMMINES. Il
mort de leur père, qu'ils furent interrompus par les san-
glots des assistants, Commines put se rappeler qu'il s'était
enrichi de ses dépouilles. Lorsque l'avocat de la maison
d'Armagnac, déroulant le tableau des tortures infligées
par les geôliers et les bourreaux, s'écriait, en termi-
nant : Proh! Dei homimcmpte fidem , adJmc M sceleratis-
simi non modo spirant et vimnt, sed etiam dhitiis et liono-
rïbus fruuntur! Commines siégeait à côté de Philippe
l'Huilier et d'Olivier le Roux, les plus infâmes de ces geô-
liers et de ces bourreaux, devenus les démagogues du
lendemain, et nous ne savons quelle impression secrète
de joie et de vengeance traversa son àme, lorsqu'on aban-
donna à la vindicte populaire ses rivaux qui lui avaient
enlevé les dernières caresses de Louis XI, Olivier le Diable,
qu'on pendit, et Doyac, dont on coupa les oreilles. Le duc
d'Orléans recueillit les dépouilles d'Olivier le Diable, et
Commines, dans ses Mémoires, crut être assez généreux
en ne mentionnant pas son honteux châtiment.
Tels étaient les bizarres et émouvants auspices sous
lesquels s'inaugurait ce régime nouveau qui devait avoir,
disait-on, un code politique spécial, ce qu'aujourd'hui nous
appellerions une Constitution.
Les opinions de Commines se retrouvent presque toutes
dans les vœux exprimés par les états-généraux.
En ce qui touche les dépenses du roi et de l'État, si le
domaine ne suffit point, il sera mis sur le pays des imposi-
tions modérées autres que les tailles, dont le nom est odieux
au peuple. Les tailles et gabelles seront abolies.
S'il arrive quelque guerre, les gens des trois états sub-
viendront à la nécessité du roi et du royaume.
n LETTRES ET NEGOCIATIONS
En ce qui concerne l'administration de la justice, il faut
que les juges soient choisis par le roi sur la présentation
des cours souveraines ; qu'ils soient inamovibles, mais res-
ponsables en cas de forfaiture ; que les procédures soient
abrégées et simplifiées ; qu'on ne prononce plus par défaut
la peine de la confiscation; que l'on ne puisse saisir les
instruments de travail l.
En ce qui touche le fait des marchandises, il faut qu'il
soit loisible à tout marchand de circuler clans le royaume
et hors du royaume franchement et librement; que tous
acquits et péages soient supprimés ; qu'il y ait une bonne
monnaie; qu'on répare les routes et les ponts.
Enfin, en ce qui se rapporte aux deux points spécialement
développés par Commines, l'impôt et l'armée, on évalua la
force de l'armée permanente à deux mille cinq cents lances
et à six mille hommes d'infanterie, et l'on accorda un impôt
annuel de quinze cent mille livres 2.
Il faut ajouter que les états-généraux décidèrent que le
duc d'Orléans présiderait le conseil , et cette résolution
paraît avoir engagé la régente à faire quitter brusquement
au jeune roi la ville de Tours, dont l'air, disait-on, ne lui
convenait point (8 mars). L'absence du roi entraîna la sépa-
ration des états-généraux.
Dès ce moment, Anne de Beaujeu allait lutter avec une
prudence et une énergie dont l'histoire lui a tenu compte,
contre le parti des princes du sang.
' Il est douteux que Commines se soit pleinement félicite
1 II faut, dit Commines, « traicter les subjects en grant doulceur
et en bonne justice. » Me'm., t. II, p. 3.
2 Preuves de V Histoire de Charles VIII, p. 339. Voyez aussi le
Journal de Jean Masselin.
DE COMMINES. 13
de cette première tentative de gouvernement parlemen-
taire. Il n'avait pas réussi à établir son influence sur ces
bases chancelantes et agitées, et néanmoins, pour atteindre
ce but, il avait démenti son passé, condamné sa conduite,
désavoué tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il avait
approuvé. Il n'avait pas même osé s'opposer à une ordoiij
nance rendue presqu'aussitôt après la mort de Louis XI,
où l'on avait déclaré qu'il y avait lieu de réviser « les
« grandes aliénations induement faictes du dommaine royal
« à plusieurs gens lais qui les tiennent par les dons qu'ils en
« ont obtenus par leurs grans importunités et autrement1. »
Cette ordonnance appelait contre le seigneur d'Argenton
d'anciennes et redoutables revendications.
A peine Louis XI avait-il rendu le dernier soupir, que
la maison de la Trémoïlle provoqua une enquête sur l'inten-
tion qu'elle assurait avoir été manifestée par le roi mou-
rant, de révoquer une inique spoliation.
Le 9 septembre 1483, Antoine de Jarrye déposait en ces
termes, au château d'Amboise, devant le lieutenant de Tou-
raine :
« Noble homme, Antoine de Jarrye, dict et deppose, par son
« serment, que le jeudi 28 août dernier passé 2 , environ l'heure
« de trois heures après midi, lui estant ou chastel de Montils-
« lez-Tours, en la chambre en laquelle le feu roy Loys estoit
« malade, après son réveil de dormir, demanda ledict feuroy à
« un des gens de sa chambre si Estienne de Vez, bailli de Meaux,
« estoit là ; et lors ledict Estienne, qui estoit dans ladicte
« chambre, se présenta devant ledict seigneur, et incontinent
« que ledict seigneur l'eust apperceu, lui dict les paroles qui
1 Recueil des ordam., t. XIX, p. 140 (22 septembre 1483).
2 Deux jours avant la mort de Louis XI.
14 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
« s'ensuivent : Estienne, dictes à monsieur le Dauphin que j'ai
« tenu la viconté de Thouars, que j'ai baillée au seigneur de Brés-
il suyre ', en laquelle je n'ai aucun droit, mais appartient aux
« enfants de la Trémoïlle ; et dictes-lui que je lui prie qu'il la
« leur rende et le plus tost qu'il pourra, car j'en sens ma con-
« science chargée; et si je estoye en prospérité, je la leur baille-
« roye, aussi Tallemont, que j'ai baillé au seigneur d'Argenton.
« Je lui ai promis deux mille livres de rente ; il est estranger,
« est un honneste chevalier et homme de bien , et m'a bien
« servi. Pour ce, je vous prie, dictes à monsieur le Dauphin
« qu'il m'en acquitte et qu'il lui baille les dictes deux mille livres
« de rente, car je vueil que Talmont lui soit rendu. Je lui laisse
« assez pour me acquitter ; ce ne monte pas grant chose, et est
« tout ce que dont je en tiens plus ma conscience chargée *. »
La même déposition fut faite par Etienne de Vesc, bailli
de Meaux, et par Jacques Goctier, premier président de la
chambre des comptes.
Antoine de Jarrye était écuyer de Pierre de Beaujeu,
beau-frère et tuteur du jeune roi, et on ne peut passer sous
silence qu'Anne de Beaujeu, aussi « sage» que le roi son père,
avait reçu de la maison de la Trémoïlle, comme prix de son
intervention, une somme de dix-sept mille livres 3. Ajoutons
1 On ne rencontre aucune donation faite par Louis XI du château
de Thouars. C'était Bressuire qui s'en était emparé à la mort de Louis
d'Amboise, mais il n'avait agi qu'au nom du roi, et Commines paraît
avoir seul étendu son autorité à Thouars. Du reste, dans le procès
qui va s'engager, les revendications dirigées contre Commines por-
teront aussi bien sur Thouars que sur Talmont et les terres voi-
sines.
2 Mém., t. III, pr. p. 81.
3 Anne de Beaujeu avait élevé des prétentions sur la terre de
Thouars. Le 5 décembre 1483, elle y renonce pour 17,000 écus d'or
payés par les La Trémoïlle. Le 10 mai 1484, elle donne quittance de
DE COMMINES. 15
qu'Etienne de Vesc, ancien valet de chambre de Louis XI,
devait atteindre à une haute fortune sous Charles VIII, qui
lui donna un duché dans le royaume de Naples; mais Com-
mines lui garda toujours rancune de sa déposition au châ-
teau d'Amboise : c'était « un homme de petit estât et qui
« de nulle chose n'avoit eu expérience1. » Quant à Coctier,
il est aisé de reconnaître dans le premier président de la
cour des comptes, le médecin à qui Louis XI donnait dix
mille écus par mois afin qu'il lui allongeât la vie, et qui lui
adressait d'outrageuses et rudes paroles 2.
Le 19 septembre 1483, Charles VIII ordonnait de
mettre les La Trémoïlle en possession de la vicomte de
Thouars et de la principauté de Talmont, « pour en jouir
« à titre de provision 3. » Mais Commines forma aussitôt
opposition à l'entérinement des lettres royales. Dès le
2 octobre , il fit exposer au grand conseil « qu'il estoit
« question de grant chose , et que par arrest de parle-
<c ment, la vicomte, terre et seigneurie de Thouars avoit
« esté adjugée au roy, et la dite vicomte unie et joincte à
« la couronne de France , et que , pour déduire les dites
« choses, le dit de Commynes n'avoit peu trouver de con-
« seil en ceste ville d'Amboise4. » Huit jours après, il
demanda un délai , attendu, répétait-il , « qu'il n'avoit pu
« recouvrer de conseil en ceste dite ville d'Amboise pour
« communiquer sa matière 5. »
10,000 écus payés à compte et de plus d'un diamant en bague.
(Archives de Thouars.)
1 MéW-, t. II, p. 329.
* 3Icm., t. II, pp. 227, 228, 258, 263, 364.
5 Mcm., pr. t. II, p. 83.
4 Archives de Thouars.
5 Archives de Thouars.
16 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Un long et honteux procès s'engageait au moment même
où Commines siégeait parmi les quinze conseillers du nou-
veau roi aux états-généraux de Tours. L'avocat de la mai-
son de la Trémoïlle soutenait que Philippe de Commines
connaissait parfaitement l'acte par lequel le roi Charles VII
avait approuvé le mariage de Pierre de Bretagne et de
Françoise d'Amboise, et qu'il avait aidé à le faire dispa-
raître. Si Commines comptait sur le silence des témoins
qui avaient tous juré, entre les mains de Louis XI, de ne
rien révéler, son espoir fut promptement déçu. L'arche-
vêque de Tours, Élie de Bourdeille, qui, au lit de mort de
Louis XI, lui avait rappelé la spoliation des La Trémoïlle,
déclara, le 8 octobre 1483, relever de leurs serments tous
ceux qui pouvaient éclairer la justice l.
L'enquête s'ouvre dans les derniers jours de janvier.
Jacques de Beaumont, seigneur de Bressuire, dépose
qu'il a été chargé par Louis XI, ainsi que Commines, d'aller
rechercher au château de Thouars les lettres qui pouvaient
servir au procès contre les La Trémoïlle. Il ajoute qu'il
tenait dans ses mains les lettres de Charles VII, lorsque
Commines les lui arracha et les lança au feu , en disant :
« Le roy veult que ces lettres-cy soient jetées au feu. »
Jean Chambon les en retira, et le seigneur de Bressuire les
porta au roi ; Commines l'accompagnait et dit : « Sire, vecy
« monsieur de Bressuire qui a des lettres qui ne servent
« pas bien à nostre matière. » Louis XI les prit et les livra
aux flammes, en ajoutant : « Je ne les brusle pas, c'est le
« feu; » mais aussitôt après, il fit jurer à tous ceux qui
étaient présents qu'ils ne révéleraient rien de ce qu'ils
4 Mém., t. III, pr. p. 95.
DE COM MINES. 17
avaient vu. « Jean Chambon , ajoutait le roy, a cuidé nous
« tromper, moi et le seigneur d'Argenton. »
Le seigneur de Bressuire observe « qu'il scet bien que le
« seigneur d'Argenton a eu grant auctorité et a esté fort
« en la grasce du feu roy1. »
Un autre témoin, Richard Estivalle, procureur de la
vicomte de Thouars, dépose que feu le roi Louis XI « lui
« déclaira les services que le dit de Commynes lui avoit faits
« pendant qu'il estoit avec le duc Charles de Bourgogne,
« et que pour ce le voloit récompenser. » Il apporta au roi
les lettres de restitution émanées de Charles VII et reçut
l'ordre de les remettre à Commines, mais il ne voulut pas
le faire, parce qu'il n'avait pas de décharge, et ce fut le roi
lui-même « qui les bailla en garde au dict de Commynes,
« qui les print et receut. » Il a vu aussi « le feu roy Loys
« prendre la lettre relative au mariage de Françoise d'Am-
« boise, et la jetta ou fit jetter au feu par le dict de Com-
« mynes, n'est recors lequel des deux 2. »
Voici enfin en quels termes dépose Jean Chambon , qui
a retiré les lettres du feu :
Honorable homme et saige , maistre Jehan Chambon , con-
seiller et maistre des requestes ordinaires de l'hostel du roy,
aagé de soixante ans, dit que, visitant les lettres de Thouars,
quant messire Philippe de Commynes ouyt dire à qui il deppose
et à autres qui les visitèrent, qu'il y en avoit une de la restitu-
tion de Thalemont , et l'autre de la permission de mariage,
iceluy de Commynes les prit et les jetta au feu. Et lors il qui
deppose, dit que e'estoit très-mal faict, et se leva hastivement
1 3/ém., t. III, pr. p. 103.
'-' 3Iém., t. III, pr. p. 110.
COMMINES. — II. 2
18 LETTRES ET NEGOCIATIONS
et les retira dudict feu ; et dit qu'il ne voudroit point estre pré-
sent à telles choses, mais conseilla que l'on les portast devers le
roy. Et ne set depuis que devindrent les dictes lettres, sinon
qu'il ouyt depuis dire aux dessusdicts que ledit feu roy les avoit
jettées au feu. Et est bien recors que, certain temps après, ledict
feu seigneur luy dit, ainsi que dessus a dit, que lesdictes lettres
n'estoient en ciel, ny en terre ; et, en disant cela, luy monstra
le feu qui estoit en la chambre, en se sousriant; et adoncques luy
feit faire le serment de non révéler ledict cas, comme il avoit fait
faire aux autres dessusdicts. Dit outre que, deux ans après, le
procès dudict Thalemont durant, ledict feu seigneur feit venir il
qui deppose, et luy dit qu'il falloit qu'il allast à Paris poursuivre
ledict procès audict parlement ; et disoit ledict feu seigneur que
il se esbahissoit comme il duroit tant. Et il qui deppose, luy feit
responce qu'il y avoit beaucoup de difficultés audict procès, car
lesdicts de la Trémoïlle mettoient en faict que les lettres de res-
titution estoient audict Thouars, en la puissance dudict feu roy
Loys, et par ainsi n'en po voient riens monstrer, mais ils trou-
veroient bien gens qui en depposeroient qu'ils avoient veu les
dictes lettres. Et aussi dit il qui deppose, audict feu roy, ces
mots ou semblables : « Sire, vous savez bien comme il va des dictes
« lettres , et la conscience y gist. » Et lors ledict feu roy Loys
demanda à il qui deppose, s'il n'avoit point parlé au sieur de
Cran, entendant qu'il l'eust suborné ou fait dire les paroles
dessusdictes ; et il qui parle , luy respondit que non , mais le
disoit pour soy acquitter envers luy. Et lors il qui deppose, luy
supplia que , attendu qu'il avoit son imagination sus luy, que
il ne l'envoyast point à Paris. Et alors ledict seigneur luy jura
et affirma que il n'avoit point d'ymagination sus luy, en lui
disant Que, au regart de ce qui avoit esté faict desdictes lettres,
il ne lui en devoit challoir *.
Le 20 février, le Parlement a ordonné à Commines de
produire ses moyens de défense. Trois jours après, il invoque
1 Mém., t. I, Introd. p. LXIV.
DE COMMINES. 10
la garantie expresse mentionnée dans la donation qui lui
a été faite, et déclare appeler en cause le procureur
général du roi ; mais la valeur de cette garantie est évidem-
ment bien affaiblie depuis que Charles VIII a succédé cà
Louis XI. Le Parlement l'autorise toutefois « à amener
« son garant, si bon lui semble \ » mais il maintient le
jour de la citation.
Commines , mécontent et inquiet , songea-t-il à cette
époque a rentrer dans sa patrie et à se réconcilier avec
Maximilien? Quelques traces de cette intention sont arrivées
jusqu'à nous. Alain d'Albret, qui avait siégé avec Commines
dans le conseil de Charles VIII, l'avait associé, comme
l'avait fait naguère le prince de Tarente, à l'espoir d'une
couronne (c'était celle du royaume de Navarre promise
à son fils). Commines prêtait de l'argent qui, le jour du
succès, eût produit de notables bénéfices, et en même
temps le sire d'Albret, héritier de la maison de Chàtillon,
cédait les terres d'Avesnes et de Landrecies à Commines,
qui voulait y bâtir un château et qui fût devenu de plein
droit l'un des pairs du comté de Hainaut2. Cependant, il
était douteux que cette transmission pût s'effectuer régu-
1 Archives du château de Thouars (23 février 1484).
2 Le prix des seigneuries d'Avesnes et de Landrecies fut fixé à vingt-
cinq mille écus d'or, et afin que le contrat ne laissât rien à désirer sous
le rapport de la forme, on le fit dresser le 7 avril 1483 (v. st.) par un
tabellion impérial qu"on appela de Cambray. Cet acte" a été publié par
M. Rahlenbeck, Messager des sciences Hsloriqties , 1867 p. 219. Le
25 août 1485, Commines était à Montsoreau, lorsqu'il chargea Reguault
du Noyer et Olivier de Yendel de payer cinq mille écus qu'il devait
encore au sire d"Albret. Quelques mois plus tard, Philippe de Com-
mines prêta mille livres au sire d'Albret. Archives des Basses-Pyré-
nées. — Alain d'Albret, bisayeul de Henri IV, avait épousé Françoise
de Bretagne, arriére-petite-fille de saint Charles de Blois.
20 LETTRES ET NEGOCIATIONS
lièrement, et dès le lendemain du jour où Alain d'Albret
s'y était engagé , Commines réclama de lui un nouvel
acte où il promit d'assurer au seigneur d'Argenton, à
défaut des domaines d'Avesnes et de Landrecies, le comté
de Dreux, en se réservant toutefois le droit de rachat pen-
dant dix années ' .
Le comté de Dreux avait appartenu, comme Talmont, à
la maison d'Amboise, mais dès 1473, Louis de Belleville,
petit-fils de Charles VI et d'Odette de Champdivers, l'avait
reçu du roi en échange de la baronnie de Montaigu 2. Com-
mines avait été présent à cette convention, et s'était épris,
paraît-il, de la richesse de ce domaine que défendait un
vieux château.
Depuis qu'Anne de Beaujeu avait quitté Tours, son
parti s'organisait avec vigueur sous l'impulsion de son
énergique volonté, et Commines comprit que le procès sou-
levé devant le Parlement allait prendre une gravité contre
laquelle ses efforts seraient impuissants. Les circonstances
devenaient de moins en moins favorables : il s'agissait d'at-
tendre qu'elles se fussent améliorées et de retarder le plus
possible la marche des débats judiciaires.
Commines a écrit quelque part que dans les procès, « il
« faut avoir bonne cause, despendre largement et compter
« sur la longueur du temps pour avoir raison3. » Comme il
n'avait pas bonne cause, il cherchait d'autant plus à tout
obtenir par « longueur de temps. »
1 Acte du 8 avril 1483 (v. st.) Archives des Basses-Pyrénées.
2 Commines avait été l'un des témoins de cet acte. — On voit par
une lettre de Louis XI au seigneur de Bressuire qu'il tenait beaucoup
à ce château de Montaigu où ses gens dévoient entrer sans bruit, ayant
chacun une bonne arbalète. (Brantôme).
5 Mém., t. II, p. 137.
DE COMMINES. 21
Cependant, les héritiers de la Trémoïlle poursuivent la
revendication avec autant de zèle et d'activité que Com-
mines apporte de lenteur et de mauvais vouloir à s'y sou-
mettre. Ils déclarent le 22 juin qu'ils entendent invoquer,
« en tant que mestier est et servir leur pourroit, les enques-
« tes ou examens faits en ceste matière, tant touchant la
« dite voulenté et déclaration du feu roy que le brûlement
« des lettres et filtres desdits demandeurs l. »
Le moment est venu où Commine^ lui-même ne pourra
plus échapper à ces enquêtes et à cet examen.
Le 19 juillet 1484, il comparaît devant les commissaires
du Parlement.
Du lundi xixe jour de juillet 1484, pardevant messieurs
J. d'Armes, P. des Plantes, J. Bouchart et J. Pelieu. Messieurs
dessus nommés ont fait venir pardevant eux messire Philippes
de Commynes, chevalier, seigneur d'Argenton , lequel, après
serment par lui fait sur les saints évangiles de Dieu de dire
vérité, a esté interrogié s'il eut jamais charge, de par le feu roy
Loys, d'aller au chasteau de Thouars veoir des lettres estans en
ieelui, et en quelle compagnie il y fut. Dit que, sept ou huit ans
a ou environ , le feu roy Loys envoya il qui parle en la com-
pagnie de maistre Jehan Chamhon , Loys Tindo, le seigneur de
Bressuyre, maistre Riehart Estivalle et Regnaut du Noyer,
audict chasteau de Thouars, pour scavoir et veoir s'il y avoit
aucunes lettres servans au procès qui estoit lors entre les enfans
du seigneur de la Trémoïlle et ledict feu roy, touchant les terres
du feu viconte de Thouars, auquel lieu de Thouars leur furent
monstrées plusieurs lettres par le seigneur de Bressuyre et
autres, qui en avoient la garde, lesquelles furent mises sur une
table audict chasteau.
Interrogié se lui qui parle et les dessusdicts, entre autres
lettres, virent pour lors deux lettres du feu roy Charles, l'une
1 Archives de Thouars.
22 LETTRES ET NEGOCIATIONS
de la restitution faite par ledict feu roy Charles audict feu Loys,
viconte de Thouars, de la seigneurie de Tallemont et Chasteau-
Gaultier, et l'autre lettre dudict feu roy Charles, par laquelle il
donne congié audict feu Loys. viconte d'Amboise, de marier sa
fille à Pierre Monseigneur, fils du duc Jehan de Bretaigne : dit
que, pour le présent, il n'a pas bonne souvenance d'avoir lors
veu lesdictes lettres, et requiert délay d'y penser, afin qu'il en
puisse mieux dire la vérité.
Dit, par le serment qu'il a fait, que le délay qu'il demande, il
ne le demande pour éviter d'en dire la vérité , mais est seule-
ment pour y penser, pour en sçavoir plus seurement parler ; et,
pour toute souvenance qu'il ait pour le présent, dit que audict
ehasteau de Thouars furent regardées plusieurs lettres, et les
aucunes par eux emportées, mais ne scet depposer, comme dit a,
pour le présent, se lesdictes lettres faisoient mention de ladicte
restitution et congié de mariage, et requiert de rechief délay, s'il
plaist à la court, d'y povoir penser, afin d'en respondre plus cer-
tainement, et jusqu'ad ce que le roy soit en Touraine, ou autre
tel délay qu'il plaira à la court lui donner *.
Dix jours après, Commines est rappelé devant les com-
missaires du Parlement, qui lui ordonnent de répondre
péremptoirement par oui ou par non :
Messire Philippe de Commynes, chevalier, seigneur d'Argen-
ton, lequel, après serment par lui fait de dire vérité, lui a esté
remonstré par mesdicts seigneurs qu'ils ont fait leur rapport à la
court du délay qu'il leur avoit demandé de respondre de la
matière dont ils l'interrogièrent le dix-neuf de ce présent mois,
et que, tout considéré, par ladicte court a esté appointé qu'il
respondra de ce qu'il scet de ladicte matière, affirmative ou néga-
tive, ainsi qu'il sçaura parler. Et, ce fait, a esté interrogié se,
entre les lettres qui furent trouvées audict lieu de Thouars ,
furent point trouvées certaines lettres de restitution faite à mon-
1 Mém., t. III, pr.p. 119.
DE COMMINES. 23
sieur Loys d'Ambôise, lors viconte de Thouars, par le feu roy
Charles VU, de Tan 1437, signées A. le Beuf, par laquelle ledict
feu roj le restituoit à la seigneurie de Tallemont et de Chasteau-
Gaultier, réservée à icelui feu roy Charles par autre restitution
par lui faite audict Loys d'Ambôise, Fan 1434.
Dit que, trois mois a ou environ, et après le renvoi fait par
les gens du grant conseil du principal de la matière en la court
de parlement, touchant les terres dudict feu viconte de Thouars,
maistre Regnault du Noyer dit à lui qui parle, qu'il falloit
envoyer à Paris les titres que lui qui parle, pourroit avoir tou-
chant ladicte matière; et, pour a faire, envoya, lui qui parle,
à Montsoreau quérir les lettres et titres qu'il avoit touchant
ladicte matière, lesquelles lui furent apportées en un coffre en
la ville de Tours, et les visita ledict du Noyer, et rapporta à il
qui parle que, entre ks lettres estans audict coffre, il avoit trouvé
unes lettres faisans mention de la restitution faite par ledict feu
roy Charles audict feu viconte de Thouars, desdictes terres de
Tallemont et de Chasteau-Gaultier ; lesquelles ledict qui parle,
veit et ne les leut pas au long, mais les fit coppier par l'un de
ses clercs ; et n'estoient icelles lettres de restitution vérifiées, ne
expédiées parla court de parlement, ne la chambre des comptes,
ne en forme telle qu'il appartient, ainsi qu'il fut dit à il qui parle
par son conseil ; et a par devers lui lesdictes lettres, et sont les-
dictes lettres de celles qui furent trouvées audict Thouars et
apportées devers ledict feu roy Loys, ou dit an 1476, qui les
bailla à il qui parle. Dit, sur ce interrogié, que audict lieu de
Thouars, ou dit an 1476, furent trouvées aussi unes lettres closes
dudict feu roy Charles, signées Charles et Burdelot, faisant
mention de la provision faite audict feu viconte de Thouars par
ledict feu roy Charles, de marier sa fille à feu Pierre, fils de
feu Jehan duc de Bretaigne, lesquelles furent portées dès lors
audict feu roy Loys ; et, peu de temps après, icelui feu roy Loys,
estant à Thouars, manda venir par devers lui maistre J. Burde-
lot, chanoine de Saint-Martin, trésorier de l'église de Ne vers,
auquel, en la présence de il qui parle, icelui Burdelot, interro-
24 LETTRES ET NEGOCIATIONS
gié par serment par ledict feu roy s'il avoit escript, signé et
expédié lesdictes lettres, respondit que jamais il ne les avait
escriptes, ne signées.
Interrogié se lesdictes lettres furent monstrées par ledict feu
roy audict Burdelot, ou se ledict feu roy Finterrogia seulement,
comme dit est, sans monstrer lesdictes lettres à icelui Burdelot,
dit qu'il n'a en mémoire pour le présent.
Interrogié se, audict lieu de Thouars , après que lesdictes
lettres furent trouvées, elles furent jettées au feu, et, se elles y
furent jettées, par qui et qui les retira du feu, dit qu'il n'a point
esté présent que audict lieu de Thouars lesdictes lettres ayent
esté jettées au feu, et qu'il a bien mémoire qu'il n'y avoit point
de feu en la chambre en laquelle il veit lesdictes lettres audict
Thouars, et depuis ne les veit jusqu'à ce qu'elles furent appor-
tées et baillées audict feu roy au lieu de Cande, auquel lieu,
après que ledict feu roy les eust vues, il les jetta au feu, présens
lui qui parie, le seigneur de Bressuj're, maistre Jehan Chambon
et autres dont il n'a mémoire.
Interrogié à quelle requeste lesdictes lettres furent jettées au
feu par ledict feu roy, et mesmement se de se faire il fut requis
par il qui parle, dit que non, et que le roy le fit de soy-mesme,
sans prières de lui, ne d'autres ; et, qui plus est, jamais il qui
parle, ne demanda audict feu roy Loys lesdictes terres dont il est
question ; mais les lui bailla sans demander, de soy-mesme,
estant moins de plus grant somme dont il estoittenu envers lui,
et les lui promit garantir envers tous et contre tous ; et n'eust
point voulu ledict feu roy que s'il y eust eu aucunes doubtes es
dictes terres, que il qui parle en eust esté adverti, pour crainte
que il qui parle, ne se feust apperceu lesdictes terres n'estre pas
seures, et que, par ce moyen, ledict qui parle, eust eu cause de
s'en retourner dont il estoit venu, et de laisser ledict feu roy;
et autre chose n'en scet '.
Une citation à comparaître devant le Parlement suivit
de près ces interrogatoires; elle fut renouvelée le 2 août.
* Mém.^ t. III, pr. p. 125.
DE COMMINES. 25
Dix jours après , Commines demande de nouveau « à estre
« reçu à sommer garans. » On l'y autorise une seconde
fois, mais en lui intimant de se défendre au principal.
Autres moyens dilatoires. Le seigneur d'Argenton cherche,
porte un mémoire de Louis de la Trémoïlle « à rendre illu-
« soires lesdits arrests et appoinctemens audit suppliant,
« et que fin ne puisse estre mise audit procès pour ce qu'il
« est possesseur des terres audit suppliant, qui sont et
« furent le vray dot et héritaige de la mère d'icellui sup-
« pliant, où le feu roy, que Dieu absolve, n'avoit tiltre cou-
ce louré, ne autre, ains eust et ait ordonné pour la des-
« charge de sa conscience les terres que tient ledit de
« Commynes estre rendues audit suppliant. » Quel droit
pouvait-il donc alléguer? 11 ne pouvait produire aucun
autre titre qu'un don de Louis XI révoqué par lui-même.
Il parlait de garantie , mais en matière de donation, « de
« raison ne chéit garant1. » Ce n'était point par de sem-
blables arguments qu'on pouvait retarder la restitution d'un
revenu de quatre à cinq mille livres, dont les légitimes pro-
priétaires étaient privés depuis quatorze ou quinze ans.
Le 30 août , l'avocat des La Trémoïlle dépose la sup-
plique qui suit :
« Messieurs du Parlement,
« Supplie humblement Loys, seigneur de la Trémoïlle, viconte
« de Thouars, comme par ordonnance de la dite cour et à la
« requeste du dit suppliant et du procureur général du roy,
« messire Phelippes de Commines, chevalier, et Regnault du
« Noyer aient esté interrogés sur certaines charges à eulx
« imposées, estant dedans la dite court, et considéré que le dit
« suppliant a grant intérest de veoir leurs confessions, il vous
1 Archives de Thouars.
26 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« plaise ordonner icelles luy estre monstrées et communi-
« quées *. »
Dès le lendemain, opposition de Commines. Son avocat
Piédefer soutient « qu'il n'avoit jour, ne terme sur ladite
« requeste, et néantmoins offroit et estoit content que si
« ledit de la Trémoïlle vouloit prendre droit par icelles
« confessions, qu'elles lui feussent communiquées; autres
« ment, dit qu'elles ne lui doivent estre communiquées. »
Étrange prétention qui, en portant l'interrogatoire de la
partie intéressée à la hauteur d'un serment décisoire, eût
remis le sort de ce procès entre les mains de celui contre
lequel il était dirigé.
Cependant, Commines conservait ses fonctions de membre
du conseil. Il s'en éloigna, paraît-il, aux mois de juillet et
d'août, lors de ses interrogatoires.
Au mois d'août, il s'était rendu en Champagne, nous ne
savons pour quel motif secret, et ce fut de là qu'il écrivit
au bailli de Chartres, au sujet d'un de ses serviteurs qui
avait été arrêté :
Monsieur le bailly, j'ay entendu qu'Antoine Percane, ung
de mes serviteurs, lequel estoit prisonnier détenu au chastel
de Chaumont , d'où avoit requis qu'il fût eslargi , pour estre
innocent du faict qui luy avoit esté imputé par aulcuns ses
hayneulx, comme a esté bien recongneu depuis, ne voyant
adriver son eslargissement, a brisé ses dictes prisons et s'en
est enfouy. Toutesvoyes a esté depuis prins au corps et mené
prisonnier en prison de vostre baillage , qui me faict vous
prier, attendant qu'il soit faict droict sur sa dicte affaire, dont
veulx appeller au roy, voulloir tant faire qu'il ne soit mollesté
en ses corps et biens, estant prest de donner caution pour luy,
1 Archives de Thouars (30 août 1484).
DE COMMINES. 27
s'il est besoing d'ieelle. Et à Dieu prierai, monsieur le bailly,
que vous doint ce que plus désirez.
Escript de Rheims, ce mercredi après la Sainct-Berthélemy.
Le tout vostre,
Commynes.
A monsieur le bailly de Chartres i.
Au mois d'octobre, Commines siégea de nouveau au con-
seil, et il y prit la parole dans les derniers jours de décem-
bre 1484, lorsque Charles VIII somma Maximilien de ces-
ser la guerre contre les états de Flandre et d'évacuer
Termonde. Secrètement préoccupé de son projet de se retirer
en Hainaut, il demanda qu'on invitât en même temps Maxi-
milieu à lui faire restituer par Baudouin de Lannoy, l'un des
principaux chefs de son armée, les terres d'Ugies et de
Siply, confisquées, en 1472, par le duc de Bourgogne 2.
Charles VIII, favorable aux communes flamandes, con-
firma leurs privilèges. Le nom de Commines se lit au bas
des lettres royales qui ratifient les franchises accordées par
Marie de Bourgogne à la ville de Douay 3. Cette fois, bien
moins encore qu'au mois de septembre 1483, il n'osa s'abs-
tenir de figurer comme témoin dans une ordonnance du
27 décembre, où Charles VIII renouvela la révocation
de nombreuses aliénations du domaine royal faites par
Louis XI 4.
Ce fut vers cette époque et dans les derniers temps de
son séjour à la cour, que Commines entendit le comte de
Richemont lui raconter que, depuis l'âge de cinq ans, il
* Collection de M. Labouchère.
- Mém., t. III, pr. p. 192.
3 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 442 (octobre 1484).
* Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 463.
28 LETTRES ET NEGOCIATIONS
avait été constamment fugitif ou prisonnier '. Le comte de
Richemont était venu réclamer l'appui de Charles VIII , et
bientôt après, vainqueur à Bosworth, il ceignit la couronne:
autre souvenir qui, dans la mémoire de Commines, s'ajouta
à la sanglante légende des révolutions anglaises.
A partir du 27 décembre 1484, Commines ne paraît plus
n la cour, qui réside alors à Montargis. S'est-il rendu à
Paris? On ne le sait. Il ne se montre point : il attend avec
prudence le résultat d'une importante manifestation.
Dans les premiers jours du mois suivant, le duc d'Orléans,
qui croyait, comme Commines, que la capitale parlait plus
haut que la France, accourut à Paris, et nous retrouverons
les inspirations du seigneur d'Argenton dans les lettres que
le duc d'Orléans adressa au roi le 14 janvier :
Mon très-redoubté et souverain seigneur,
Je me recommande à vostre bonne grâce tant et si humble-
ment que je puis. Mon très-redoubté seigneur, vous avez précé-
demment eu cognoissance que ce qui fust conclu par vous en
la présence des seigneurs de vostre sang et des estas de vostre
royaulme , n'a point, esté gardé, et n'avez usé de l'auctorité,
laquelle vous appartient, en vostre conseil, ne en la distribution
de vos biens : pour quoy est besoing, pour le bien de vous et
de vostre royaulme, qu'il vous plaise venir en vostre ville de
Paris, en vostre franc et libéral arbitre, en vous ostant hors
du pooir d'aultruy, et de quoy vous supplie si humblement que
je puis ; car ce me seroit dure chose à porter et à pluiseurs vos
parens, subgets et serviteurs et aultres notables gens de vostre
royaulme, que vostre personne fust et demourast en la subjec-
tion de madame de Beaujeu, vostre sœur, laquelle, soubs umbre
d'une coustume qu'elle dist estre en aucuns lieux particuliers
1 Mém., t. II, p. 158. Accessit omnium régis procerum incredibilis
in eum affectio. Berjs. Andk., Vita Henr. VII, p. 25.
DE COMMINES. 29
de vostre royaulme que une fille eagie de douze ans poeult tenir
tenir en bail son frère jusque en eage de vingt ans, et sur ce
regard, vous veult tenir en bail et avoir le gouvernement de
vous et de vostre royaulme; et pour parvenir à son intention,
a gaigniet la pluspart de vos capitaines et gens de vostre
garde, tellement que nuls ne se peult sécurement tenir autour
de vostre personne pour vous servir, s'il n'est de ses intelligences.
Et pour ce que pour riens ne voudroye souffrir, ne endurer que
vostre personne fust en telle subjection contre l'ordonnance
des roys vos prédécesseurs et contre la délibération de vos
estas, où j'estoys présent, je désiroys bien que madame de Beau-
jeu, vostre sœur, et ceulx qui sont avoecques elle adbérans à
son intention, voulsissent avoir plus de regard au bien de vous
et de vostre royaulme que à leur voulenté, et vous souffrir venir
entre vos subgets de vostre bonne ville de Paris à vostre liberté,
et là mander les trois estas de vostre royaulme et les seigneurs
de vostre sang pour adviser choses qui seront bonnes pour le
bien de vostre personne, et vous garder de celles qui pourroient
nuyre ou appetier vostre auctorité, et donner ordre aux affaires
de vostre dit royaulme. Car, en ce faisant, je ne me vouldroye
porter envers eulx, sinon en toute amitié ; mais quand ils voul-
droient vous contraindre et tenir en subjection telle que ne
puissiez aler et venir à vostre plaisir et liberté, ainsi qu'il vous
plaira, je suis délibéré, tant pour la léaulté que je vous dois,
comme vostre subget et parent, qui aussi suis tenus à vous
aimer pour privaulté et biens que m'avez fait, d'employer
mon corps et mes biens et tous mes parens et amis, et vous
tirer et mettre hors de ceste subjection : si feront le plus de vos
bons subgès et serviteurs, car il n'est riens que plus je désire
que de vous veoir obéyr comme roy et maistre, et avoir gens
autour de vous à vostre plaisir et non pas à l'appétit d'aultruy,
aussi de veoir vostre royaulme gouverné et conduit par aultre
ordre et justice qu'il n'est. Pour ce, mon très-redoubté et
souverain seigneur , s'ils sont refusans de se condescendre au
bien de vous et de vostre royaulme, vous aurez, s'il vous plaist,
: n LETTRES ET NEGOCIATIONS
aggréable ce que par nous sera fait et pourchacié en ceste
matière, laquelle, à l'ayde de Dieu et de vos bous parens,
subgès et serviteurs, j'ay intention de mener au bout, de vous
mettre en vostre auctorité et honneur tel que devez. Mon très-
redoubté et souverain seigneur, je prie le benoît fils de Dieu
qu'il vous doye très-bonne vie et accomplissement de vos très-
hauls et très-nobles désirs.
Escript à Paris, le XIIIP de janvier '.
Quatre jours après, le duc d'Orléans se rendit lui-même
au sein du Parlement, et y fit lire, par son chancelier, les
lettres suivantes :
Très-chiers et espéciaulx amis,
Après le décès du feu roy et que le royaulme est escheu es
mains du roy qui à présent est, nous, avec nos très-chiers et
amés cousins, les .ducs de Bretaigne et de Bourbon, suppliammes
et requisîmes au roy que son plaisir fust pour le bien de luy
et de son royaulme, faire assambler les trois estas, afin de
mettre ordre et police pour le temps advenir, ayant regard aux
foules et charges que depuis aucun tamps en çà avoient portées
les estas du royaulme, tant gens d'église, gens nobles et le
povre peuple. Et combien que aucuns le voussissent bien
empeschier, toutesfois fu persisté tellement contre eulx que
les dits estas furent accordés par le roy. à laquelle assamblée
des dits estas, nous, cognoissans pluiseurs persuasions et me-
naces estre faites par aucuns qui désiroient avoir le roy et le
royaulme entre mains, envoyasmes devers les dits estats leur
remonstrer que pour nulles inductions, ne menaces ils ne devoyent
craindre, ne laissier à délibérer et conclure tout ce que sça-
roient et cognoistroient estre au bien et honneur du roy et à
l'utilité de sa personne et de son royaulme et au soulaigement
de son povre peuple, sans avoir regard, ne partialité à nulluy,
1 Ms. 434 de la Bibl. de l'Université de Gand, f° 185.
DE COMMINES. 31
et que en ce les porterions et soutiendrions , à quoi les dits
estats se condescendirent comme bons et léaulx subgets. Et
délibérèrent que le roy debvoit user totalment de lauctorité
appartenant à un roy, pour les grans biens et vertus qu'ils
cogneurent en sa personne, et qu'il attaingnoit l'eage de qua-
torze ans, et dès lors en avant il pooit et debvoit commander
toutes choses , ainsi qu'il seroit advisé par les seigneurs de
son sang et de ceulx de son conseil, et qu'il feust par luy conclu
en la présence des seigneurs et estas de son royaulme. Aussi
furent faites pluiseurs aultres belles ordonnances et conclusions,
tant pour la justice, pour gens d'église comme pour nobles, et
pour la diminution des tailles et soulagement du povre peuple,
lesquelles ordonnances et conclusions ont esté très-mal gardées,
voire qui est plus , toutes corrompues, car n'a point donné la
pluspart de ses offices par l'oppinion des seigneurs de son
sang et de son conseil, et n'a usé de son auctorité comme roy
doibt faire, mais tout à le voulenté de madame de Beaujeu sa
sœur, laquelle, soubs umbre de coustume qu'elle dist estre en
aucuns lieux particuliers du royaulme que une sœur eagie de
douze ans poeult tenir son frère en bail jusques à l'eage de
vingt ans , et à ceste occasion voeult tenir en bail le gouver-
nement, le roy et le royaulme, et pour plus parvenir à son
intention a gaigniet la pluspart des cappitaines et aucuns des
gens de ses gardes et print serment d'eulx, combien que jamais
ne fust de coustume que aultruy eust le auctorité, ne le com-
mandement sur eulx sinon le roy seulement, et tellement en
use que ceulx qui doibvent et désirent servir et conseiller le
roy, craignent de soy trouver en sa maison pour les dangiers
de lors personnes, congnoissans exploix et démonstrances qui là
se sont consommés et jusques à mettre hors d'avoecques luy
les serviteurs qui lui avoient estes bailliés par le roy son père
et par la royne sa mère et contre sa voulenté et deffence.
Avoecques ce, en procédant contre la pramatique sanction et les
libertés de l'église de France, par quoi tout l'argent de ce royaulme
pourroit estre porté à court de Rome, distribuent aussi les
32 LETTRES ET NEGOCIATIONS
finances du roy à leurs serviteurs propres, à gens estraingniers
et incogneus, pour les gaingnier, qui n'ont pas l'amour du roy,
ne ne peuvent servir de riens au bien de luy, ne du royaUlme,
et ont mis les deniers tant en arrière qu'il est deu de l'année
passée trois ou quatre cens mille francs oultre et par dessus les
trois cens mille francs qui furent accordés par les estas pour
Padvénement et sacre du roy. Et pour continuer l'outrageuse
despense et sans cose voellent imposer et croître les tailles de
ceste présente année , de pareille ou plus grant somme, qui
seroit onze cent mille francs oultre et pardessus ce que par les
estas avoit esté accordé, qui seroit chose importable au povre
peuple; et jà ont commenchiet à y besoingner, car en aucuns
lieux, tierres, etc., ils ont décheu le povre peuple en le
faisant payer cinq quartiers pour quatre, car les tailles
soloient commenchier au premier jour de janvier, et le premier
quartier et paiement se faisoit au dernier jour de mars ; et de
présent il les fait commenchier au premier jour d'octobre qui
estoit de l'année passée, et font faire le payement premier au
dernier jour de décembre, qui sont choses déraisonnables et
fort estraignes, dont nous sommes si très-desplaisans que plus
ne poons : si sont pluiseurs des seigneurs du sang et aultres
notables gens du royaulme, principalment pour l'amour que
avons et debvons au roy et au bien de sa personne, lequel
n'est pas en sa liberté, mais en grant subjection, aussi pour le
bien du royaulme et du povre peuple qui seroit par ce moyen
en voye de venir en totale destruction et désolation, se provi-
sion n'y estoit mise ou donnée ; car les tailles et aultres exac-
tions qui soloient estre si grandes et excessives, seroient en
brief tamps pires et plus grandes que jamais. Et à ceste cose,
voiant la subjection en quoy le roy mon souverain seigneur est
déceu par madame de Beaujeu sa sœur et par ses adhérens,
laquelle voelt tout faire et gouverner, aussi la désolation et
destruction qui pourroit venir par son gouvernement, la per-
sécution de l'église, la perturbation de justice, le grant con-
tempnement aussi que elle et ses adhérens font des belles et
DE COMMINES. 33
notables conclusions des dits estas, cognoissans non pooir y
remédier seul et que n'estions en seurté de nostre personne
en leur compaignie, nous nos sommes retirés en ceste bonne
ville de Paris qui est la ville eappital du royaulme, fontaine
de justice et de bon conseil, et depuis nostre partement avons
communiquiet et fait communiquier à pluiseurs des seigneurs
du sang et aultres notables du royaulme les choses qui estoient
à faire pour le bien du roy et du royaulme , lesquels avons
trouvé très-desplaisans de veoir et cognoistre le roy en telle
subjection et les maulx qui sont esmeulx et poevent ensievir
par faulte de bon gouvernement, et par le conseil d'eulx avons
envoyet devers le roy pour luy remonstrer les choses dessus
dites et lui supplyer et requerre que luy plaise soy trouver
en sa ville de Paris en son franc et libéral arbitre, et là, par
l'advis et délibération des seigneurs de son sang, de sa court de
parlement et aultres notables hommes, mander les estas de
son royaulme pour prendre conclusion de la forme et manière
comment il se gouvernera touchant sa personne , aussi pour
adviser comment seront conduis les affaires de son royaulme
et oster les désordres et abus qui y sont. Et quant au dit
gouvernement de sa personne, nous ne le désirons, ne préten-
dons à avoir, mais sommes délibérés de nous eslongier, pour-
veu que les aultres qui le tiennent à présent en subjection, se
recullent , auxquels nous en avons rescript , afin qu'ils aient
regard plus au bien de luy que à leur voulenté particulière. De
toutes lesquelles choses, cognoissans que tousjours avez esté bons
et léaulx au roy et à la royne, vous voulons bien advertir et
faire sçavoir que l'intention de pluiseurs des seigneurs du
sang et notables hommes du royaulme et la nostre est, si
madame de Beaujeu et ses adhérens sont reffusans de mettre
le roy en son franc et libéral arbitre, de servir le roy et le
délivrer et mettre hors de la subjection et détention où il est,
et de le remettre avoecques bonne ayde de ses aultres bons
et léaulx subgets en son franc et libéral arbitre, et le faire joi'r
et user des auctorités et prééminences royaulx en ensievant
COMMINES. — II. 3
M LETTRES ET NEGOCIATIONS
la conclusion et délibération des dits estas. Encores nous vous
prions de tout nostre cœur que veulliés adhérer à vous acquit-
ter comme bons et loyaulx subgets pour le bien de sa personne,
laquelle , comme vous pouvez cognoistre , est traictiée à son
grant déshonneur, et aussi pour éviter les grans maulx qui,
par ce moyen, se pourroient ensievir, se provision n'y estoit
mise, dont vous porteriez vostre part. Et au regard de nous,
nous avons bonne espérance de remonstrer au roy le devoir
en quoy vous serez mis, ensamble le service que vous luy aurez
fait en mettant paine de vostre pooir de le mettre en liberté,
et de nostre part nous vous porterons, favoriserons et sousten-
rons contre fous aultres qui vouldront nuire aux adhérans à
nostre bonne intention, et emploierons au besoing corps et
biens, et ne debvez ajouter foy, ne croire le contraire par lettre
que on fâche signer au roy durant le tamps qu'il est et sera
tenu en la subjection où il est ; car vous sçavez que on luy
pourra légièrement faire signer ou dire et escripre par forche
ou aultrement pluïseurs choses qui seront contre son honneur
et proufflt et sans ce qu'il soit venu, ne viengne à sa cognois-
sance. Très-chier et espéciaulx amis, Nostre-Sire vous ait en sa
sainte garde.
Escript à Paris, le XVIIe jour de janvier.
Le duc d'Orléans, de Millan et de Vallois,
Loys *.
Le 25 janvier 1484 (v. st.), le comte de Dunois écrivait
de Paris à l'amiral de Bourbon pour l'engager à venir
rejoindre Monsieur (il désignait en ces termes le duc d'Or-
léans), qui était « en bonne volonté de mettre le roy en
1 Ms. 434 de la Bibliothèque de l "université de Gand , f° 184. —
Une analyse de ce document a été publiée par Godefroy, Hist. de
Charles VIII , p. 266 : il est assez important pour être reproduit inté-
gralement.
DE COMMINES. 3S
« estât que les gens de bien puissent avoir loy de parler
« pour son bien et' le servir \ »
La tentative du duc d'Orléans ne réussit pas. Le Parle-
ment, loin d'accéder à son désir de s'emparer du gouver-
nement, envoya vers Charles VIII des députés parmi les-
quels ?M trouvait Martin de Bellefaye, et peu de jours après,
tandis que le duc d'Orléans regagnait la Touraine, le jeune
roi rentra à Paris, où son premier soin fut de se rendre au
sein du Parlement pour en accroître les prérogatives. Com-
mines eut l'audace d'assister à cette séance ; et ce fut peut-
être le même jour que le duc de Lorraine « ayda à le chas-
o ser de la court avec rudes et folles parolles 2. » Le duc de
Lorraine s'était allié intimement par des lettres du 29 sep-
tembre 1484 avec le seigneur de Beaujeu 3. Il reprochait de
plus à Commines de s'être opposé à ses prétentions sur le
comté de Provence. Commines comprit qu'il n'était ni sûr,
ni honorable pour lui de prolonger son séjour à Paris 4, et
il se retira dans le domaine de sa femme à Montsoreau,
afin d'être plus près des princes confédérés qui se forti-
fiaient aux bords de la Loire.
Tout semblait annoncer une insurrection prochaine.
Tandis qu'une prise d'armes s'organisait en Guyenne et en
Bretagne, des mécontents se réunissaient depuis Auxerre
1 Documents français à la Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg.
8 Mém.. t. II, p. 290. Le duc d'Orléans déclarait aussi que tous ses
griefs s'adressaient non au roi, mais au duc de Lorraine. Godefroy.
Hist. de Charles Y III, p. 450.
5 Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 451.
4 Le nom de Commines se trouve pour la dernière fois cité dans
une ordonnance du mois de février 1484 (v. st.). Recueil des ordonn.,
t. XIX, p. 472.
36 LETTRES ET NEGOCIATIONS
jusqu'à Soissons pour passer l'Oise et marcher vers Paris.
Cômmines avait-il, l'année précédente, aidé à préparer ces
complots par son voyage en Champagne?
Le 16 septembre 1485, Charles VIII écrit au Parle-
ment qu'il a résolu de procéder contre le duc d'Orléans et
ses complices « par adjournements et prises de corps. » Peu
de jours après, le 28 du même mois, une ordonnance royale
priva Cômmines de la dignité de sénéchal de Poitou ; elle
était conçue en ces termes :
Charles, par la grâce de Dieu, roy de France, à tous ceulx
qui ces présentes lettres verront, salut. Comme il soit ainsi que
présentement aucuns princes et seigneurs de nostre royaulme
se soient eslevés et mis en armes contre nous, à la grant
charge, foule et oppression de nos subjects, pour quoy, après ce
que nous avons esté deuement informés que Philippes de Com-
mynes, chevalier," séneschal de Poictou, avoit et a, dès long-
temps a, conseillé, favorisé et porté, conseille, porte et favorise
à rencontre de nous les dicts princes et seigneurs à nous rebelles
et désobéissans, et leur donne tout l'ayde et faveur qu'il peut,
nous l'avons deschargé dudict estât et office, et d'icelluy avons
pourveu nostre amé et féal conseiller et chambellan Yvon du
Fou, chevalier, grant veneur de France; et pour ce que, de
tout temps et d'ancienneté, ceulx qui ont tenu ledict estât. et
office de nostre séneschal de Poictou, ont eu de par nous la
garde et cappitainerie du chastel de nostre ville de Poictiers,
que pareillement a tenu et tient ledict de Commynes, nous
avons été conseillés , par l'advis des princes et seigneurs de
nostre sang et gens de nostre conseil , de l'en descharger et
d'en pourvoir aucun notable personnaige à nous seur et féable.
Donné à Orléans, le quinziesme septembre, l'an de grâce
mil quatre cens quatre-vingt et cinq , et de nostre règne le
troisiesme1.
?m., t. III, pr. p. 128.
DE COMMINES,
On ordonna en même temps à Commines de changer le
capitaine qu'il avait chargé de la garde du château de
Talmont. Commines répondait le 6 novembre au roi :
Sire, j'ay receu vostres lettres qu'il vous a pieu m'escripre
avecques une information contre celluy qui est au chasteau
de Tallemond, par lesquelles il vous plaist me mander que
incontinent je l'oste et que je vous mande le nom de celluy
que j'y mettrai : ce que je feray à toute diligence, et a nom
celluy que je y enverray, Régné de Poillé , qui est d'auprès
d'Argenton et a femme et plusieurs enfants.
Sire, celluy qui estoit à Tallemont, a nom Régné de Pel-
voisin et est fils de messire Mathurin de Pelvoisin, et dès que
je fus premièrement arrivé devers vous, vous le me baillastes,
et lui et son père sont bien hérités au pays de Poitou , et
croy que le père et le fils vouldroient loyalement servir. Mais
celluy qui les a chargés, estoit à Tallemond à la morte paye et
contrefist mon signe pour cuider avoir argent du receveur
dudict lieu, et encontinent le dict Régné le fist mettre en prison,
et les officiers procédèrent contre luy comme l'on fait en tel
cas ; et pour ce que je savois qu'il estoit serviteur dudict
Régné et pour lui faire plaisir, je mandai incontinent qu'on
le laissât aller, nonobstant qu'un homme m'étoit venu dire
qu'il avoit envoyé devers monseigneur de la Trémoïlle pour
lui offrir de le mettre de nuit dedans la place. Il ne m'en
challist , pour ce que je voyois que quant il seroit dehors ,
qu'il ne me poroit nuyre ; et pour vengeance de cette prison,
il se alla adresser aux gens de monseigneur de Carey, à la
Chèze-le-Visconte, afin qu'il lui aidast à mettre cecy en avant,
et aussy le premier qui déposa en ce procès contre ledict Régné,
est le lieutenant dudict lieu de la Chèze.
Sire, la place vous sera tousjours bien gardée, et vous en
sera rendu bon compte au plaisir de Dieu, auquel je prie, sire,
qu'il vous doint bonne vie et longue et accomplissement de ce
que désirez.
oH LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Esoript à Montsoreau, le VP jour de novembre.
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippes de Commynes L
René de Pouillé. zélé serviteur de Coramines, garda,
paraît-il, avec un courageux dévouement, le château de
Talmont, malgré le roi et malgré le Parlement.
Les discordes intérieures devenaient de jour en jour plus
menaçantes2. Au mois de février 1186, Dunois écrivait au
* Documents français à S'aint-Pétershoury , vol. 71, n° 65.
- Oa avait habilement répanda le bruit que Charles VIII n'était qu'un
enfant supposé. « On l'a tenu , porte une note écrite au commencement
« du XVIe siècle , et y avoit apparence, pour fils supposé du consente-
i ment du roi et de la reine pour servir à oster les prétentions de
« Charles, frère du roi, et aussi on dit que le dit Charles estoit fils
'< d'un boulanger d'Amboise. Je l'ay ainsi appris de feu messin'
« Renar.t de Beaune , archevesque de Bourges et puis de Sens, qui
« en avoit des mémoires escrits à la main de ce temps-là. » Renaud
de Beaune était le petit-fils du marchand de Tours chez qui furent
déposés 1rs fonds de Commines. Son beau-frère, Robert Briçbnnel ,
avait, comme archevêque de Reims, sacré Charles VIII.
Du Haillan, qui était par sa mère, parent de Tristan l'Ermite, dit
à ce sujet :
« Au mesme temps (1470*), tiasquit Charles fils du roy, et despujs
" rny et nommé Charles huictiesme. Plusieurs ont eu opinion qm'il
a ftust esté supposé, antres qu'il estoit bien fils du roy, mais non de
« la royne sa femme, oui estoit Charlotte de Savoye, et laquelle ledit
i roi son mary n'aimoit guerres; mais que pour assopir les troubles
« esmeus par son frère, il fit ceste supposition, laquelle nous avons
i plus amplement descrite en l'histoire dudit roy, et non encores
« imprimée. La naissance de cest enfant (si tant est qu'il fust vray fils
« du roy), affoiblit l'espérance des princes et luy enfla le cœur. » De
V estât et sucrè.s des affaires de France , Liv. II, p. 157, (éd. de 1607).
Pieire Landais avoua dans son procès qu'il avait été porté par quel-
ques grands à contester la légitimité de Charles VIII. Lenglet désigné
le duc d'Orléans.
DE COMMISES. 39
gouverneur d'Auxerre que le moment était venu pour tous
les mécontents de « tirer aux champs » et de se diriger en
armes vers Paris où les rejoindrait le duc d'Orléans l.
Restait le soin de trouver ce qu'on a appelé dans tous les
temps le nerf de la guerre.
Le seigneur du Bouchage avait remis en 1478 dix mille
écus d'or au soleil à la banque lyonnaise des Médicis et des
Sasseti, et depuis lors il avait grossi cette somme par de
nouveaux versements 2. Ce fut sur ce dépôt, paraît-il, qu'on
préleva les fonds dont on avait le plus urgent besoin , et
le seigneur du Bouchage se porta caution vis-à-vis de la
banque des Médicis et des Sasseti à Lyon, d'une somme de
quatre mille écus d'or, qui devait être remise à Tours, non
pas entre les mains de Commines, qui ne s'y trouvait pas,
mais probablement dans l'hôtel qu'il y possédait comme les
autres favoris de Louis XI. Ce prêt se fait « sur cela que
« vous savés, » écrit mystérieusement Cosme Sasseti au
seigneur du Bouchage :
Monseigneur, je me recommande humblement à vostre bonne
grâce. Plaise vous savoir que monseigneur d'Argenton m'a
escript, einsy que verres par ces lettres que je vous envoie
dedens ces présentes entercloses, que je vous mande de par luy
que vostre plaisir soit de lui faire prester, à Tours, la somme
de IIIIm escus d'or, sur cela que vous savés ; car le doit à ung
homme de bien à quy point ne vouldroit faillir : et m'a requis
ledit seigneur d'Argenton de m'obliger à vous de ladicte somme,
en cas que aultrement ne le veuilles bailler, ce que je suis bien
content de faire. Pour tant, monseigneur, sy avés intencion de
besognier , m envoierés , par ce présent pourteur , les lettres
• Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 507. Cf. p. 576.
1 Moi.i.m, Doc. M stor. ital., t. I, p. 13.
40 LETTRES ET NEGOCIATIONS
adressant à celui qui le doit desborser, et cornant je dis, je
m'obligeray de restituer ladicte somme à vostre vouloir ,
ensemble, sy riens voulés que faire puisse, pour lacomplir de
très-bon cuer, à l'aide de Dieu, au quiel je prie, mon très-hon-
noré seigneur, que vous doint bonne vie et longue.
Escript à Lyon, ce XXVe jour de décembre, de la main de
Vostre humble serviteur,
COSME SASSET.
A monseigneur du Bouchage , mon très-konoré seigneur > .
Commines feignit devoir mille écus au marquis de Saluées,
et le seigneur du Bouchage promit d'en tenir compte person-
nellement. Le marquis de Saluées, seigneur à peu près indé-
pendant entre la Savoie et le Dauphiné, espérait accroître
sa puissance en entrant dans la coalition dirigée contre
la royauté 2. D'autres liens le rapprochaient de Commines.
A son exemple, il'cultivait les lettres, et bien qu'il eût tra-
duit l'Art de chevalerie d'après Végèce, il plaçait comme
Commines, la première condition des succès dans les ruses
et dans les combinaisons de la politique.
Le seigneur du Bouchage écrivait à Cosme Sasseti en
termes déguisés mais fort affables, car comme le dit Com-
mines, pour les seigneurs aussi bien que pour les princes,
il est utile « de tenir bons termes aux marchans : on ne
« sçait à quelle heure on en peut avoir besoing, car quel-
« quefois peu d'argent faict grand service 3. »
Voici en quels termes était conçue une des lettres d'Irn-
1 Mém., t. III, pr. p. 193.
"2 Louis, marquis de Saluées, avait épousé Jeanne de Montferrat,
sœur de la duchesse de Savoie. Il mourut en 1504.
3 Mém., t. II, p. 338.
DE COMMINES. Il
bert de Batarnay plus connu dans l'histoire sous le nom
de seigneur du Bouchage :
Seigneur Cosme, je me recommande à vous tant comme je
puis. J'ay receu les lettres que m'avez escriptes, par lesquelles
me mandez que avez baille environ mil escus à monseigneur le
marquis de Salluces, que monsieur d'Argenton luy debvoit.
Je vous prie que teniez quicte mondict seigneur d'Argenton
de ladicte somme de mil escus, et je vous en tiendray compte.
Au surplus, je vous prie que luy veilliez assurer pour moy
et luy respondre de la somme de six cens vingt-cinq escus, en
quoy je luy suis tenu, en cas que monseigneur le marquis ne
retire la terre et seigneurie d'Ampton avant le terme qui est
dit et mis es contracts passés entre mondict seigneur le mar-
quis et monsieur d'Argenton ; car, cas advenant qu'il retirast
ladicte terre , je ne serois tenu luy baillier lesdicts six cens
vingt-cinq escus, ains en demoureroye quicte. Aussi, en cas
qu'il ne la retire, le terme passé, si vous plaist, l'aseurez de les
lui bailler incontinent le terme escliu. Et au surplus, s'aucune
chose vous plaist que pour vous faire puisse, mandez-le moy,
et je le feray de très-bon cueur, aidant Nostre-Seigneur, auquel
je prie, seigneur Cosme, vous donner ce que désirez.
Escript au boys de Vincennes, le XXVe jour d'avril, l"an
mil quatre cens quatre-vingt et six.
Le tout vostro,
Ymbert de Batarnay1.
En même temps s'engageait une correspondance mysté-
rieuse oùCommines attribuait les titres d'évêque2,de prévôt,
de doyen, de chapelain, de compagnon, à ses principaux
complices. Il serait difficile de déterminer aujourd'hui
lesquelles de ces désignations doivent s'appliquer aux
1 Mém., t. III, pr. p. 190.
- L'évêque est, je pense, le duc d'Orléans. La dignité la plus élevée
lui revenait de droit. Le cousin n'est-il pas le duc de Bourbon ?
12 LETTRES ET NEGOCIATIONS
ducs d'Orléans, de Bourbon et de Bretagne, aux comtes
d'Angoulême et de Dunois \ à Lescun , qui résidait eu
Guyenne 2, à Coetman, alors gouverneur d'Auxerre; mais
on ne saurait douter que le bénéfice engagé dans le procès
auquel on fait sans cesse allusion, ne fût le gouvernement
même du royaume, prêt à être livré aux hasards de la
guerre civile :
Le prévost a fait sçavoir au cousin qu'il envoyait au com-
pagnon pour l'advertir que luy, le secrétaire et le diacre, avec
eux le chevecier, se délibéraient de commencer un grand procès
au cbapelain et à son chapitre, délibérés de luy faire perdre
tous ses bénéfices, car ils ont mil ou douze cens escus en or,
et de monnoye tant que en voudront. Ledict prévost voudroit
bien que le compagnon ne se adjoignît point avec le doyen et
que ne se meslast de son procès ; ledict cousin n'a peur, mais
que l'on aye de quoy fournir au procès , et que si Ton avoit
de quoy y fournir, il seroit bien d'opinion que l'on le poursui-
vit ; mais quand est de luy, il ne veut entrer en procès, qu'il ne
voie bien les provisions de Rome bonnes. Et de la ligue du
compagnon au doyen, ledict cousin ne s'en soucie point, mais
que vous establissiez le procès en manière que tout soit bien.
Ledict cousin m'a dit qu'il ne prise pas fort la ligue du doyen
devers le prévost, car il s'est doubté que s'il y aloit, qu'il luy
feroit renoncer à ses bénéfices, et si luy feroit par advanture
pis. Le chapelain ne sera que sage de garder de tomber au défaut
1 Dunois, dans sn correspondance, use aussi d'un langage énigma-
tique quand il parle du grand homme qui est au sergent des bois qui
est pardelà. Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 508.
* Le 21 février (1487) le comte de Comminges (Lescun) écrivait
au roi pour se plaindre des mauvais offices qu'on lui rendait et des
soupçons qu'on répandait sur sa fidélité. Le 18 décembre 1487, il lui
écrit de nouveau et déclare qu'il n'est ni Anglais, ni Espagnol, mais
imn Français. Documents français à Saint-Pétersbourg .
DE COMMINES. 13
là où il est, et y vaudrait mieux retirer au bénéfice du doyen.
Le compagnon ne sera que sage de faire provisions de sens le
plus qu'il pourra, aussi de monnoye, et de bien garder le béné-
fice et de s'en aller incontinsnt au doyen, s'il ne s'y est allé.
Si le cousin a les titres nécessaires contre le compagnon, qui
touchent le procès, il ne y doit point obéir, et que prenne garde
de bien garder le prieuré contentieux. Le maistre n'a rien aux
ordres, en manière que je croy que bientôt en sera au bout, en
manière que le compagnon soit des principaux amis du doyen,
car le prévost luy en donnera plus tost bénéfice, quand il verra
qu'il ne pourra besoigner que pour son ami, et que le doyen
et chapelain soient bien unis en leur procès, car le prévost ne
demande que de appointer à l'une des parties. Ledict doyen
et compagnon ne doivent aller là où est le diacre, pour chosse
que l'on leur sache dire, car seroient arrestés pour ce que doivent
à la banque; car je suis adverty que ne y auroit point de
faute. Le clerc du doyen a perdu la recréance de sa chapelenie,
mais si le doyen veut, il aura bonne cause au principal. Ledict
compagnon doit tousjours tascher que les prévost et secrétaire
soient ses amys. Aussi encore doit montrer qu'il est le leur ;
mais puisqu'il est appelant de l'official, s'il procède contre luv
par authorité , en cette manière et en tous ses procès, que
ledit compagnon face si bonne poursuite que le tout soit bien ;
et si enfin n'est venu devers le doyen, faut faire de manière
qu'il y vienne pour mettre à fin l'eschange du compagnon et du
chantre, et faire en manière que le doyen soit tousjours pour
ledict compagnon. Soyez si sage à la poursuite de votre procès
que ne perdiez la recréance, car si le secrétaire la gagne, vous
aurez bien à faire au principal; mais faites que le compagnon
fasse tousjours savoir de ses volontés au prévost et secrétaire,
et ad visés de rassambler desus le plus que pourrés, car sont
pour le recréant que le voroye, et le surplus en monnoye
la plus que verés *.
1 Documents français à Saint-Pétershourg , vol. 71 , n° 34. Lettre
autographe, non signée. Les dernières lignes sont à peu près illisibles.
li LETTRES ET NEGOCIATIONS
Commiiies avait quitté la Touraiïie, où le parti des
princes du sang n'avait osé se maintenir contre les forces
de la régente, et après un court séjour en Poitou, où ses
fonctions de sénéchal avaient cessé, il alla rejoindre le
duc de Bourbon. Ce fut du village de Saint-Maurice, situé
entre Poitiers et Usson, qu'il écrivit la lettre suivante au
seigneur de Brosse :
Tout est prest icy, mais un des estats est en pratique. Tout
est bien , excepté moy à qui on tient bonnes paroles : nous
avons bien eu affaire à demesler le fait de céans. L'évesque
est allé à Bourges et n'y a eu remède; il a demandé mes
serviteurs, il n'y arrestera guères et est bien icy de ceste
compagnie; le chapelain et le chantre sont vers eux. Le com-
pagon ne partira encore d'icy, qui est homme de vertu et ses
gens aussy; je ne partiray encore d'icy que je ne voye plus
clair. De nostre bénéfice n'ay sceu que tout bien. Bertrand ' est
allé au Dauphihé pour dix jours et sçait bien là où vous estes;
le principal chapelain du doyen se recommande à vous et le
compagnon et ses gens , et tous voudroient que ne fussiez
bougé; je voudrois le chapelain mieux qu'il n'est et pour
toujours. Et à Dieu, à demain.
De Saint-Morisse.
Le tout vostre.
En nostre appointement nul n'y a charge, ni honte; mais il
n'est pas tel que nous l'eussions bien fait, si ce ne fussent aucuns
de ceux que vous vistes.
A monsieur de Brosse -.
1 Je ne sais quel est ce personnage. Ici encore le nom est probable-
ment faux.
2 Lettre entièrement écrite de la main de Commines, mais non
signée. Documents fr .tarais à Saint-Pétersbourg , vol. 71, n° 31.
DE COMMINES. 15
A la suite de l'adresse, la lettre porte ces mots : pour
bailler au mestre de son liostel. Ont-ils été ajoutés parCom-
raines et faut-il supposer qu'il avait voulu désigner ainsi le
duc de Bretagne lui-même? Ce message assez périlleux fut-il,
au contraire, décliné par celui qui devait le transmettre et qui
l'aurait renvoyé au seigneur d'Argenton, en écrivant sur la
lettre ces mots : pour bailler au mestre de son liostel? De
ces deux hypothèses, la seconde paraît la plus vraisem-
blable, car elle est aisée à justifier. La lettre aurait été
rapportée à Tours, où le seigneur d'Argenton ne se trouvait
plus, on vient de le voir, avec l'ordre de la donner, en
son absence, à son maître d'hôtel. Ce qui est certain,
c'est que ce messager, qu'alarmaient sans doute les bruits
répandus sur les motifs du départ du seigneur d'Argenton,
n'osa entrer dans son hôtel et s'adressa à un passant pour
le prier d'y remettre la lettre dont il était chargé.
Commines, disgracié et fugitif, abandonnait à ses adver-
saires le terrain judiciaire que jusqu'à ce moment il avait
défendu pas à pas.
Dès le 9 mars 1486, le Parlement prescrivit le dépôt au
greffe de toutes les confessions du seigneur d'Argenton *,et
quelques jours après, le 22 mars, il lui ordonna de remet-
tre Talmont et Chàteau-Gontier aux La Trémoïlle, et de
leur restituer tous les revenus qu'il avait perçus 2; mais,
lorsqu'un sergent se présenta au nom des La Trémoïlle pour
prendre possession du château de Talmont, René de Pouillé
lui en refusa l'accès 3.
1 Archives de Thouars.
- Archives de Thouars.
3 Le dit appelant ne lui avoit voulu faire obéissance de la place de
46 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Le 10 juin 1486, le roi, par des lettres patentes données
à Troyes, ordonne que si le seigneur d'Argenton persiste à
se refuser à la restitution du château de Talmont, il sera
arrêté et que tous ses biens seront saisis. En même temps,
le Parlement désigne un conseiller, nommé Jean Pellieu,
pour veiller à l'exécution de son arrêt. Jean Pellieu évalua,
avec une minutieuse exactitude, les revenus perçus par
le seigneur d'Argenton à 11,693 livres 10 sous 9 deniers
et deux tiers de denier, et chargea Pierre Guilloton, ser-
gent au baillage de Thouars, de se rendre à Argenton pour
sommer Commines de s'incliner devant l'autorité de la
justice. Cette citation attachée aux portes du château
d'Argenton en fut aussitôt arrachée.
Je sergent susdit, le onzième jour du mois de juillet 1486,
me transporta^ de la ville de Thouars en la ville d'Argenton,
et quant fus audit lieu d'Argenton, me transportay jusqucs à
la porte du chastel, en espoir d'entrer audit ehasteau pour faire
les eommandemens cy-après à déclairer, aux personnes dudit
de Commynes, seigneur dudit lieu, et de dame Hélène de
Jambe, sa femme, demourant audit ehasteau, auquel ehasteau
ne peu entrer parce que on me ferma les portes et la barrière
d'iceluy, et pour ce, après ce que je fus deument informé que
lesdits seigneur et dame d'Argenton faisoient et avoient à
coustume faire leur continuelle résidence audit ehasteau d'Ar-
genton et que ladite dame y estoit pour lors résidente, je, par
une cédulle par moy atachée Pt délaissée à la porte dudit ehas-
teau, feis commandement... et ainsi que m'en voulloye retour-
Thallemond, en laquelle il n'avoit peu entrer, nonobstant quelque com-
mandement qu'il fist, pour les rébellions et les désobéissances que fai-
soit le dit appelant, René de Pouillé et autres ses serviteurs estans en
en ladicte place. (Archives du château de Thouars).
1 Archives de Thouars.
DE COMMINES. 17
ner, survint illec Hantoine Ledoux, sov-disant procureur dudit
seigneur d'Argenton , qui icelle cédulle en ma présence osta
de ladite porte et me déclaira que ledit seigneur d'Argenton,
son maistre, estoit de longtemps appellans *«
A la suite de ce procès-verbal, Pierre Guilloton adressa
au Parlement un rapport où il exposait qu'il s'était rendu
en la ville d'Argenton, a quatre lieues de Thouars, « espé-
« rans y trouver et appréhender en personne nobles per-
« sonnes, messire Phelippe de Commines , chevalier, et
« dame Hélène de Jambe, seigneur et dame dudit lieu,
« avecques lesquieulx ne peu avoir seur accès de parler
« aucunement, parce que le chasteau estoit clos et que
« l'on ne m'en voulut faire aucune ouverture. » Le ser-
gent attacha donc sa cédule « à la porte du chasteau du dit
« lieu d'Argenton, ouquel estoit lors ladite dame Hélène
« de Jambe, ainsi que de ce fut deuement informé. »
Cette cédule portait qu'à défaut de paiement le dit sergent
« exposeroit et mettroit en vente lesdits chasteaux et
« hostels par criée au plus offrant et dernier enchérisseur,
« au plus prouchain jour de marché. » C'est ce qui eut
lieu, en effet; la criée se fit à Bressuire et à Thouars.
Personne ne mit ces biens à prix, et le procureur des La
Trémoïlle déclara les prendre en paiement de sa créance,
en se réservant de saisir d'autres biens si ceux-là étaient
insuffisants, et, en effet, presqu'aussitôt après, on saisit la
terre d'Argenton 2.
Cependant, le procureur de Commines était intervenu
pour former un nouvel appel au Parlement. Il soutenait
1 Archives de Thouars.
s Archives de Thouars.
48 LETTRES ET NEGOCIATIONS
que le seigneur d'Argenton n'avait rien à restituer parce
qu'il avait dépensé à Talmont et à Château-Gonthier plus
de quinze mille livres, c'est-à-dire au delà des revenus qu'il
avait perçus ; que l'on avait dans tous les cas commis une
grave erreur en évaluant le revenu des domaines que l'on
avait saisis ; que la forêt de Talmont valait annuellement
de trois à quatre cents livres tournois, et qu'elle relevait
non pas de la principauté de Talmont, mais de la seigneurie
d'Olonne.
D'autre part, le procureur des La Trémoïlle niait tout ce
qu'avançait le procureur de Commines. La forêt de Tal-
mont ne relevait que de Talmont, mais lors même qu'il en
eût été autrement, à quel titre Commines invoquait-il le
lien féodal qui l'eût assujettie à la seigneurie d'Olonne?
« Dient les dits intimés que de dire par le dit appellant
« qu'il soit seigneur de la seigneurie d'Aulonne, n'y a
« apparence; ains de la dite terre d'Aulonne, de Berrye et
« autres terres jusques à. deux ou trois milles tournois de
« rente qui appartindrent à feu monseigneur le viconte de
« Thouars, ayeul maternel des dits intimés, le dit appel-
« lant en est usurpateur comme il estoit de la principaulté
« de Thallemond, Bran, Brandois et Curzon l. »
Lorsque Commines tomba en disgrâce et fut réduit à
s'éloigner de la cour, il invoqua lui-même ces circonstances
pour obtenir de nouveaux délais. D'une part, il annonça
l'intention de faire droit aux réclamations des La Trémoïlle;
d'autre part, il représenta qu'il se trouvait dans l'impossi-
bilité de se défendre. Rien de plus noble que la conduite
du Parlement dans cette affaire. Quelque convaincu qu'il
1 Archives de Thouars.
DE COMMINES. 49
fût de la déloyauté de Commines, il n'hésita pas à accueillir
cette requête afin que ses décisions impartiales fussent
rendues après un débat contradictoire : « Appoinçté est,
« sans préjudice de l'accord que on dit estre fait entre
« les dites parties, qu'elles produiront ce qu'elles vouldront
« dedans le premier jour de juin prochain, et se l'empes-
« chement dudit de Commynes dure encore, il restera à
« la court de pourvoir d'autre délay ï . »
Commines, retiré en Bourbonnais, adressait à Laurent
de Médicis cette lettre qui fait allusion à ses relations
financières avec les Sasseti :
An seigneur Laurens de Médicis.
Seigneur Laurens, je me recommande à vous tant comme je
puis. J'escrips aucunes choses d'importance à Cosme Sasset,
lesqueus il vous fera sçavoir. Je vous prie que à diligence m'en
fassiez response et que m'en mandiez vostre avis ; car en Testât
que sont mes affères, j'ay bien bessoin de tel conseil que le
vostre. Toutesfoys je ne suis point despourveu d'amis , et si
vous me voulez emploier en riens, me trouverez tousjours vostre
serviteur. Priant à Dieu , seigneur Laurens , qu'il vous doint
accomplir tout ce que vous dessirez.
A Molins , le IXe de may.
Le plus que tout vostre,
Commynes 2.
Le duc de Bourbon, qui résidait à Moulins, était un
prince faible qui se souvenait de ses intrigues de la ligue
du Bien Public et qui écoutait en ce moment Commines pour
le trahir quelques semaines plus tard.
1 Archives de Thouars.
2 Benoist, Lettres de Comptes, p. 16.
COMMISES. — II. ^
50 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Coramines vit aussi à Moulins le duc de Lorraine qui
avait contribué à le faire chasser de la cour, et qui l'avait
quittée lui-même parce que Charles VIII plaçait en Italie
ses propres prétentions au-dessus de celles de la maison
d'Anjou. Commines dit en parlant du duc de Lorraine: « Il
« me feit la plus grant chière du monde, soy doulant de
a ceulx qui demoroient au gouvernement1. » Ceci n'était
pas moins vrai du duc de Bourbon.
Commines, aidé par son ami le sire de Culant, décida le
duc de Bourbon à se rendre à Beauvais près du roi
Charles VIII pour lui porter ses plaintes sur le gouver-
nement du royaume. Charles VIII , qui avait besoin du
duc de Bourbon dans un moment où Maximilien prenait
les armes, lui avait promis d'avoir égard à son conseil
« de bien traiter les grands, bons et notables personnages
« de son royaume 2, » et Commines avait pu croire que
cette promesse le concernait directement. Néanmoins ,
comme il était sous le coup des lettres du 10 juin 1486, il
eut besoin pour accompagner le duc de Bourbon d'un sauf-
conduit qui lui fut accordé le 26 août de la même année :
De par le roy. Nos amés et féaulx, nostre oncle de Bourbon
nous a fait prier que le seigneur d'Argenton, qui est avec luy,
puisse venir, et il le puisse seurement amener par devers nous :
ce que voulentiers luy avons octroyé. Et par ce ne luy donnez
ou faictes donner aucun empeschement, car nous n'en serions
1 Mém., t. II, p. 299.
* Godefroy, Histoire de Charles VIII , p. 531. On peut appliquer
à Commines ce passage de ses mémoires : « Nulle mutation ne peut
estre en ung royaulme qu'elle ne soit bien douloureuse pour la plupart,
et combien que aucuns y gaignent, encores il y en a cent plus
qui y perdent... Ce qui plaist à ung roy, desplaist à l'aultre. i
Mém., t II, p. 583.
DE C0MM1NES. 51
pas contens ; et s'il y avoit cause de luy faire quelque arrest,
nous sommes pour le faire obéyr et satisfaire à justice.
Donné à Beauvais, le XXIIIP jour d'août.
Charles '.
Mais cela ne suffisait point à Commines. Il redoutait
autant la justice royale que le roi lui-même, et il réclama
de la cour du Parlement une ratification des lettres de
sauf-conduit :
Veues par la court les lettres du roy, et veue aussi la requeste
bailliée par -le seigneur d'Argenton , par laquelle il requéroit
que, attendu le contenu es dictes lettres, ne luy fust donné
aucun empeschement à sa personne, la court le luy a octroyé
et a commandé au greffier la réponsce à sa requeste, et qu'elle
feust par ledict greffier signée -.
L'entrevue du roi et du duc de Bourbon fut sans résultat.
« Le roy estant à Beauvais, à l'entrée du mois de sep-
« tembre, l'an mille quatre cent quatre-vingt et six, mon-
« seigneur de Bourbon, venant de son pays de Bourbon-
« nais, arriva en cour, bien accompagné , et le roy envoya
« des plus gens de bien de sa maison au devant de lui :
« il avoit dans sa maison aucuns de ses serviteurs, qui
« estoient fort grands mutins, dont le seigneur de Culant
« et le seigneur d'Argenton qui s'estoit retiré par devers
« luy , estoient les principaux , qui avoient attiré plusieurs
« jeunes gentilshommes à leur cordelle ; et, trois ou
« quatre jours après que mondit seigneur de Bourbon
« eut séjourné audit Beauvais, à la poursuite des dits
* Mém., t. III, pr. p. 137.
* Mém., t. III, pr. p. 137.
52 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« seigneurs de Culant et d'Argenton (je crois bien que
« monseigneur d'Orléans, qui estoit aussy à Beauvais,
« et ceux de sa bande n'y nuisoyent pas), mondit sei-
* gneur de Bourbon feit un peu du courroussé, feignant
« de n'estre point content de monseigneur et de madame
« de Beaujeu, ny du seigneur de Graville et autres
« qui gouvernoyent sous eux, en disant qu'ils estoient
« cause de la guerre que le duc d'Autriche faisoit, et
« du mescontentement qu'avoient les autres seigneurs du
« sang. Il alléguoit qu'il estoit connestable, et qu'à luy
« appartenoit l'exécution de la guerre, et qu'il s'en vouloit
« aller en Picardie, pour résister à l'entreprise du dit duc
« d'Autriche et y trouver quelque bon appointement. De
« fait, il partit du dit Beauvais contre le gré du roy, pour
« tirer en Picardie : il y eut à son départ des allées et
« venues de la part de monseigneur et de madame de
« Beaujeu, et autres grands personnages de la maison du
« roy, par devers luy , pour interrompre son despart, mais
« il n'y eut point de remède ; et il s'en alla au giste en la
« Neuville-en-Hez, à quatre lieues de là. Auquel lieu sem-
« blablement, dès le lendemain, il y eut des gens envoyés
« de par le roy et mondit seigneur et dame de Beaujeu
« pour le retarder ; mais toujours il faisoit du mauvais
« cheval. Toutefois quelque chose qu'il fît, je crois qu'il
« l'entendoit autrement, et qu'il avoit une secrète intelli-
« gence avec mondit seignenr et madame de Beaujeu, qui
« se menoit par aucun de ses serviteurs ; mais il vouloit
« bien feindre d'estre un peu rnescontent, pour contenter les
« dits seigneurs de Culant et d'Argenton et autres qui
« estoyent de leur bande, et par ce moyen il sçavoit tou-
DE C0MM1NES. 53
« jours le faict et les intrigues de mondit seigneur
« d'Orléans et de ceux de sa suite l. »
Guillaume de Jaligny termine la page que nous venons
de citer, par ces mots : « Quoy qu'il en soit, bientost après
« les dicts seigneurs de Culant et d'Argenton furent mis
« hors de la maison du duc de Bourbon. »
Voici les détails que Guillaume de Jaligny donne à ce
sujet : « Le lendemain que le roy fut arrivé à Compiègne,
« monseigneur de Bourbon se trouva avec monseigneur et
« madame de Beaujeu, et se mirent à part eux en confé-
« rence, et là eurent plusieurs paroles ensemble, chacun
« faisant sa doléance et plainte, de ce qu'il luy sembloit que
« l'un faisoit tort à l'autre ; mais, après plusieurs remons-
« trances, ils délibérèrent d'estre bons frères et parens,
« et d'avoit le faict du roy et du royaume sur toute chose
« à cœur et en recommandation, et de s'employer à son
« service comme ils y estoient tenus, sans avoir de partia-
« lité pour quelque homme que ce fust, et là arrestèrent
« entre eux de plus, que tous leurs serviteurs qui s'estoient
« meslés, ou avoient volonté de mettre et nourrir quelque
« dissension et division entre eux, qu'ils s'en défferoient
« et ne leur donneroient plus de crédit auprès d'eux ; et,
« à cet effet, pour ce que les dits seigneurs de Culant et
« d'Argenton estoient notés estre des principaux, mondit
« seigneur de Bourbon, dès lors, leur donna congé et les
« esloigna de lui avec tous ceux qui estoient de leur intel-
« ligence. Plusieurs gens de bien, qui aimoient le service
« du roy, furent fort joyeux de voir les deux frères estre
« ainsi bien ensemble, pour ce que les affaires du roy s'en
1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, p. 6.
51 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« fortifioient toujours davantage ; mais d'autres, au con-
« traire, qui eussent bien voulu voir des brouilleries dans
« l'Estat, n'en estoient pas fort joyeux l. »
Commines n'en continua pas moins ses complots. Il avait,
raconte Octavien de Saint-Gelais, formé le projet de s'em-
parer de la personne du roi de France. Tout au moins s'agis-
sait-il d'une vaste prise d'armes contre la dame de Beaujeu.
Quels étaient les principaux complices du sire d'Argen-
ton? Par une coïncidence remarquable, il faut à la fois
citer parmi eux un prince que l'histoire a inscrit au nombre
des bons rois et un prélat qu'elle a également placé parmi
les grands ministres. C'était le duc d'Orléans qui régna
depuis sous le nom de Louis XII ; c'était l'évêque de Mon-
tauban qui, sous le titre de cardinal d'Amboise, devait être
l'illustre conseiller de ce même roi Louis XII.
Nous ne savons si Commines revint près du roi, sur la
foi des anciennes lettres de sauf-conduit, ou bien s'il essaya,
ce qui paraît plus probable, de feindre une fausse soumis-
sion. Malgré son habileté, il fut pris au piège : « Au mois
« de janvier 1486 (v. st.), continue Guillaume de Jaligny,
« le roy fut adverty que les évesques de Périgueux, sur-
« nommé de Pompadour, et de Montauban, surnommé de
« Chaumont, et les seigneurs d'Argenton et de Bucy, frère
« dudit évesque de Montauban, avoient intelligence avec
« monseigneur d'Orléans et monseigneur de Dunois, et
« d'autres qui s'estoient retirés en Bretagne, et qu'ils leur
« faisoient scavoir toutes nouvelles de cour. Mesme fut
« trouvé un homme allant d'Amboise (où ils estoient avec
« le roy) en Bretagne, portant des lettres d'eux, et crois
1 Godefroy, Histoire de Charles VIII , p. 9.
DE COMMINES. 55
« bien que le porteur desdites lettres fît sous main sçavoir
« son message afin d'estre trouvé chargé d'icelles lettres :
« pour ce faict, le roy les fit un matin constituer prison-
ce niers, et à chacun d'eux bailla des gardes et les fit
« mettre en lieu seur l . »
Nous ne possédons pas d'autres détails sur l'arrestation
de Commines. Nous savons seulement que ce fut le sire du
Mesnil-Simon qui mit la main sur lui en saisissant en même
temps sa vaisselle et ses bijoux qui étaient d'une valeur
considérable.
Dès que l'arrestation de Commines fut connue, un bour-
geois de Tours qui avait été chargé de remettre à son
maître d'hôtel la lettre écrite de Saint-Maurice, se présenta
devant le chancelier de Bourbonnais et le général de Lan-
guedoc et la déposa entre leurs mains. Il déclara qu'il
l'avait reçue d'un homme inconnu et écrivit lui-même au
verso les quelques lignes que nous allons reproduire :
Ces présentes me furent baillées par ung passant que je ne
congnois, il y a environ huit mois, pour les bailler au maistre
d'hostel de monseigneur d'Argenton, depuis lequel temps je les
ay gardées. Depuis que j'ay oy les nouvelles dudict d'Argenton,
je les ay baillées à monsieur le chancelier de Bourbonoys, mais-
tre Charles de la Vernade, et monsieur le général de Languedoc,
pour en faire, pour le bien du roy, ce qu'ils verront bien estre.
Du jeudi XVe jour de février 1486.
Basquet *.
Les preuves de la trahison de Commines se multipliaient :
il fut conduit au château de Loches 3.
1 Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 14.
* Documents français à Saint-Pétersbourg , vol. 71, n° 31.
5 II est à remarquer que l'uu des derniers actes où Commines eût
LETTRES ET NEGOCIATIONS
Peu de mois s'étaient écoulés depuis que, Louis XI étant
mort, Olivier le Diable avait cessé d'être capitaine du châ-
teau de Loches ; mais tout y retraçait encore les plus tristes
souvenirs. Autour du donjon, un vaste terrain que la
cognée avait dépouillé de ses chênes séculaires, rappelait
une des bizarres fantaisies de Louis XI qui, ayant reçu un
jour une fâcheuse nouvelle dans cette forêt, avait fait
détruire les arbres qui, à ce qu'il croyait, lui avaient porté
malheur1. Dans le donjon où avaient été enfermés le duc
d'Alençon, Philippe de Savoie et tant d'autres victimes de
sa tyrannie, se voyait encore une de ces cages de fer, basses
et étroites, à double serrure, où le prisonnier, même sous
les barreaux de fer qui l'entouraient, portait une lourde
chaîne terminée par une sonnette de cuivre, afin que le
moindre mouvement n'échappât point à l'attention des geô-
liers. Étrange et terrible exemple des vicissitudes de la
fortune! Le ministre de Louis XI, conduit à Loches, fut
enfermé dans la cage de fer inventée par son bon maître
pour torturer les pensionnaires du barbier Olivier. Il rap-
porte lui-même « qu'il tasta de ces rigoureuses prisons 2. »
Ce fut probablement alors qu'il répéta, à ce que raconte
Sleidan, ce verset du psalmiste qui s'appliquait si bien à sa
situation présente : Veni in altitudinem maris et tempestas
demersit me.
Commines put faire à Loches d'amères réflexions sur la
figuré comme témoin, était une charte en faveur de la collégiale de
Notre-Dame au château de Loches. Recueillies ordonn., t. XIX, p. 367.
1 Louis XI ne gardait ni les habits, ni le cheval dont il se servait
un jour de malheur ou de contrariété. Cabinet de Louis XI, Lenglet,
t. II, p. 246.
2 Mém., t. II, p. 265.
DE COMMINES. 57
vanité de la puissance et de la grandeur, et la trace s'en est
conservée dans ses Mémoires :
« Nostre vie, dit-il, est si brefve qu'elle ne suffîst à avoir
« de tant de choses expérience... Tout bien regardé, nostre
« seulle espérance doibt estre en Dieu; car en cestui-là gist
« toute nostre fermeté et toute bonté, qui en nulle chose
« de ce monde ne se pourroit trouver, mais chascun de
« nous la congnoist tard, et après ce que nous avons eu
« besoing '. »
Supporta-t-il son malheur avec courage ? Sa prison reten-
tit-elle de ses lamentations? « L'on dit que le plaindre
« allège la douleur , » mais Commines qui fait cette obser-
vation en parlant de lui, ne l'applique qu'à ses maladies où
il montrait moins de force et moins de patience que le roi
Louis XI 2.
Il affirme du reste que les peines du corps sont bien
moins grandes que celles de l'entendement, même dans le
bonheur, même dans la prospérité, à plus forte raison pour
ceux « qui sont des conditions de ceulx qui sont nommés au
« livre de Boucasse... Les coups que Dieu donne sur les
« grans, sont surtout les plus cruels et les plus pesans3. »
Hélas! Commines venait lui-même ajouter un chapitre de
plus au livre : De casibus zirortwi illnstrmm.
Il est à penser toutefois que Commines ne fut pas traité
avec une extrême rigueur. François de Poiitbriant qui avait
remplacé Olivier le Diable comme capitaine de Loches, ne
lui était pas inconnu, car c'était ce même personnage qu'en
1 Mém., t. I, pp. 113 et 156.
2 Mém., t. II, p. 256.
3 Mém., t. II, p. 584.
58 LETTRES ET NEGOCIATIONS
1480 il avait si vivement recommandé au duc de Milan l.
Du reste, la détention de Commines ne se prolongea pas
huit mois comme il le dit dans ses Mémoires 2, mais un peu
plus de six mois, et l'on comprend que ce temps lui ait paru
bien long.
Un arrêt du parlement du 18 juin 1487 ordonna que
Commines serait conduit en la Conciergerie du Palais à
Paris : il n'y arriva toutefois qu'après le 17 juillet, date de
l'ordonnance suivante du conseil de la grand'chambre :
Veues par la court les lettres à elle escriptes par François de
Pontbriant, capitaine de Loches, par lesquelles il a escript qu'il
a amené à Corbeil, par l'ordonnance du rov, les évesques de
Montaulban et de Périgueux, et qu'il amène à Paris le seigneur
d'Argenton et six autres prisonniers, et tout considéré : ladicte
cour a ordonné et ordonne que ledict seigneur d'Argenton sera
mis prisonnier en la haulte chambre de la tour carrée de la con-
siergerie du Palais, gardé par deux huissiers de ladicte court qui
luy feront sa despense. Et, au rcgart des autres six, ils seront
mis es prisons faictes nouvellement en ladicte consiergerie, sépa-
rément et le plus seurement que faire se pourra 5.
Une autre ordonnance prescrivit les mesures de surveil-
lance qu'il y avait lieu de prendre à l'égard du prisonnier,
dont on redoutait l'évasion :
La court a permis que messire Philippe de Commines, cheva-
lier, seigneur d'Argenton , à présent prisonnier en la tour
carrée des haultes galleries de ce palais, puisse oyr messes en
1 Voyez tome I, p. 317. François de Pontbriant était fort dévoué
à Charles VIII. Il avait été pris par les partisans du duc d'Orléans au
mois de septembre 1485. Histoire de Charles VIII, p. 492.
2 Mém., t. II, p. 265.
3 Mém., t. III, pr. p. 141.
DE COMMINES. 59
sa prison, tous les jours à ses dépens, se bon lui semble; et a
enjoinct ladicte court à Nicolas le Mercier et Jehan Bachelier,
huissier en ladicte cour, qu'ils prengnent de jour en jour cha-
pellain pour dire ladicte messe, et qu'ils ne laissent parler ledict
d'Argenton audict chapellain, ne autre, en quelque manière que
ce soit ; et qu'ils gardent bien et seurement ledict d'Argenton,
tellement que aucun inconvénient n'en adviengne, sur leurs
vies , et qu'ils facent mettre des crochets de fer aux huys
desdictes galleries et facent murer les fenestres des galleries
du eosté de la rivière.
Aujourd'hui Jehan Balay a mis par devers le greffe criminel
de la court de céans certaine clef qu'il disoit estre de l'un des
huys des galleries haultes de la Consiergerie, et a requis qu'il
pleust à la court faire mettre des serrures ou fermetures
auxdicts huys et autres de ladicte gallerie *.
Le Parlement avait délégué Martin de Bellefaye pour
interroger Commines « sur plusieurs mauvaises et damp-
« nées entreprises, conspirations et machinations illicites
« contre le roy et son auctorité, ainsi que sur plusieurs
« lettres contrefaictes, avec les expositions d'icelles, infor-
« mations et confessions a. » Martin de Bellefaye, arraché de
son siège par l'ordre de Louis XI et livré à ses honteuses
vengeances 3, venait de rentrer au Parlement pour présider
à une enquête qui embrassait et les périls du règne nouveau
et les abus du règne précédent.
Lundy XIIIe jour de juillet 1487, au Conseil de la grant
chambre.
A esté fait venir messire Philippe de Commines, chevalier,
seigneur d'Argenton, prisonnier en la tour carrée de la consier-
1 Mém., t. III, pr. p. 142.
s Mém., t. III, pr. p. 140.
3 Recueil des ordonn., t. XIX, p. 338.
HO LETTRES ET NEGOCIATIONS
gerie de ce palais, auquel, après serment par lui faict de dire
vérité, lui ont esté leues de mot à mot ses confessions autresfois
faictes par devant aucun conseiller de ladicte court, ensemble la
confrontation dudict d'Argenton et d'un nommé Georges, faicte
par devant ledict conseiller, èsquelles confession et confronta-
tion il a persévéré, sans y vouloir adjouter, ne diminuer, et icelles
a dit contenir vérité. Ce fait, a e^ré interrogué touchant certain
article contenu en certaines lettres missives escriptes par le sei-
gneur de la Forest ; lequel d'Argenton, après lecture à lui faicte
dudict article, a dit qu'il n'estoit véritable, et du contenu en
icelluy n'en parla jà : mais audict seigneur de la Forest, et dit,
sur ce interrogué, que sur ledict article ne s'en vouldroit audict
de la Forest rapporter, pour ce qu'il scet la prinse et détention
de la personne de qui il parle, et pourroit avoir esté induit à
charger ledit d'Argenton. Et à tant a esté renvoyé en sa prison '.
C'est tout ce que nous possédons des interrogatoires subis
par Commines à Loches et à Paris. Il lui avait été à peu
près impossible de trouver quelque avocat qui se chargeât
de sa défense : il l'entreprit lui-même et plaida pendant
deux heures. « Il insista fort, dit Sleidan, sur les travaux
« et peines qu'il avoit soustenus pour le roy et le royaume,
« combien le roi Louys s'estoit montré envers luy de bonne
« volonté et libéralité, et qu'il n' avoit rien fait par ambition
« ou avarice ; que s'il se fust voulu enrichir, il en avoit eu
« autant grand moyen qu'homme de sa qualité et estât 2. »
Le discours de Commines, à ce qu'assure Sleidan, fut fort
éloquent, et il put dès ce moment obtenir quelques adoucis-
sements dans les précautions dont on entourait sa captivité.
Les fenêtres furent démurées ; quelques grilles disparurent,
1 Mém., t. III, pr. p. 143.
* Mém., éd. Lenglet, t. IV, 2, p. 123.
DE COMMINES. 61
et le prisonnier put voir et l'azur du ciel et les eaux de la
Seine, chargées de nombreux bateaux qui en remontaient
le cours.
Il est permis de croire que Commines, tranquillisé sur
son sort, ne se borna pas, pendant sa captivité, à compter
les navires qui arrivaient de Normandie \ et que ces longues
heures furent en partie employées à la rédaction de ses
mémoires. Ils avaient été commencés, paraît-il, aussitôt
après la mort de Louis XI 2. Il les poursuivit dans le silence
et dans la méditation de la captivité ; et cette fois encore,
les enseignements du malheur rendirent les jugements de
l'historien plus profonds et plus sages ; mais en comparant
« les pertes et douleurs reçues depuis le trespas de
« Louis XI » aux « grâces et privautés » dont il avait été
comblé, il ne se sentit que plus porté à louer et à excuser le
prince que, presque seul au milieu de ceux qui le maudis-
saient, il continuait à appeler « son bienfaicteur 3. »
Cependant, le procès des La Trémoïlle contre Commines,
suspendu depuis le mois de février 1487 jusqu'au mois de
mars 1488, avait, dès cette époque, occupé de nouveau le
Parlement. Piédefer, avocat de Commines, réclama un
autre ajournement, que combattit Michon, avocat des La
Trémoïlle.
« Le délai étant passé, Piédefer, pour le défendeur, a dit
« que la cause de son empeschement dure toujours et que
« il ne sçauroit faire son enqueste, car toutes les terres du
« dit défendeur sont saisies, et si ne parle personne à lui,
« par quoy impossible seroit de y besongner, et doit avoir
1 Mém., t. I, p. 74.
2 Mém., t. I, p. 15^5.
3 Mém., t. I, p. 4.
62 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« délay de troys moys après sa délivrance. Michon dit que
« ledit défendeur a des gens et procureurs assez instruis de
« la matière et que la présence dudit défendeur n'y est
« requise \ »
Huit mois après, Piédefer insistait encore : « Piédefer
« pour Commynes a dit que il n'avoit charge, ne mémoires
« pour ledit défendeur qui estoit empesché tant en sa per-
ce sonne que en ses biens, comme chacun scet, et estoient
« ses terres saisies et n'eust sceu faire son enqueste 2. »
Cependant de graves événements allaient s'accomplir. Le
duc d'Orléans, le duc de Bretagne et le prince d'Orange
avaient levé l'étendard de la rébellion, et c'était l'illustre
héritier d'une maison longtemps spoliée, c'était Louis de la
Trémoïlle qui commandait l'armée du roi. La guerre le
ramenait dans ses domaines héréditaires. Le 19 mai 1488,
il était à Thouars et écrivait que l'on craignait un débar-
quement des Anglais aux Sables d'Olonne 3. Le 30 juin il
renforçait la garnison de Thouars4. Un mois après, la
victoire de Saint-Aubin du Cormier couronne sa fidélité
et son courage, et Anne de Beaujeu qui, dès le mois d'avril,
a recommandé aux conseillers du Parlement « de vider le
« procès touchant la visconté de Thouars en faveur de
« son cousin de la Trémoïlle, lequel est continuellement
« occupé au service du roi en ses plus grans affaires, »
n'hésite pas, le 22 septembre, à donner, au nom du roi, des
ordres formels pour qu'il en soit ainsi \
1 Archives de Thouars.
* Archives de Thouars.
3 Documents français à Saint-Pétersbourg .
1 Documents français à Saint-Pétersbourg .
3 Mém., t. I, introd., p. XCV.
DE COMMINES. 63
L'un des plus savants éditeurs de Commines, Godefroy,
rapporte que la restitution de la vicomte de Thouars fut
le prix des services rendus par Louis de la Trémoïlle à la
bataille de Saint- Aubin, et Jean Bouchet ajoute, dans le
panégyrique de son héros, que cette vicomte et d'autres
terres, venant de la succession de sa mère, ne lui furent
délivrées « non sans grandes mises et labeurs » , mais
qu'il demeura enfin prince de Talmont et vicomte de
Thouars.
En effet, Louis de la Trémoïlle, dans tout l'éclat de sa
gloire, avait été réduit à présenter de nouvelles réclama-
tions où il exposait qu'il avait dépensé vingt mille francs
pour le service du roi et qu'il n'avait pu recouvrer l'héri-
tage de ses ayeux ' .
Si la défaite du duc d'Orléans, à la journée de Saint-
Aubin-du-Cormier, servit mal les projets ambitieux de Com-
mines, elle lui fut utile à un autre point de vue, car elle
permit de ne plus redouter la faction à laquelle il avait
apporté l'appui de ses intrigues. L'intervention du pape
Innocent VIII en faveur des prélats arrêtés en même temps
que lui , ne fut pas non plus sans influence sur l'heureuse
issue des poursuites, dont était saisi le Parlement.
Laurent Spinelli écrivait, le 28 mars 1488, à Laurent de
Médicis :
Vous aurez appris que les ambassadeurs du pape se sont
tirés à leur honneur de leur harangue et que l'évêque en a été
grandement loué. Le roi les a chargés de juger le procès de
l'évêque de Montauban et de l'évêque de Périgueux , et ils
sont disposés à le faire, pensant qu'ils seront absous. S'il en
1 Documents français à Saint-Pétersbourg.
64 LETTRES ET NEGOCIATIONS
est ainsi, monseigneur d'Argenton peut avoir bon espoir pour
lai4.
La procédure instruite contre Commines ne se termina
qu'un an après : le 24 mars 1489, un arrêt du Parlement,
que nous reproduirons , le condamna à dix ans d'exil dans
un de ses domaines et à la confiscation du quart de ses
biens.
Veues par la court les charges, informations et procès faicts à
rencontre de messire Philippe de Commynes, prisonnier au
palais, à Paris, pour raison de ce qu'il estoit chargé d'avoir eu
intelligence, adhésion et praticque par parolles, messaiges,
lettres de chiffre et autrement avec plusieurs rebelles et déso-
béissais subjects du roy, et d'autres crimes et maléfices, les
confessions dudict de Commynes, faictes tant par devant aucuns
commissaires, ordonnés par le roy que depuis en la court de
céans, lesdictes lettres de chiffres, confrontation et autres choses
estans audict procès et tout considéré, dict a esté que ladicte
court, pour réparation et pugnition desdicts cas, a condamné et
condamne ledict de Commynes à estre relégué, jusques à dix ans
prochainement venans, en une des maisons, terres et seigneuries
de luy ou de sa femme, telle qu'il plaira au roy lui ordonner,
dont il ne partira durant ledict temps, et promettra et jurera ledict
de Commynes que par lettres, messaiges, ne autrement il ne com-
municquera, ne praticquera avec aucuns qu'il saiche vouloir
entreprendre aucune chose contre l'auctorité du roy et le bien
du royaulme, et s'aucune chose il en scet, en advertira ou fera
advertir le roy sur peine d'estre tenu et réputé crimineux de
crime de lèse-majesté et comme tel pugny, et, néantmoins, de
ce faire baillera bonne et suffisante caution, jusques à la somme
da dix mil escus d'or. Et si a déclaré et déclare icelle court la
quarte partie de tous les biens dudict de Commynes estre acquise
* Archives de Florence.
DE COMMIMES. 05
et confisquée au rqy, et sans préjudice du droict prétendu par-
Jehan d'Orval en la conté de Dreux. Prononcé le vingt-quatriesme
jour de mars, Tan mil quatre cens quatre-vingts huict '.
Nous ne savons si Commines prêta le serment de ne plus
pratiquer. Du reste, la confiscation d'une partie de ses
biens ne fut point exécutée, et la sentence même d'exil,
comme nous le verrons bientôt, fut appliquée avec peu de
rigueur.
Cependant, Commines était à peine rendu à la liberté,
lorsque des sergents se rendirent à Argenton afiu de pour-
suivre l'exécution des arrêts du Parlement qui avait, depuis
longtemps, ordonné qu'on mît ce domaine aux enchères pour
satisfaire à des amendes et à des indemnités judiciaires. Si
Commines avait résisté du fond du Châtelet, en défendant
Talmont et Olonne avec une persévérante ténacité, il n'eût
pas, à plus forte raison, laissé aisément échapper de ses
mains l'héritage de sa femme, ce manoir d' Argenton dont les
seigneurs avaient figuré avec gloire dans les chroniques
de Froissart. Son habileté étant à bout, il n'hésita pas à
recourir à la violence. Aidé de ses serviteurs, il repoussa par
la force les sergents qui se présentèrent : de là, un nouvel
ajournement devant le Parlement « sur peine de bannis-
sement du royaume 2. »
Dix jours après, le Parlement déboutant Commines de
tous ses moyens de défense, le condamna définitivement
à restituer Talmont et Chàteau-Gonthier.
Commines continuait à alléguer des réparations con-
sidérables exécutées à Talmont et à Château -Gonthier, pour
* Mém., t. III, pr. p. 146.
2 Archives de Thouars.
commines. — II. L>
00 LETTRES ET NEGOCIATIONS
contester les restitutions de revenus, qu'on lui deman-
dait; mais il ne s'appuyait que sur de vagues affirmations,
comme on peut le voir dans la requête suivante :
Supplie humblement Philippes de Commynes, chevalier, sei-
gneur d'Argenton , comme commandement ayt esté fait au
procureur dudit suppliant de baillier ses deffenses contre la
déclaration des fruits de plusieurs années, des terres et seigneu-
ries de Talemont et Chasteau-Gontier, à luy baillée par l'opinion
de monseigneur de la Trémoïlle, et aussi de bailler par escript
les réparations que icellui de Commynes a faictes es dits lieux,
ce qui seroit impossible au procureur dudit suppliant, parce
qu'il n'a mémoire, ne instruction pour ce faire, etc, '
En vain voudrait-on , ajoute Commines, consulter les
receveurs pour évaluer les dépenses faites à Talmont et à
Chàteau-Gonthier Celles qui y figurent : « ce sont menues
« réparations ; mais il y en a de grandes qui ont esté faictes
« par le dit de Commynes pour la fortification des dites
« places et chasteaux, et qui ont cousté au dit de Commynes
« plus de quinze mille livres tournois. »
En ce qui touche Argenton, la saisie est nulle quant
au fond, parce que ce domaine appartient à sa femme et non
à lui. La mise aux enchères ne l'est pas moins quant à la
forme, car elle a eu lieu, non à Passe-Avant, àçdeux lieues
d'Argenton, mais à Thouars, qui est bien plus loin. Elle
aurait même dû se faire à Argenton, et l'on ne dit pas la
vérité lorsqu'on soutient : « que au dit lieu d'Argenton non
« erat justus accessits2. »
1 Archives de Thouars.
5 Archives de Thouars.
DE COMMINES. ' 07
Les années 1489, 1490 et 1491 se passèrent ainsi en
interminables contestations. Enfin, deux arrêts, l'un du
31 août 1491, l'autre du 5 septembre suivant, ordonnèrent
de nouvelles restitutions, celles des terres de Berrye, Olonne,
Curzon, La Chaume, Bran et Brandois, et, de plus, le
remboursement des revenus injustement perçus par Com-
mines et le paiement des frais du procès, évalués ensemble
à la somme de sept mille huit cent onze livres quatre sous
sept deniers parsisis, et payables nonobstant toutes opposi-
tions ou appellations quelconques.
Le 17 février 1492, Jacques Gardeteau , sergent de
Thouars, se rend à Argenton, et là , il signifie à Antoine
Ledoux, receveur du domaine d' Argenton, la saisie qui en
est faite « pour convertir au paiement des sommes dont le
« sire de Cornmines est refusant et en demeure. » Les
biens sont mis aux enchères, et, le 14 mars, les héritiers
de la Trémoïlle s'en rendent adjudicataires pour le montant
de leur créance , qui est portée à la susdite somme de
sept mille huit cent onze livres quatre sous sept deniers
parisis. Cependant le sergent de Thouars, par incurie,
avait perdu de vue que l'année était bissextile, et il en résulta
que les délais fixés par le Parlement n'avaient pas été stric-
tement observés. Il fallut annuler tout ce qui avait été fait
et recourir à une nouvelle signification, mais lorsque le
sergent retourna à Argenton, porteur de sa cédule, il n'y
trouva plus Antoine Ledoux, « lors résidant à Paris pour
« les affaires de monseigneur d'Argenton, son maistre l. »
Cornmines, de son côté, poursuivait activement ses récïa-
1 Archives de Thouars.
08 LETTRES ET NEGOCIATIONS
mations vis-à-vis des banquiers florentins. Il écrivait,
le 5 août 1489, à Laurent de Médicis :
Scgneur Lorens, je me recommande à vous, tant comme je
puis. Je vous avois escript touchant Thomas Portunary ', II mois
a ; mes vous n'avez pas eu les lettres, comme m'a mandé mon
homme. Très-vollentiers j'usse atendu en m'asurant ma dette.
Messer Aserito s'est mis à en nier une partie et à me volloir
frauder de XIIIP escus. Je vous prie avoir tousjours la matière
pour recommandé. Mon homme est encore à Millan. Je ne
se s'il apointeront : à moy ne tiendra. S'il est pès avec le
roy des Romains, son fet en amendera. J'ay veu lettres de Fran-
confort du XXe du mois pasé d'un de nous embasadeurs , qui
asure l'avoir A-eu jurer, et à ste propre heure ay eu lettres de
court, qui n'en l'ont nulle mension. Sy ency est, vous le sarez
avant avoir ste lettre. Je ne se si en Bertangne l'aseteront ;
il sont beaucoup gens mal d'acort.
Cosme Saset'vous ara de tout escript, lequel s'est très-exacte-
ment conduit comme j'ay entendu, et a bonne renommée des
gens qui le connoissent. Là où je verois faute en vos serviteurs,
je vous le manderois, car ency le m'avez-vous autresfois escript.
Je ne les ay pas tousjours trouvés tous sages ; mes à mon avis
il me craignoient plus que homme de desà.
J'ay eu en ma grant nésessité à fère de III cent escus, estant
en la prison ; mes gens n'osoient emprunter de lieu qui vint à
connoissance et presoient les vostres pour les fournir ; il mirent
XV jours pour en fournir II cent. Au saillir, vollus avoir trois
ou IIII mille escus sur sertain argent , dont il me sont res-
pondant pour monseigneur du Bosage. Nonostant que en ay
escript souvent, n'ay peu tirer que III mille francs, que j'ay
receu puis, VIII jours son, et en a duré la poursuite IIII mois.
1 Thomas Portinari avait été à Bruges le chef de la nation de Flo-
rence et le banquier des Médicis : il avait été élevé au rang de con-
seiller des ducs de Bourgogne.
DE COMMINES. 6.0
Je se bien que n'ont pas tousjours argent, mes y veoient mon
besoing, et qui me fasoit pis, je doutois que ste dissimulacion
ne se fist à l'apétit de ceux qui me veullent mal , car partout
mes biens estoient embrouilliés. Toutefois je vous prie que
pour cest heure n'en facez nul samblant, car je ne désire la
malle grâce de nul. Je n'ay eu le vis à nul de vous serviteurs,
non plus que à l'autre, mes seulement à vous, où j'ay plus
d'espérance que en nulle autre personne qui vive. Je vous prie
que en escrivant à vous gens à Lion, dites seullement se mot,
que en ce qui me touchera, qu'il y soient dilligents, et tousjours
me pardonner que si ardiment vous esciïps, et vous prie ne
leur en mander autre chose, car tousjours trouve Fransois Sas-
set, mon amy.
Le roi et Madame *, puis peu de jours, me donnent espérance
de mes affères et aux prélats prins cant et moy ont donné liberté
d'aller partout et restitué les pensions de leurs frers. De ces
choses n'ay jusques icy fet nulle poursuite, mes en attenderay
leur plesir; mes les presse des biens que m'ont ostés et fet
perdre, car d'autre estât, ni office, n'ay nulle envie.
Segneur Lorens, je vous suplie avoir pour recommandé une
matière dont n'a guères vous ay escript, qui s'adrèse à Rome,
et me commandez vostre plesir, et vous me trouverez prest à y
obéir, priant à Dieu, segneur Lorens, qui vous doinst tout se
que vous désirez.
A Dreux, le Ve d'aust, de la main de
Plus que tout vostre,
COMMYNES S.
Cependant un compte modifié par de nombreuses réser-
ves avait été signé à Dreux, tel que Commines l'avait
écrit de sa propre main :
Nous, Lorens de Médicis et Fransois Sasset, compaignons à
1 Madame de Beaujeu.
1 Lettre autographe, qui peut donner une idée de l'ortographe du
seigneur d'Argenton. Benoist, Lettres de Comynes, p. 18.
70 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Lion, certefions que aujourd'huy, date de ces présentes, avons
conté avec monseigneur d'Argenton de plusieurs sommes de
deniers, que avons eu affère ensamble juques aujourdui, et de
tout sommes demoré d'acort, excepté de la somme de V mille
escus qu'il nous demande pour le profit de deux ans finis de
mois d'aust dernièrement passé, pour aucunes sommes d'argent
que avons eu de ly en garde , comme estions acoustumé de
fère le tams passé, se que ne ly avons point aloué, ne mis en
conte, ains sommes demorés d'acort que sy ladite somme lui
est dû ou non, s'en remest ledit seigneur à la discrésion, juge-
ment et équité du dessus dit Lorens de Medisis, et en tesmoing
de ce , avons sine ceste présente de notre main et marque
acoustumé. A Dreux, le VIe de novembre, l'an IIIIXX IX1.
C'était surtout contre les réserves énoncées par Cosme
Sasseti que Commines protestait le plus vivement, comme
nous l'apprend la lettre suivante de Laurent de Médicis.
Illustrissime seigneur, j'ai reçu par le même messager une
lettre de Votre Seigneurie, et mon àme est pénétrée du regret
d'apprendre 1 "état d'irritation où paraît vous avoir mis le dernier
règlement de compte de Cosme Sassetti avec Votre Seigneurie.
J'en serais bien plus désolé encore si je pouvais croire que Votre
Seigneurie ait suspecté les sentiments de ma maison envers elle,
à qui je suis si infiniment obligé à tant de titres que je serais
l'homme le plus ingrat du monde si je m'acquittais envers elle
autrement que je ne le dois, vu les immenses bienfaits que j'ai
reçus de Votre Seigneurie dans la prospérité et dans les revers s.
* Archives de Florence.
2 Anchora raolto maggiormente me dolerià, se per questo intendessi
essere nata in quella alcuna sinistra opinione dello servitù mio verso
VostraSignoria, alla quale io sono tanto obligato per infiniti respecti,
che mi pareria meritare il nome de huomo ingratissimo, se io pagassi
al présente quella de altra moneta che io li debbo , per raolti benefki
ricevuti da Vostra Signoria nelle adversità et prosperità mie.
DE COMMINES. 71
Aussi, examinant à fond la conscience de mon devoir, je puis
assurer Votre Seigneurie que ni moi, ni aucun des miens nous
ne ferons jamais rien qui puisse l'indisposer à mon égard
ou lui faire concevoir une mauvaise opinion de moi. Et si ce
que Cosme Sassetti a dit touchant les intérêts de Votre Seigneu-
rie, devait avoir ce funeste résultat , j'en serais affligé jusqu'au
fond de Tàme, parce que ce serait contre toute vérité et contre
mon intention intime. Je confesse bien, et Votre Seigneurie
ne l'ignore pas , que depuis quelque temps notre maison de Lyon
a essuyé des dommages et des pertes dune si grande impor-
tance que vis-à-vis de ceux qui ont été ou qui seront encore
mes clients, comme l'est Votre Seigneurie, il n'a pas été pos-
sible de se taire, de n'en point parler et de ne point s'en plain-
dre, comme l'a fait Cosme Sassetti : c'est là, peut-être, ce qui
aura déplu à Votre Seigneurie ; mais elle peut être assurée que
je n'ai, au fait, rien à discuter avec elle, soit à propos de ce
qu'elle en écrit, soit pour tout autre motif, Votre Seigneurie
pouvant disposer à son gré, non-seulement de toute la somme en
contestation avec Cosme, mais de toute ma fortune, comme de
la sienne propre. Que Votre Seigneurie veuille donc me croire,
et que cette affaire se termine sans qu'il y ait le moindre nuage
entre elle et moi, parce que je fais plus d'estime des bonnes grâces
de Votre Seigneurie, ' quelle que soit sa fortune, que de n'im-
porte quelle somme d'argent2.
C'est à une autre lettre de Laurent de Médicis que Com-
mines répond en ces termes :
Seigneur Lorens , non obstant toutes mes plaintes que je
fesois à Cosme Saset, votre serviteur, des rigoreux termes que
me tenoit votre meson de Lion , sy ay-je esté forcé par ses
remonstrances de fère mon donmage et m'acorder à votre
1 In ogni sua fortuna.
2 Archives de Florence.
72 LETTRES ET NEGOCIATIONS
volloir et au sien. Ledit apointement est bien mègre pour
moy, car sy j'avois afère d'argent durant ce terme, je n'en
porois finer. Toutefois, ce que j'en ay fet, a esté pour demorer
en votre bonne grâce, à laquelle je me recommande de toute
ma puisance, et mes affères. Ledict apointement m'a esté gref
ung petit, mes il m'a forcé. Des nouvelles de dechà, on dit que
nous avons trois rois, nous voisins, qui nous menacent. Les
II ont des affères et grans emprinses, pour coy croy que cest
esté ne se fera point grant chose, pour Bretaigne et pour l'Es-
cluse. En Flandre y poroit bien avoir débat, mes cella est
bien d'autruy et ne grève point ce réaume. L'un seul de ces
rois ne nous asaudra point; ossy n'y feroit point son profit.
Pour ceste heure, ne se autre chose , sinon que tousjours suis
prest à vous fère service : priant à Dieu , seigneur Lorens,
qui vous doinst acomplir tout ce que vous désirez.
A Amboise, le Ve de mars.
De la main du plus que tout vôtre,
Commynes.
Au seigneur Lorens de Médias *.
En même temps, Commines chargeait l'ambassadeur Lau-
rent Spinelli de recommander le soin de ses intérêts aux
chefs de la seigneurie de Florence.
Spinelli écrit le 25 mars 1490 à Laurent de Médicis :
Monseigneur d'Argenton m'a écrit une lettre et m'a fait
parler par l'homme qu'il a envoyé ici, en me priant très-instam-
ment de vous faire part de ses sentiments et de vous assurer
qu'il se dit votre serviteur et ami ; il me prie aussi de vous
engager à le traiter comme le mérite l'affection qu'il a toujours
témoignée à Votre Magnificence. J'écris à ce sujet à Filippo de
Cagliano. Pour le surplus, vous pourrez vous faire montrer la
lettre ».
1 Archives de Florence.
* Archives de Florence.
DE COMMINES. 7:;
Commines n'en repoussait pas moins toutes les proposi-
tions d'arrangement qu'on lui adressait. Cosme Sasseti
mandait à ce sujet à Laurent de Mëdicis :
J'ai bien des fois réclamé la lettre d'Argenton et votre avis
sur la manière dont vous entendez qu'on le paye. Quant à lui,
il ne veut s'accommoder en aucune façon de ce vous m'avez
écrit à diverses reprises : il lui semble qu'on le traîne en lon-
gueur, et il fait des plaintes. Délibérez donc bien vite sur ce
qu'il faut faire et répondez -moi1.
Comme si ces difficultés ne suffisaient point pour calmer
l'activité de son esprit, Commines intentait en même temps
un procès à André de Vivonne pour faire annuler les lettres
royales qui lui avaient enlevé la sénéchaussée de Poitou.
Nous retrouvons ici l'avocat Piédefer, mais la partie adverse
lui répliquait assez rudement que le roi n'avait fait que
pourvoir « à un cas insupportable et notoire, que Com-
« mines avoit esté convaincu d'avoir eu aucunes intelli-
« gences, conspirations et factions avecques aucuns tenans
« parti contraire au roy, qu'à ceste cause il ne povoit
« exercer, ne tenir l'office de séneschal, signanter que le
« danger estoit lors sur les marches dudict pais de
« Poictou 2. »
Commines, expulsé de Talmont, menacé à Argenton,
s'était retiré au château de Dreux, et là aussi il avait un
procès à soutenir contre le seigneur d'Orval, qui contestait
la validité de la vente consentie par Alain d'Albret.
1 Archives de Florence.
- Mém., t. III, pr. p. 152.
74 LETTRES ET NEGOCIATIONS
C'était au monastère de Notre-Dame-la-Ronde , près de
Dreux, qu'il avait déposé, comme une offrande qui rappelait
sans doute quelque vœu formé dans ses heures d'angoisse
et de péril, les chaînes qu'il avait portées à Loches l.
Un rayon de bonheur, bien différent de celui qu'on
demande aux brûlantes déceptions de l'ambition politique,
mais que donnent les joies paisibles et pures du foyer
domestique, vint éclairer à Dreux la vie de Commines, après
tant de souffrances et de cruels revers. Il avait eu déjà,
probablement pendant son séjour à Montsoreau en 1485, un
enfant qui mourut peu après. En 1490, Hélène de Chambes
qui avait intercédé près du roi pour le faire sortir de sa
cage de fer de Loches et qui paraît lui être restée fidèle et
dévouée, le rendit père d'une fille qui devait vivre et trans-
mettre le sang du seigneur d'Argenton à de royales généra-
tions.
Cependant le séjour de Dreux n'était pour Commines
qu'un exil. Il n'aspirait qu'à revenir à la cour où il avait à
recouvrer à la fois son influence et ses richesses.
1 Les anneaux des chaînes que portait Commines, étaient passés
dans une côte de baleine, qui fut conservée avec soin. Elle fut exposée
en 1863 au concours régionnal de Chartres et se trouve aujourd'hui
au musée de cette ville. Commines, lors de sa délivrance, l'avait offerte
en même temps que ses chaînes, au monastère de Notre-Dame-la-
Ronde. (Note communiquée par M. Beautemps-Beaupré.)
DE COMMINES.
VII
COMMINES RENTRE EN FAVEUR PRES DE CHARLES VIII.
Six mois à peine s'étaient écoulés depuis la fin de la
captivité de Commines, lorsqu'il invoqua auprès d'Anne de
Beaujeu les services jadis rendus à Louis XI, pour obtenir
sa rentrée en faveur près de Charles VIII.
Dès le 12 septembre 1489, il écrivait à Anne de Beaujeu :
Madame, tant et sy très-humblement comme je puis, me
recommande en vostre bonne grâce. Monseigneur de la Heuse
m'a dit ce qu'il a plu au roy me mander par ly. Madame, je
répute ce bien et honneur venir de monseigneur et de vous,
et vous suplie le volloir mestre à fin. J'ay fet response par
escript. Je vous supplie, madame, que vous plese la voir, car
j'ay espérance que le roy et vous me serez bons procureurs, pour
honneur et révérence dou roy vostre père. Plèse vous, madame,
me commander tousjours vostre bon plaisir pour l'acomplir à
mon pooir, en priant à Dieu que vous doinst bonne vie et longue
et Tacomplissement de vostre désir.
Escript à Dreux, ce XIIe jour de septembre.
Vostre très-humble et très-obéyssant serviteur,
Commynes *.
Commines obtint, paraît-il, au mois de janvier 1490,
l'autorisation de reparaître à la cour, qui se trouvait à Mou-
' Mém., t. III, pi. p. 194.
76 LETTRES ET NEGOCIATIONS
lins. Ce fut de là qu'il adressa la lettre suivante au duc de
Bourbon :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recom-
mande à vostre bonne grâce. L'arrivée de monseigneur le prince
a esté icy très-bonne pour quelque brouille encommencé pour le
fait de cette guarde, où le roy a très-sagement procédé. Je crois,
monseigneur, que le roy désire vostre venue, et si fait chacun, se
me semble. Des nouvelles n'en sçay nulles qne celles que chacun
jour vous sont envoyées. Il a pieu au roy commander la pension
que j'avoys, quand il me désapointa l'office ; mais il ne tiendra
qu'aux gens de finances qu'il ne se fasse, et n'y ai embesogné que
luy. Il me semble, monseigneur, que ceux qui ont loy de parler
à luy, aisément luy font entendre la raison. Vous me pouvez,
monseigneur, tousjours commander vostre bon plaisir pour
l'acomplir à mon pouvoir. Priant à Dieu, monseigneur, qui vous
doint bonne vie et longue et accomplissement de tout ce que vous
désirez.
A Molins, le 4 de janvier.
De la main de vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoute seigneur, monseigneur le duc de Bourbon-
nois et d'Auvergne '.
Ce qui démontre suffisamment que Commines avait
reconquis son ancienne position , c'est que , dès le mois
d'avril 1491 , intervient un contrat entre Alain d'Albret
et lui, où il est dit que le sire d'Albret, n'ayant pu le mettre
dans la possession des terres d'Avesnes et de Landrecies,
« obstant aucunes coustumes du pays de Hénault, » lui
confirme celle du comté de Dreux, dont il restera saisi, tant
que les sommes par lui avancées ne seront pas rembour-
1 Bihl. imp. de Saint-Pétersbourg, Poe. français, vol. 71, n° 89
DE COMMINES. 77
sées, et y ajoute la vente d'une maison nommée la Picque-
muse, située à Paris, près du palais des Tournelles. Il est
à remarquer en effet que Commines se maintient dans la
jouissance de la terre de Dreux, malgré divers procès qu'en-
gagent Jean d'Albret, comte de Nevers et seigneur d'Orval,
et Jacques d'Estouteville, baron d'Ivry : il prend même,
dès le mois de novembre 1490, le titre de comte de Dreux '.
D'autre part, l'influence politique de Commines renaît
de jour en jour, combattue et contestée , il est vrai , par
ceux qui le craignent ou le méprisent, mais s'imposant
malgré eux, tant son habileté est grande.
Cosme Sasseti écrivait de Lyon, le 16 juillet 1490, à
Laurent de Médicis :
Monseigneur d'Argenton a recouvré la liberté d'aller partout
et est parti d'ici pour une de ses terres. Néanmoins je ne crois
pas qu'il retourne à la cour en ce moment, parce que sa monnaie
n'y aurait point cours 3.
La fortune du sire d'Argenton s'était déjà relevée, lorsque
Sasseti mandait l'année suivante à Laurent de Médicis :
J'ai reçu votre lettre du 24 du mois passé, ainsi que la lettre
destinée à monseigneur d'Argenton à qui je l'ai remise : il est
resté très-satisfait de votre bienveillance envers lui, il m'en a
beaucoup remercié et paraît désirer de rester votre ami. Je l'ai
assuré que de votre côté vous ne négligeriez rien dans ce but. Il
est continuellement ici, nageant entre deux eaux. C'est un bomme
1 Le catalogue Joursanvault (n° 1225) cite un acte de foi et hom-
mage rendu le 22 décembre 1490 à Philippe de Commines, comte de
Dreux et seigneur d'Argenton , par Michel Deschamps pour un fief
relevant du comté de Dreux. (Archives des Basses-Pyrénées.)
2 Archives de Florence.
78 LETTRES ET NEGOCIATIONS
sage et subtil '. Je ne sais encore de quel côté il abordera : vous
le saurez bientôt 2.
Huit jours après , Commines répondait à Laurent de
Médicis :
Seigneur Lorens, je me recommande à vous de toute ma puis-
sance. J'ay resu vos lettres par Cosme, et vous prie continuer en
se bon pourpos envers moy. Vous avez assez su la prinse de
Nantes, qui est cité petite et grans faubourg, la mieux garnie de
pourtaux et de tours et de murailles, que nulle autre que j'aie
jamès veue, et de fousés taillés en roc, mal mésonnée, et est la
fin de la rivière de Lère et l'entrée de la mer de se costé de Ber-
tagne, d'artillerie assez pourvue, et duché. Le treté a esté lonc,
et grant mervilles que n'a esté découvert, car il est passé par beau-
coup de mains, et en estoit assez averty le marésal de Bertainge ;
mes il ne le povoit croire, pour le parentage. Madame Anne ne
tient plus que Rennes, ville grande et fort peuplée, loins de mer.
Le roy tient les présents païs, sauf un apellé Redon, qui est ville
très-feble, et n'y saront mètre gens, que le roy ne la preinge en
VI jours, sy elle n'est secourue. Six mois après, Rennes dira le
mot par famine. On n'osa fère nulle asamblée pour tirer outre
Nantes, de peur que cella ne descovrit l'emprinse.
Autres petites villes tient ladite dame au bas de Bertainge,
mes niens fort. Juques icy n'est désendu nuls Englès ; sy faut-il
que le secours vienge de là ou que le roy ait Bertainge, synon,
que le roy des Romains et de Castille ficent grant effors par leur
fons, qui samble mal aparant, car on dit que ne s'atendoient de
rien fère jusques Fan qui vient. Il samble que Dieu meine lès fets
du roy, car il viennent mieux que l'on ne s'atendoit. Le mariage
estoit mal profitable ; pour le fils ût esté milleur que pour le père,
et les Englès usent plus prins la matière à ceur, qui est nacion
1 Egli è del continue, qui et. stassi infra due aque, riputato home-
savio et sottile.
s Archives de Florence.
DE COMMINES. 79
puisante et riche et gens biens crains pour les batailles, et n'a
pas tenu à eux les sésons passées, que il ne se soient espreuvés
en toutes autres choses, et ne sont point crains desà.
Maint an a que la couronne de France tint Bertainge, se ne
fusent-il et a esté encore plus bas ; mes par une bataille fut reco-
vrée. Pluisieurs désireroient que le roy espousât cette fille de Ber-
tainge pour avoir pés à se bout, à l'aquit de sa conscience, et
seroit une grant ajonsion pour cette couronne : autrement poroit
bien durer la guerre encore. Sy n'estoit pour les Englès, le
demorant de ladite duché ne dureroit ung mois ; ils n'ont nul
homme de seur qne le prinse d'Orange, qui à cette nécessité ne l'a
vollu lesser encore, mes dit ne la transporter point, mes atendre
la fortune dedans Rennes.
Je fais mon conte que d'icy à XII jours, l'armée du roy sera
devant Redon. Conquérir Honguerie et recouvrer Bertainge, est
grant emprinse ; et les Bertons désiroient homme qui se tînt sur
le lieu. La parsonne de ladite dame est fort louée et afecsionnée
à se roy des Romains. Je croy que selon la profécie du roy Louis, à
qui Dieu face pardon, que Italie demora encore en pès aucuns ans.
J'espère bref la délivrance de monseigneur d'Orléans. Diverses
opinions y a en cette court; mes notre roy est très-sage et aime
le harnès. Cosme vous escripra le demorant, qui en set plus [que]
moy, mes je me soucie bien qui vous lira cette mavesse lettre.
Priant à Dieu, seigneur, qui vous doinst acomplir tout se que
vous désirez.
A Monsoreau, le XXIe d'avril.
J'ai parlé à Cosme d'une carte où est comprins Guinée, j'en
tiens le double.
Plus que tout vôtre,
Commynes '.
Si Commines nageait entre deux eaux, c'était afin de
cacher de nouvelles intrigues : le moment n'était pas éloigné
1 Archives île Florence.
80 LETTRES ET NEGOCIATIONS
où on allait voir combien il était « sage et subtil. » Il avait
retrouvé, à la cour de Charles VIII, le seigneur de Miolans,
naguère associé comme lui aux mesures les plus violentes
de Louis XI contre la maison de Savoie. Le seigneur de
Miolans parvint à s'emparer de l'esprit faible et inquiet de
Charles VIII, déjà impatient de se dérober à la tutelle
de ceux qui, jusqu'alors, avaient gouverné en son nom ; et
son premier soin fut d'entraîner le roi hors du château du
Plessis, dans une partie de chasse où l'on amena devant lui
le duc d'Orléans , délivré de sa prison de Bourges , qui
recouvra tous ses honneurs. Ce fut ainsi, observe Saint-
Gelais, que Charles VIII fit un tour de prince magnanime,
et que le duc d'Orléans se trouva pour jamais obligé de lui
faire service.
Le triomphe du duc d'Orléans était celui de Commines.
Peu de jours après, le 25 juillet 1491, Charles VIII, ne se
contentant pas de renoncer à tout droit de confiscation, lui
fit don, sous prétexte des garanties invoquées contre la cou-
ronne, d'une somme de trente mille livres, bien supérieure
à ce dont il avait besoin pour indemniser les La Trémoïlle.
Il semble aussi, vers cette époque, avoir recouvré les pen-
sions dont il jouissait autrefois.
Un autre complice de Commines , Dunois , dominait en
Bretagne. Il se réconcilia aussi avec Charles VIII. 1
1 Danois mourut au milieu de ses succès le 25 novembre 1491.
C'était « un très-sage chevalier, rempli de très-bon conseil sur toutes
« les concurrences d'estat qui pouvoient survenir. (Godefroy, p. 95.)
Comme Commines, il aimait les lettres ; il possédait dans sa biblio-
thèque des manuscrits précieux et plusieurs volumes imprimés dont
rénumération ne sera pas sans intérêt pour l'histoire de la typographie
avant 1492 : La mer des histoires. — Orose. — Eticques et politicques.
DE COMMINES. 81
Le 6 septembre 1491, l'ancien parti des princes du sang
est reconstitué. Un traité d'alliance est signé à la Flèche
par les ducs d'Orléans et de Bourbon, les évêques d'Alby
et de Montauban, le comte de Dunois, Miolans et Du Bou-
chage, « pour servir le roy Charles, défendre et garder sa
« personne, redresser le fait de son royaume et soulager
« son peuple. » Les auteurs de cette ligue s'engagent aussi :
« à s'aimer l'un l'autre, et à se porter, favoriser, soustenir
« et tascher de se mettre l'un l'autre en la bonne gràce du
« roy1. » Une prudence excessive, mais dictée par l'expé-
rience, peut seule expliquer ici l'absence du nom de Com-
mines.
L'œuvre de Miolans et de Dunois , dirigée probablement
parle seigneur d'Argenton, fut le mariage, aussitôt accom-
pli qu'annoncé, du roi de France et de la jeune duchesse
de Bretagne. Si Commines ne parvint point à réunir la
Flandre à la France, ce fut peut-être à lui qu'elle dut le
territoire que baigne l'Océan. La patrie d'Artevelde avait
résisté ; la terre du duc Noménoé se souvint de Duguesclin
et ne se plaignit point de devenir française.
Anne de Bretagne se montra très-reconnaissante à l'égard
— Le propriétaire. — Le mirouer de vie humaine. — Le mirouer de
la Rédemcion. — Mélusine. — Le vieil testament. — Le doctrinal de
la court. — Fasciculus temporum. — Le confessional Jarson. — Mague-
lonne. — Sidrach. — Pourchas. — Le romant de la Rose. — Boèce :
de consolacion. — Bonnes meurs. — Mandeville. — Les commentaires
César. — L'art de chevalerie. — Le lucidaire. — Le doctrinal des
crestiens. — L'assault de Roddes. — Le livre des vices et vertus. —
La vengence de Jhérusalem. — Prudence et Mélibée. — Le lay des
trespassés, et plusieurs autres petits traictiés. (Bibl. imp. de Paris.
Ms. fr. 2912, f» 81 v°.)
' Godefroy, Histoire de Charles VIII, p. 616.
commines. — II. 6
82 LETTRES ET NEGOCIATIONS
de ceux qui avaient négocié son mariage ; c'est Commines
qui nous l'apprend dans une lettre à Laurent de Médicis :
Seigneur Laurent, je me recommande à vous autant que je
puis, et je vous remercie d'avoir bien voulu m'écrire et de ce que
vous m'avez fait dire par Corne. Vous serez informé du change-
ment de ce mariage : les voisins de la Bretagne en éprouvent
une grande allégresse ; ceux de la Picardie et de la Champagne
ne se réjouissent pas autant '. Le roi restituera honorablement la
fille du roi des Romains 2, et tâchera de nous procurer la paix :
je crois bien que jusque là nous aurons des allées et des venues.
Monseigneur d'Orléans et monseigneur de Bourbon nous ont
beaucoup servi, car, par la force, on n'en serait pas venu à bout
cette année. Le roi donne une très-grande autorité à ces deux
ducs, qui sont grands amis, et il les a pris pour chambellans
pour faire tout passer. Je pense que les choses resteront sur ce
pied un peu de temps. Le même prince a fait le duc d'Orléans,
gouverneur de Normendie, il y a trois jours, ce qui est une
marque de ce je vous dis plus haut. Tout le monde loue fort la
nouvelle reine, et elle se montre très-obligée envers ceux qui ont
mené cette affaire. Je serai encore homme de cour pendant deux
mois, toujours prêt à vous servir partout où je pourrai. Priant
Dieu, seigneur Laurent, qu'il vous donne l'accomplissement de
tout ce que vous désirez.
Ecrit à Tours, le IIIe de décembre.
Corne vous écrira plus au long touchant les autres affaires de
ce pays. Le pius qUe tout vôtre,
COMMYNES 3.
* Le 12 juillet 1491, Maximilien adressa aux populations de la Bour-
gogne un manifeste où il leur annonça qu'il ne tarderait point à les
affranchir de la domination française.
2 Déjà dans une lettre du 29 juin 1479, le comte Engelbert de
Nassau avait engagé Charles VIII à renvoyer Marguerite à son père :
« ce qui seroit un grand commencement de bien. » Documents fran-
çais à Saint-Pétersbourg .
3 Archives de Florence.
DE COMMINES. 83
Quelques jours après, Laurent Spinelli écrit de Lyon à
Laurent de Médicis :
J'ai envoyé à Corne votre lettre du 2 et celle du seigneur
d'Argenton : il vous répondra, comme il lui appartient, puisque
c'est une affaire qu'il doit mener lui-même. Quant à ce qui a été
fait par l'abbé de San- Antonio ' , je pense que le roi finira par
céder à votre réclamation : il s'y conformera comme il convient,
et il vous fera de plus indemniser. Je crois que le seigneur d'Ar-
genton restera notre ami ; et pour ne pas l'irriter, je lui ai tou-
jours dit que, si Dieu nous faisait la grâce de réussir et de nous
dédommager d'une partie des torts que vous avez soufferts du
temps de Lionetto -, vous lui feriez bien sa part : j'estime que
cet espoir l'engagera à faire quelque chose et même beaucoup
s'il ajoute foi à ma parole 3.
Laurent Spinelli ne se trompait point : Commines tenait
beaucoup à conserver l'amitié de Laurent de Médicis, et,
quelques jours après, il lui adressait une longue lettre, où
il embrassait de ses regards toute la situation politique de
l'Europe, depuis les menaces du roi des Romains et du roi
d'Angleterre jusqu'aux combats qui se livrent à Grenade,
sans omettre l'espoir, mal justifié, qu'il nourrit déjà, de voir
naître bientôt un héritier de la couronne de France :
Seigneur Lorens, je me recommande bien fort à votre bonne
grâce et vous mercie de vous lettres. Desà n'est riens sourvenu
puis se mariage, qu'à la vérité est grant exemple de fortune,
comme disent vous dites lettres, car le roy l'a espousée comme
. 4 Cf. Desjardins, t. I, p. 230.
2 Lionetto de Rossi. La banque de Lyon, qu'il dirigeait, avait
éprouvé de fortes pertes.
3 Archives de Florence.
84 LETTRES ET NEGOCIATIONS
vraye duchesse et héritière de Bertainge, avec très-grant douère.
Mes, se que plus les aide après Dieu, a esté la honne délibéracion,
qu'il avoient d'eux bien défendre et la grant réparacion qu'il
avoient fet à la ville de Rennes, et sans cella riens ne s'en fût
fet, et s'y est fort sagement conduit le prinse d'Oranges, et bon
besoing ly a esté, car sy les Allemans ussent entendu ledit
mariage, il ût esté en grant dangier de sa parsone et tous ceux
qui s'en melloient.
De la pès de Honguerie, nous la tenons pour fette au profit et
honneur du roy de Behaigne, avec queque poy de soupeson de
guère par desà. Mes le plus dangereux est le roi d'Engleterre et
solicite les autres. Le roy d'Espainge n'a point encore fet en
Grenade, mes la chose ne peut guère durer. Partout y a embas-
sadeurs, et puis aucuns seigneurs d'Allemainge ne désirent point
le roy des Romains trop grant. Toutfois il leur demande ayde :
ne se sy la ly front. On en a yci petite crainte.
Puis aucuns jours, c'est cuidé prendre Mes par intelligence
de ung des XIII gouverneurs de la ville, et si mesieur Gracian
de Gevaro ùteu ses gens au jour qu'il avoit prins, et un autre
gentilhomme de Loreine, la chose ne fût point faillye. Et depuis
avoient reprins jour au XXVe de se mois de genvier, auquel ledit
gouverneur devoit avoir la guarde d'une porte, car il en ont la
guarde tour à tour. Ung portier les a descouvers, et a ledict gou-
verneur esté prins : s'ût esté au profit de monseigneur de
Loreine. Le roy se fet ung très-beau prinse et sage, et tous ses
voisins quièrent son amitié, etay espérance que Dieu ly donnera
quequefois ung beau fils d'esté reyne, qui sera sage dame. Et
atant fais fin à este mavesse lettre, priant à Dieu, seigneur
Lorens, qu'il vous doinst l'accomplisement entier de vous désires.
A Orléans, le XIIIe de janvier,
De la main du plus que tout vôtre,
Commynes.
Au seignew Lorens de Médicis '.
1 Archives de Florence.
DE COMMINES. 85
Trois mois après, Laurent de Médicis descendait au
tombeau, laissant après lui une gloire et une puissance
dont ses héritiers ne surent pas toujours porter le poids, et
la première lettre que Commines adressa à Pierre de Médi-
cis qui lui succéda, reproduisit une de ces réclamations pécu-
niaires qui remplirent une trop grande partie de la vie du
seigneur d'Argenton :
Seigneur Pierre, je me recommande à vous, tant comme je
puis. N'a guères que moy estant à Paris, dis à Pellegrin Lorin,
qui receut pour moy VI mille frans, qui m'estoyent deus en la
ville, pour ce que c'estoit monnoye, et n'avois homme qui si bien
s1! cognust, et aussi pour ce que me fiois de ly, car il a XX ans
que hante fort en mon logis, se qu'il fist, et ly ordonnay bailler
ladite somme par la ville à aucuns, au bout d'un jour ou II, sus
qu'il estoit en franchise avec son frère Philippe, qui, à ce jour
avoit esté prins pour debte et par le moyen dudit Pellegrin
échapé. Auquel lieu allay parler aux deux. Après plusieurs
parolles me rendirent partie de mon argent ; du surplus, montant
deux mille VIe frans, s'obliga à moy devant notaires ledit Pelle-
grin de me payer ladite somme dedans troys moys, et voulentiers
lui eusse preste, sans se mettre en ce dangier, car je luy pour-
chassois du bien par mariage : toutesfois n'a guères s'en est party,
sans me riens mander, ne advertir, et ne sçay où il est tiré. Pour
quoi doubte à grant paine recouvrer mon argent, et pour ce vous
prie qu'il vous plaise mander Philippe son frère, devant vous,
lequel je tiens cause de ce que par son dit frère m'a fait, dont en
riens ne me mescontente, mais que recouvre le mien, et lui dire
se qui vous samblera propice, affin qu'il face dilligence que son
frère me paye. Il vous alléguera quelque transport que me fist
ledit Pellegrin d'une debte du trésorier de Bretaigne ; mais je
n'en ay riens peu recouvrer. Pour quoy de rechief vous supplie
vous employer pour moy en ceste matière et m'en faire res-
ponce ; tels tours ne proufïïtent point aux bons marchans. Et
86 LETTRES ET NEGOCIATIONS
si en riens vous plaist m'employer, savez que tousjours suis à
votre commandement. Priant à Dieu, seigneur Pierre, que vous
doint tout ce que vous désirez.
Dreux, ce IXe d'aoust.
Le tout vôtre,
Philippe de Commynes.
A% seigneur Pierre de Me'dicis *.
La lettre suivante présente plus d'intérêt : Commines
venait d'être envoyé à Senlis pour négocier, au nom du roi
de France 2, un traité qui devait confirmer l'union de la
Bretagne et de la France, ramener la paix sur les frontières
des Pays-Bas et calmer le ressentiment de Maximilien :
Au seigneur Pierre de Médicis.
Seigneur Pierre, je me recommande à vous autant comme je
puis. J'ai receu l'es lettres qu'il vous a pieu n'a guères m'escripre,
et en ay dit le contenu au roy et à nul autre. Et à ce que j'ay
entendu par sa responce, crois que le trouverez tel envers vous,
comme luy et ses prédécesseurs ont esté envers vostre maison.
Et s'il y a faulte en ce que je vous dis, elle viendra de vous,
comme plus à plain j'ay dit à Fransquin Norry pour ce vous
escripre.
Au seurplus à ce matin a esté conclu la paix entre le roy et
l'archeduc Philippes, en la présence des embassadeurs de l'empe-
reur et du roi des Rommains. Je vous en envoyé le gros, car les
choses ne sont pas encore couchées par le menu, ne ne seront de
huyt jours. J'ay esté présent aux choses dessus dictes, Il y avoit
icy embassadeurs pour le comte Palletin et pour les Suysses et
tous tendans à fin pour estre médiateurs de ceste paix.
Quant votre homme sera venu, je le adresseray envers le roy
1 Archives de Florence.
h, t. II, p. 318.
DE COMMISES. 87
et partout ailleurs, là où ge pourray. Et si en autre chose vous
plaist m'emplo^er, vous me trouverez tousjours à votre com-
mandement. Priant à Dieu, seigneur Pierre, qu'il vous doint
accomplissement de tout ce que vous désirez.
Escript à Senlis, le VIIIe jour de niay.
Le tout vôtre,
COMMYNES *.
Ce fut en vertu des dispositions du traité de Francfort,
renouvelées par le traité de Senlis, que Commines recouvra
ses domaines héréditaires qui avaient été confisqués lors de
sa trahison ; mais rien ne permet de croire qu'il ait revu le
foyer paternel et les campagnes dans lesquelles il ne pouvait
plus retrouver une patrie 2.
L'homme de Pierre de Médicis que Commines se char-
geait « d'adresser, » c'est-à-dire de guider et de conduire,
se nommait Francesco délia Casa. Nous reproduirons quel-
ques-unes de ses dépêches à Pierre de Médicis :
La première est du 18 juin 1493 :
Je vous écrivis la dernière fois, que madame de Bourbon
m'avait demandé si vous seriez content que le roi de France
vous fit entrer dans la nouvelle ligue entre le Pape, les Vénitiens
et Milan : répondez à ce sujet par le premier courrier. Monsei-
gneur d'Argenton m'en a depuis touché un mot, et vous savez
combien cela importe. Je me recommande à Votre Magnificence.
Je n'ai rien de plus à vous dire pour cette fois, sinon qu'il me
1 Archives de Florence.
2 La maison d'Albret réclama la terre d'Avesnes, en vertu du traité
de Senlis, « par lequel avoit été décidé que chascun retourneroit au
« sien ; » mais ce domaine resta à Charles de Croy, prince de Chi-
may, qui avait épousé Louise d'Albret. (Documents cités par M. Rah-
lenbeck.)
88 LETTRES ET NEGOCIATIONS
paraît certain que je mènerai à bonne fin ce que vous m'avez
confié, sans que nous en recevions ni grief, ni tort aucun. Je
regrette seulement que nos amis, que vous savez, ont en quelque
sorte apprivoisé quelques-uns de ces seigneurs avec lesquels j'ai
affaire et qui désiraient pouvoir encore tirer quelque chose de
nous. Monseigneur d'Argenton en est un, et néanmoins il est
tout vôtre ', mais le gouvernement est ici tel aujourd'hui que
personne ne peut faire fond sur rien et qu'on n'y voit que con-
fusion 2.
La seconde est écrite dix jours après :
Le roi revint ici samedi passé, qui était le 22 de ce mois, au
soir. Le lendemain matin, dimanche, je fus introduit par mon-
seigneur d'Argenton auprès de Sa Majesté, et j'eus ma première
audience dans un petit cabinet à l'usage privé du roi, où se pres-
saient une soixantaine des principaux et plus grands seigneurs
du royaume. Sa Majesté, un faucon sur le poing, ouvrit votre
lettre, y jeta un rapide coup d'œil, puis voulut lui-même la lire et
la connaître tout entière. Après cette lecture, il se retira avec le
sénéchal et monseigneur d'Argenton, et ayant pris connaissance
de la lettre de la Seigneurie et délibéré avec eux, il me dit que
j'étais le bien venu, qu'il me ferait bientôt entendre et qu'il me
ferait donner réponse de mes lettres de créance. Cela dit, il s'en
alla à la messe. De mon côté, je me retirai avec monseigneur
d'Argenton et le sénéchal qui m'annoncèrent avoir reçu du roi
ordre et commission de m'entendre le lendemain sur mes lettres
de créance, avec l'assistance de quelques autres seigneurs qui en
sont chargés.
Le prince de Salerne est, comme je vous l'ai dit précédem-
1 Solo mi dolgo che li amici nostri, che voi sapete, hanno in modo
awezzi qualcuno di questi signori, con chi io ho a fare, che ancora da
noi desiderrano possere trarre qualche cosa. E M. d'Argenton ne è
uno, che nondimanco è tutto vostro.
2 Archives de Florence; Desjardins, Négoc. dipl. entre la France
tla Toscane, t. I, p. 221.
DE COMMINES. 89
ment, grâce au sénéchal, un des délégués admis dans les conseils
relatifs aux affaires d'Italie. M'étant aperçu, en causant avec lui,
qu'il était choisi pour siéger à mon audience, je ne pus m'em-
pécher de voir dans cette désignation une inadvertance peu
honorable pour le roi et pour nous, et secrètement j'en avertis
monseigneur d'Argenton en lui en démontrant la portée. Celui-ci
reconnut la justesse et l'exactitude de mon observation , il re-
tourna auprès du sénéchal et le roi ordonna qu'on désignerait le
lendemain avec le général de Languedoc, comme délégués chargés
de cette affaire , le maréchal des Cordes, gouverneur de Bour-
gogne, le sénéchal et Argenton. C'est ce qu'on fit.
Monseigneur d'Argenton, comme vous savez, est tout vôtre :
il me vient ici bien à point, car c'est un homme prudent et très-
entendu, et en outre il espère se servir de vous ou du moins se
faire honneur de vos affaires. Je le vois, en ce qui touche toutes les
nôtres, faire tous ses efforts, et bien qu'il n'ait pas grande auto-
rité, comme les autres le craignent, il lui en reste assez pour
que, avec son activité et son habileté, il soit encore pour vous
un instrument excellent et nécessaire. Ecrivez-lui, remerciez-le,
et tâchez de le satisfaire, si vous pouvez, sur les trois chefs de
demande que je vous ai transmis de sa part, ou au moins sur une
partie de ceux-ci , surtout quant à son affaire avec Lorino qu'il
désirerait faire retirer de l'ordinaire ; il a écrit à Péron deBaschi
de le solliciter ; tâchez donc de l'obliger ou de vous en excuser
de la meilleure façon, et, en tout cas, songez à le récompenser
par quelque service ; car c'est un homme assez convoiteux et qui
ne sert pas tant par amour que pour tirer de vous quelque chose *.
1 M. d'Argenton è, com voi sapete, tutto vostro, e di qua mi viene
assai a proposito, perché è prudente e intende assai, e inoltre perché
spera valersi di voi, o almeno farsi onore délie rnaterie vostre. Lo
veggo in ingni noslra cosa andare di buone gambe ; e, benchè non sia
di grande autorité, perché è temuto da costoro, nondimanco non è di
si poca ehe, acozzata con la sua prontezza e destrezza, non ci sia uno
ottimo e necessario instrnmento. Scrivetegli une lettera e ringrazia-
telo e sopra i tre capi, di che per lui vi scrissi per altra, vedete o di
90 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Péron de Baschi est très-avide, et je sais qu'à Milan on Fa fort
bien traité de présents et d'antres choses. S'il vous semble bon,
d'après ce que m'a dit Argenton, vous lui donnerez quelque gra-
tification.
Il me paraît étrange que nos amis d'Italie poussent si avant
leurs affaires : j'en causais avec monseigneur d'Argenton, qui,
par aventure, fait aux autres de ce côté des promesses qu'il ikv
songe pas à tenir *, et il me répondit que je ne faisais pas autant
de diligence pour votre service que le seigneur Ludovic 2 n'en fait
pour son affaire.
Monseigneur d'Argenton me dit que si l'affaire de Naples va
plus avant, vous devez songer à une seigneurie pour vous parti-
culièrement.
Je reçois à l'instant votre lettre du 14, à laquelle je ne trouve
rien de plus à répondre. Je ferai diligence pour connaître aussi
en détail que possible les promesses du seigneur Ludovic et autre
chose, si je le puis ; mais il faut marcher adroitement avec ces
gens, car tous ceux qui ont ces secrets entre les mains, sont dos
hommes gagnés par le seigneur Ludovic, et monseigneur d'Ar-
genton lui-même oriente habilement sa voile de ce côté pour
voguer avec le vent qui souffle s.
La troisième lettre, commencée le 16 juillet 1493, ne fut
achevée que le lendemain :
Vous ayant écrit, il y a huit jours, par Mathieu dcl Vccchio et
tutti o rîi parte satisfargli potendo, e massime in questa sua cou il
Lorino, che desiderebhe lo traessi de l'ordinario; e a Pérou de Basche
ne scrive che la solleciti, si che vedete di servirlo o pigliarne buona
escusazione , e ad ogni modo pensate di ricompensarlo di qualche
piacere, perché e uomo che appetisce assai, e non serve tanto per
amore, quanto per valer^i di voi di qualche cosa.
1 Che, per avventura, altri di costà promette quello che non pensa
ili osservare.
- Ludovic Slbrza, tuteur du jeune duc de Milan, puis duc de Milan
lui-même.
3 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 223.
DE COMMINES. 91
vous ayant fait savoir alors le résultat de l'audience du roi et
de la conférence que j'ai eue avec les cinq conseillers chargés des
affaires d'Italie, je n'ai pas grand chose à vous dire pour le
moment.
Monseigneur d'Argenton est parvenu par son habileté et sa
prudence à se faire admettre au nombre des cinq, mais il n'en
est pas beaucoup plus avancé, car les autres, connaissant ce qu'il
vaut, ne lui disent pas tout. Nous lui sommes très-obligés de
ce qu'il nous sert activement partout où il le peut, non pas
autant pour l'amour naturel qu'il vous porte, que pour se faire
aussi honneur de nos affaires et se prévaloir de nous : il me rap-
pelle souvent ses affaires et me demande si vous m'avez répondu
à ce sujet. Voyez si vous pouvez lui être agréable en quelque
chose, et veuillez y aviser '.
Lorenzone arriva, il y a deux jours; il avait, me dit-il, laissé
à Orléans, Antonio del Repoli avec quarante-neuf faucons. J'en
parlai de suite au sénéchal, avant le départ du roi, et Sa Majesté
me fit dire de les envoyer à Melun, qui est une ville distante
d'ici de dix lieues, où le roi sera demain et où je me rendrai ce
soir pour accompagner la cour partout où elle ira. Ce matin j'ai
reçu votre lettre adressée à François Nori et à moi, par laquelle
j'apprends que tous les faucons sont destinés au roi. Nous les lui
remettrions, si déjà nous n'en avions mis deux de côté pour
monseigneur d'Argenton, qui m'avait prié avec beaucoup d'insis-
tance de les faire venir ; mais, au moment de les présenter,
je tâcherai que le sénéchal les réclame lui-même pour monsei-
A M. d'Argenton per sua industria e prudenza è suto ammesso per
uno de cinque, ma non è tirato molto inanzi, ne gli fanno intender
tutto perché conoscono che vale troppo. Noi gli siamo obligati, che
ci serve prontamente di quanto puo, non tanto per amor naturale che
vi porta, quanto ancora per farsioonore délie cose nostre, e per valersi
di noi ; e spesso mi ricorda e domanda se délie sue faccende mi avete
riposto cosaalcuna; vedete, potendo, compiacergli in qualche cosa, e
ne avvisate.
92 LETTRES ET NEGOCIATIONS
gneur d'Argenton. Je vous dirai une autre fois comment le roi les
aura reçus '.
La lettre suivante complète celle que nous venons de
citer :
Je vous écrivis de Paris, il y a quatre jours, tout ce qui m'était
arrivé alors. Depuis je suis venu ici où le roi se trouve pour se
livrer à loisir à la chasse dans les environs. J'y ai fait amener,
sur l'ordre de Sa Majesté, votre envoi de faucons : le roi, curieux
de les voir, alla les visiter à la tombée de la nuit. Il en est parti
de chez vous cinquante-quatre, dont trois sont morts en route, à
ce que m'a dit Antoine. Vous savez qu'au moment du départ, il
y en avait quatre en mauvaise santé.
Laurent Spinelli en a, paraît-il, eu trois, pour les donner à je
ne sais quel seigneur. Les quarante-huit autres qui sont arrivés
ici, ne pourraient être en meilleur état, sauf un seul; il ne leur
manque pas une plume, et ils sont beaux et gras au possible.
Je vous avais écrit que monseigneur d'Argenton m'en avait
demandé une couple et que je les lui avait promis, si je pouvais
en disposer ; mais, vu votre recommandation et la volonté de
roi, tous les oiseaux seront, comme vous l'ordonnez, fidèlement
remis à Sa Majesté ; et bien qu'une lettre de Lyon me mande que
vous en avez promis deux à Filippo de Gagliano pour son frère
Julien, qui demandait qu'on les remît ici à un trésorier de la
reine, je vous excuserai et moi aussi sur ce que le roi a voulu
les garder tous pour lui : je prendrai le même prétexte vis-
à-vis de monseigneur d'Argenton 2.
Au- dessus de ces détails d'un faible intérêt, se plaçaient
des questions politiques qui réclamaient une urgente solu-
tion. L'Italie était profondément divisée. Tandis que Flo-
rence se rapprochait du roi de Naples, le Pape, le duc de
1 Archives de Florence ; Desjardins, 1. 1, p. 233.
2 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 239.
DE COMMINES. 03
Milan et Venise formaient une étroite alliance, et on ne
savait encore dans quel but on avait stipulé dans ce traité
la levée de nombreux hommes d'armes. Il importait à Flo-
rence, flottante et indécise au milieu de ces discordes, de
trouver un appui dans le conseil de Charles VIII. Le
31 août 1493, Francesco délia Casa écrit à Pierre de Médi-
cis :
Depuis que le roi a quitté Paris, monseigneur d'Argenton n'a
plus mis le pied à la cour. J'apprends qu'il doit y être aujour-
d'hui et j'en suis fort aise, car bien qu'il ne pèche pas en toute
eau, il viendra néanmoins fort à propos à nos ambassadeurs dans
bien des choses '. Quand ils seront arrivés, ils devront, me
semble-t-il, faire en toute diligence un bon choix d'un ou deux
de ces principaux seigneurs qui gouvernent, et entrer avec eux
en étroite intelligence et en bonne amitié, car si nous ne nous
attachons à quelque bon ami particulier, nous n'aurons jamais
aucune certitude dans nos affaires; et un bon ami dévoué et
intime nous aidera mieux qu'une foule de relations sans valeur *.
Francesco délia Casa ajoute cinq jours après :
Je ne puis laisser de vous dire, quoique je pense que vous n'en
ferez pas grand cas, qu'un ami secret m'a dit que Peron a eu un
entretien secret avec le pape , pendant une nuit , dans une
chambre où il n'y avait qu'eux, et il craint que le Pape ne lui ait
parlé de votre ligue avec le roi de Naples.
Il me semble que vous devez le plus tôt possible nous écrire
comment nous pouvons vous justifier de cette ligue, qu'on dit
exister, et il ne serait pas mauvais, je pense, qu'en écrivant au
4 L'Argenton , dipoi che il rè parti de Paris, non è suto mai in
corte, e intendo che oggi ci debbe essere, che assai mi piace perché
non ostante che non peschi in ogni pelago , nondimanco a moite cose
verra assai a proposito a nostri ambasciadori.
- Archives de Florence ; Desjardins, t. I, p. 248.
94 LETTRES ET NEGOCIATIONS
roi, vous écrivissiez aussi au sénéchal de Beauvais, qui n'a plus
son titre de sénéchal de Carcassonne. Je n'ai pas autre chose à
vous mander. Nos ambassadeurs se dirigent vers Tours où le roi
sera, à ce que je suppose, dans une dizaine de jours *.
Commines était-il cet ami secret? Il y a quelque motif
de le penser car Francisco délia Casa écrivait le 9 novem-
bre de la même année :
L evêque de Saint-Malo a eu un entretien secret. Je l'ai su
par le seigneur d'Argenton...
Le seigneur d'Argenton nous assure, et je le crois, qu'il parle
et travaille pour nous 2.
Ue autre ambassadeur florentin, l'évêque d'Arezzo, écrit
le 29 novembre 1493 à Pierre de Médicis :
Je me tiens volontiers sur mes gardes pour ne pas être pris,
et je pense qu'il fait bon de ne pas bouger, car soit que vous
avanciez, soit que vous reculiez, vous vous heurtez à des lances
en arrêt : je voudrais bien que la cuve eût déposé son marc avant
que nous goûtions le moût. Il est bon d'aller doucement, mais
trop est trop, dit-on ici. Voici le Pape admis dans l'appointement
du roi d'Espagne. On sait qu'abandonnés à vous-mêmes, vous ne
pourriez soutenir le choc des Français et des Lombards s'il vous
atteignait. Qu'importe ? Je vous ai enseigné mille charmes pour
l'amortir, diversions, mariages, chapeaux, etc., la nature vient
de m'en révéler un nouveau qui per easdem, etc. On sait que le
principe de ce mal fut la corruption de ceux de là-bas pour abais-
ser celui d'ici : pourquoi n'essayèrent-ils donc pas de jeter la
cruche d'huile, pour un porc plus gras ? Nous avons appris, par
le moyen de monseigneur d'Argenton, que les promoteurs de
l'entreprise ont tellement réussi à échauffer le roi qu'on ne l'a
jamais vu si furieux.
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 252.
2 Archives de Florence ; Drsjarpins, t. I , p. 260.
DE COMMINES. 95
L'allusion que j'ai touchée ci-dessus du porc plus gras, je ne la
tiens pas d'un méchant bavard. On la juge utile cum res in dubio
sit. C'est un grand personnage qui m'a glissé à l'oreille et sub
juramento le mot en question du porc1.
Commines, qui rendait de si notables services, n'agissait
pas, nous l'avons déjà vu, avec un complet désintéresse-
ment; et Francesco délia Casa écrivait le 14 janvier 1494 à
Pierre de Médicis :
Monseigneur d'Argenton reviendra dans quelques jours à la
cour ; je voudrais bien pouvoir lui répondre quelque chose au
sujet de ce que je vous ai écrit à sa prière 2.
Tout annonce qu'il fut fait droit, au moins en partie, à
ces réclamations, puisque Commines se montra plus que
jamais l'ami des Médicis et le défenseur des intérêts de
Florence.
Commines combattait à la fois , dans le conseil de
Charles VIII , l'opinion du roi et celle du duc d'Orléans
qui voulaient tous les deux une expédition en Italie, l'un
avec l'espoir de recevoir à Rome , des mains du Pape , la
couronne d'empereur d'Orient 3, l'autre avec l'ambition plus
modeste de disputer aux Sforza l'héritage de son aïeule
Valentine Visconti, le beau duché de Milan.
Charles VIII était « très-jeune et foible personne, plain
« de son vouloir, peu accompaigné de sages gens , ne de
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 350.
2 L'Argenton tornerà, fra pochi di, in corte; che desiderrei potergli
respondere qualche cosa di quanto scrissi a sua richiesta. Archives de
Florence; Desjardins, t. I, p. 268.
" Le 6 septembre 1494 , André Paléoiogue déclara céder à
Charles VIII tons ses droits à l'empire d'Orient.
96 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
« bons chiefs \ » Quant au duc d'Orléans, c'était « un
« jeune et beau personnaige , mais aimant son plaisir 2. »
Lorsque Commines affirmait que servir les Italiens, c'était
se mettre à- l'hôpital, et beaucoup donner pour ne rien obte-
nir3, il ne faisait que reproduire l'opinion même de Louis XI,
qui s'était toujours montré peu disposé à intervenir dans
les affaires d'Italie. Commines avait vu, sous Louis XI,
Olivier le Diable triompher de ses sages avis. Il ne se sentit
pas moins humilié quand un autre valet de chambre de son
ancien maître, Etienne de Vesc, qui était aussi « homme de
« petit estât et de petite lignée 4, » fit, sous Charles VIII, reje-
ter de nouveau ses conseils. Parmi ses contradicteurs, se trou-
vait également le général des finances GuillaumeBriçonnet,
qui avait épousé la fille de Jean de Beaune, le marchand de
Tours qui avait jadis reçu le dépôt des premières largesses
du roi de France en faveur du transfuge. Briçonnet, d'après
notre historien, était « un homme de finance auquel le cœur
« faillit 5. » Etrange rapprochement ! Briçonnet avait,
comme receveur du roi, enregistré la pension et les dons
de 1472 qui rappelaient la trahison de Commines ; Etienne
de Vesc avait été l'un des témoins dont la déposition avait
constaté ses fraudes dans la destruction des titres du châ-
teau de Thouars : l'un et l'autre lui rappelaient ses hontes.
Ce qui, d'après Commines, manquait aux conseillers du
roi et au roi lui-même, c'était « le sens. » Il observe des
premiers : « Le sens des conducteurs du voyaige n'y servit
1 Mém.,t. II, p. 292.
2 Mém., t. II, p. 327.
3 Mém., t. II, p. 557.
x Mém., t. II, pp. 291 et 329.
., t. II, p. 291.
DE COMMINES. 97
« guères ', » et il va jusqu'à dire de Charles VIII : « Le
« roy n'estoit pourveu, ne de sens, ne d'argent2. »
Ludovic Sforza, tuteur de son neveu le jeune duc Jean-
Galéas, appelait les Français en Italie : il réclamait de
Charles VIII l'investiture de la ville de Gênes, et pour par-
venir à ce but, il donna à certains serviteurs du roi de
France, notamment à Etienne de Vesc, huit mille ducats.
C'était trop peu, selon Commines qui ne put ou ne voulut
recevoir sa part dans ces dons. « Si argent ils dévoient
« prendre, dit-il, ils en dévoient demander plus 3. » Ludo-
vic Sforza était du reste trop habile pour ne pas réussir,
car voici le portrait que nous en a laissé Commines :
« Ledict seigneur Ludovic estoit homme très-saige, mais
« fort craintif et bien souple quand il avoit paour (j'en
« parle comme de celluy que j'ay congneu et beaucoup de
« choses traicté avec luy), et homme sans foy s'il veoit son
« prouffit pour rompre 4. » Telles étaient les pratiques
qui venaient d'Italie 5.
Charles VIII, de son côté, entretenait en même temps
d'autres pratiques avec le Pape, les Vénitiens et les Flo-
rentins. Le soin de les diriger avait été confié à un servi-
teur de la maison d'Anjou, né en Italie et nommé Perron de
Baschi, que nous avons déjà vu employé aux mêmes intri-
gues par le roi Louis XI 6. Les Florentins, de plus en plus
inquiets, avaient envoyé l'évêque d'Arèse et Pierre Soderini
., t. II, p. 292.
2 Mém., t. II, p. 328.
3 Mém., t. II, p. 314.
4 Mém., t. II, p. 311.
5 Mém., t. II, pp. 321 et 557.
6 Mém., t. II, p. 315.
COMMINES. — II.
98 LETTRES ET NEGOCIATIONS
vers Charles VIII « pour dissimuler avec luy l. » Commines
se trouva , nous l'avons déjà vu , au nombre de ceux qui
« besognèrent » avec ces envoyés de Florence 2. Une
autre ambassade, conduite par Pierre Capponi, rencontra
le roi à Lyon 3. Capponi , à qui on attribue cette célèbre
réponse dans les murs de Florence menacée : « Si vous
« sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches, »
n'était, d'après Commines qui s'entendait en trahisons,
qu'un traître, perfide vis-à-vis de Pierre de Médicis comme
vis-à-vis de sa patrie4. Commines eut peut-être, nous le
verrons plus tard, certains motifs de calomnier Pierre
Capponi.
A Vienne, on discuta longuement dans le conseil du roi
quelle conduite il fallait tenir vis-à-vis des Florentins. Com-
mines continuait à défendre leurs intérêts. Il écrivait le
G août 1494 à "Pierre de Médicis :
A% seigneur Pierre de Médicis.
Seigneur Pierre , je me recommande à vous tant comme je
puis, pour ce que à l'eure que vos gens partirent de Lyon ils me
escripvirent , me priant que si je venoye ycy en court, que je
voulsisse aider à adolsir les choses qui étoient mal entendues
céans, et l'on vous trouveroit toujours bon serviteur et amy du
roi.
Je fais responce à Laurens Spinelli au contenu de leurs dites
lettres, pour ce que l'on m'a dit à Lyon en passant qu'il est
retourné à Chambéry, et luy escrips qu'il me face briefve res-
ponce pour ce que je ne sçay quel chemin je prendray au party
1 Mém., t. II, p. 336.
2 Mém., t. II, p. 336.
5 Mém., t. II, p. 339.
* Mém., t. II, p. 340.
DE COMMUNES. 09
que le roy fera d'icy, et pour le temps que je y serai , m'emploie-
ray voulentiers à vous faire quelque service. Et ne convindray
à dire ce que m'escriprez, à personne du monde, espérant que
vos envois et vos parolles seront semblables. Toutesfois il est
force que chacun congnoisse ses amis par effect et en bref. Et
si je estoie party à Feure tirant en France, si renvoyeray-je les
lettres en telles mains que le roy les pourra veoir et entendre,
et messeigneurs d'auprès de luy ; toutesfois j'espère estre
encoures là où sera le roy, m'ouffrant tousjours vous servir
en ce que il sera possible. En priant Dieu, seigneur Pierre, que
vous doint ce que désirez.
Escript à Vienne, ce VIe jour d'aoust.
Le plus que tout vostre,
PHes DE COMMYNES ' .
On nous a conservé aussi la lettre que Commines adressa
le même jour à Laurent Spinelli. Il y examine tous les
griefs dirigés contre la seigneurie de Florence et lui donne
de sages conseils :
A Laurens Sjpinélly.
Laurens, je me recommande à vous tant comme je puis. Vous
savez que à l'heure de vostre partement de Lyon, vous et Cosme
m'avez escript, me priant, que si je venoie en court, que misse
peine de donner à entendre au roy et à messeigneurs qui sont
auprès de luy le contraire des charges que l'on donnoit contre
vérité à la seignourie de Florence et au seigneur Pierre de
Médicis : en passant à Lyon ay sceu comment vous m'avez
escript puis naguères et que les lettres estoient allées à Paris,
lesquelles je n'ay point eues, et que vous seul devés estre de
retour à ceste heure à Chambéry.
Pour quoy, tant pour satisfaire à vostre requeste que pour
1 Bfnoist, Lettres de Compiles, p. 25.
100 LETTRES ET NEGOCIATIONS
faire service audit seigneur Pierre de Médicis, ay mis peine,
dès que suis arrivé ycy,de savoir la vérité dont procédoit ce grant
mescontentement que le roy avoit contre luy, et en ay parlé
aux principaulx. Tous disent générallement, et encoures d'au-
cuns qui vouldroient faire plaisir à vostre maison, que en toutes
assemblées et en tous lieux ledit seigneur Pierre s'est montré
vray parcial pour le roy Alphons, et qu'il a fait recevoir son
armée dedans le port de Pise et de là sont partis pour venir
commencer la guerre en rivière de Gennes. Aussy m'a esté
parlé du reffus que entre vous avez fait de prester argent, quant
en avez esté requis , et que l'on vous voulloit bailler bonnes
seuretés et proufiït, et que en brefs termes eussiez esté paie et
que Gennevoys n'ont pas fait ainsi. J'ay fait responce pour vostre
escuse, que en général ne l'eussiez jamais fait, et que d'autres
princes vous eussent peu contraindre à faire le semblable ; mais
que en particulier je ereoys qu'on eust trouvé argent avecques
entre vous, au moins quelque somme raisonnable.
Il m'a esté respondu que autresfois Florentins ont preste
deux cens mille ducas contans au roy Ferrand et payé cin-
quante miye ducas tous les ans comme par tribut. Cest article
ay-je tenu comme rapport fait contre vérité et l'ay excusé à
ceulx à qui il avoit esté dit, disant que de tribut jamais ne
l'eussiez payé et que si Florentins paioient aucun argent par
années, qu'il falloit que ce feust pour quelque entretennement de
gens d'armes à l'eure qu'ils estoient ses alliés. D'autres plu-
sieurs choses m'ont esté dictes, que je passe pour briefveté.
Et pour fin de ma lettre, j'ay prié aucuns personnaiges et en
bon lieu que ceste hayne voulsist repouser sans adjouster plus
grant foy aux rapports, ni faire nulle rigueur jusques à ce que
plus amplement le roy feust informé de vos excuses, et que
après ce coup ne m'en empescheroie plus si je vous veoye gens
obstinés. Et me semble bien que si ladite seignorie de Florence
se vouloit déclarer franchement pour le roy et que le seigneur
Pierre en feust moien, qu'ils seroient receus plus en faveur et
amytié avecques luy qu'ils ne feurent jamais avec le feu roy
DE COMMINES. 101
Loys, à qui Dieu pardoint. Et ne fault point craindre que à
l'appétit de mil ennemys qu'ils eussent, le roy feist chose dont
ils se deussent douloir; et seroient les choses mieulx entendues"
que jamais. Et si n'entend point qu'ils feissent nulle déclaration
jusques à ce qu'ils veissent l'eure propice.
Si vous vous mectez en dissimulations , les rapports et les
malveillances croytront chacun jour ; aussi vous véez bien qu'il
n'en est plus temps. Je ne sçay que je deviendray au partement
du roy, qui sera brief ; et pour ce, si vous me vouliez respondre
faictes-le diligentement. J'escrips troys lignes au seigneur
Pierre, et remects la créance sur vos lettres. Vous savez que
je luy vouldroye faire service et à toute sa maison. En priant
Dieu, Laurens, que vous doint accomplissement de tout ce que
vous désirez.
Escript à Vienne, le VIe jour du mois d'aoust.
Le tout vostre,
Ph" de Commtnes l .
Laurent Spinelli, qui gouvernait la banque de Pierre
deMédicis, était, dit Commines, « un homme de bien en
« son estât et assez nourri en France, mais des choses de
a nostre court ne povoit avoir congnoissance 2. »
Au milieu de ces graves discussions, Commines ne négli-
geait pas le soin de ses intérêts privés. Pour être plus cer-
tain de conserver le comté de Dreux, il se fit remettre à
Vienne deux déclarations différentes par Alain d'Albret
qui faisait partie de la même expédition. La première, du
9 août, porte qu'Alain d'Albret ne le forcera jamais ni à
prendre la seigneurie d'Avesnes , ni à rendre le comté de
Dreux. La seconde, du 22 août, ajoute en termes contra-
dictoires mais destinés à multiplier les garanties pécu-
1 Benoist, Lettres de Comptes, p. 23.
- Mém., t. II, p. 350.
102 LETTRES ET NEGOCIATIONS
maires, que Commines a remis mille livres à Alain d'Albret,
six cents à son fils, de plus trois perles, et de ce chef Alain
d'Albret reconnaît devoir au seigneur d'Argenton trois
mille livres, qui devront être payées avant tout rachat du
comté de Dreux 1.
Les perles vendues par Commines brillèrent peut-être
dans les fêtes qui signalèrent la marche des Français en
Italie : il eût mieux valu une solide armure pour les périls
qui marquèrent leur retour.
La guerre venait d'être définitivement résolue , et dès ce
moment, Commines, qui l'avait combattue dans les conseils,
montra le plus grand zèle pour en assurer le succès. Il nous
apprend notamment qu'il équipa, à ses frais, une grosse
galléace « très-puissante , avec grant artillerie 2 et grosses
« pièces, » telles que les Italiens n'en avaient jamais vues
de semblables 3. C'était, selon toute probabilité, le plus gros
navire de la flotte, car ce fut celui que choisit le duc d'Or-
léans, qu'on croyait appelé à prendre le commandement de
toute l'armée de mer.
1 Documents des archives des Basses-Pyrénées, publiés par M. Rah-
lenbeck. Il y a quelques lacunes dans ces documents. Par une charte
du 13 décembre 1493, le terme du rachat du comté de Dreux avait été
prorogé.
2 Ce goût pour les armes qui devaient briser les remparts et
détruire les gros bataillons, paraît avoir été héréditaire dans la
famille de Commines. Son père avait réuni au château de Renescure
un assez grand nombre de canons que le duc Philippe employa en
Oiient contre les infidèles. Commines remarque que le fait de l'artil-
lerie n'avait jamais été si bien entendu en France que dans l'expédi-
tion de 1494 et que les Italiens y connaissaient peu de chose. (Mém.,
t. II, p. 346.)
3 Mém., t. II, p. 335, 342 et 346.
DE COMMINES. 103
En ces besoins pressants , on demanda cent mille francs
aux Soli de Gênes à l'intérêt de 3 i/a pour cent par mois \ On
emprunta aussi à un marchand milanais cinquante mille
ducats, qui furent avancés par le duc de Milan, à la condi-
tion qu'ils fussent garantis personnellement par divers sei-
gneurs. Le seigneur d'Argenton, entre autres, s'engagea
pour six mille ducats 2.
Commines fit mieux encore : il fut l'un des premiers à
monter à cheval , afin de ne pas se trouver au milieu des
courtisans dont il méprisait l'inexpérience 3. Mais il fut
rappelé presqu' aussitôt, parce que le projet d'expédition
parut un instant ajourné; et lorsqu'on l'exécuta, le roi,
mieux avisé, retint Commines près de lui.
1 Coctier menacé de poursuites pour avoir reçu de Louis XI
93,000 écus en six ou sept mois, en avança 50,000 pour l'expédition
d'Italie. (Commines, éd. Lenglet, t. IV, p. 289.)
2 Mém.,t. II, P. 331.
3 Espérant passer les monts en moindre compagnie. (Mém , t. II,
p. 331.)
104 LETTRES ET NEGOCIATIONS
VIII
AMBASSADE DE COMMINES A VENISE.
Charles VIII quitta Vienne le 23 août 1494 et traversa
les Alpes le 2 septembre. Il fut reçu en ami et en allié cà
Turin et se dirigea vers Asti , domaine de son beau-frère
le duc d'Orléans.
Ludovic Sforza se rendit au devant de Charles VIII :
« Sire, lui dit-il, ne craignez pas cette entreprise. En Italie,
« y a trois puissances que nous tenons grandes, dont vous
« avez l'une qui est Millan; l'aultre ne bouge, qui sont
« Vénissiens, ainsi n'avez affaire qu'à celle de Naples.
« Quant vous me voudrez croire , je vous aideray à faire
« plus grant que ne fut jamais Charlemagne. » — « Et
« disoit vrai, ajoute Commines, mais que toutes choses
« eussent esté bien disposées de nostre costé. 1 »
Ce fut à Asti 2 que le roi nomma Commines son ambassa-
deur près de l'une de ces grandes puissances d'Italie. Il
devait obtenir l'alliance des Vénitiens, ou tout au moins les
1 Mém., t. II, p. 336. Commines assistait à cette entrevue, car
Charles VIII et Ludovic Sforza lui montrèrent l'un et l'autre les nou-
velles qu'ils reçurent du combat de Rapallo où les Napolitains avaient
été repoussés.
2 Commines fit quelque séjours à Asti : « Je demouray à partir
« aucuns jours parce que le roy fut malade. » {Mém., t. II, p. 342.)
DE COMMINES. 105
empêcher « de bouger. » En effet, comme le remarque Com-
mines, « par leurs forces, leur sens et leur conduicte, ils
« povoient ayséement troubler le roy. » Il s'agissait donc,
en allant les remercier de l'accueil qu'ils avaient fait pré-
cédemment à deux ambassadeurs français , « de les entre-
« tenir en l'amour du roi de France » \
Le voyage de Commines ne dura que six jours , « car le
« chemin estoit le plus beau du monde 2. » Il s'arrêta à
Pavie et admira au couvent des Chartreux le monument
funéraire du duc Jean-Galéas Ier, surmonté de sa statue
équestre plus haute que l'autel et entouré des écus des cités
qu'il avait usurpées et sur lesquelles il n'avait aucun droit 3.
Le duc Jean-Galéas avait été l'ami de Louis XI, qui le citait
comme un modèle des princes. Commines le juge en quel-
ques mots, en l'appelant « ung grant et mauvais tyran,
« mais honnorable 4. »
Au château de Pavie languissait prisonnier le jeune duc
de Milan Jean-Galéas II, qui avait avec lui sa femme et un
jeune enfant. Commines fit de vains efforts pour le voir.
Son oncle Ludovic le cachait à tous les yeux et faisait noyer
les messagers qui portaient ses plaintes. Quelques jours
après, Charles VIII (comme il le raconta lui-même à Com-
mines), exigea qu'on le lui montrât, et il le trouva pâle, souf-
1 Mém., t. II, p. 403. Les Vénitiens ne s'étaient pas toujours mon-
trés bien disposés pour la France. Vers 1488, Charles VIII fit saisir
leurs navires. Dans une lettre de Louis de Graville, amiral de France,
on lit que les Vénitiens sont héréticmes et ennemis du roi. {Documents
français à Saint-Pétersbourg .)
2 Mém., t. II, p. 343.
3 Mém., t. II, p. 352.
4 Mém., t. II, p. 353.
106 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
frant, affaibli, disait-on, par le poison. Ce triste spectacle
était l'une de « ces pitiés d'Italie * » dont parle notre his-
torien.
Commines traversa Brescia, Vérone, Vicence, Padoue.
« Partout, dit-il, me fut faict grant honneur et venoient
« grant nombre de gens au devant de moy, avec leur podes-
« tat... Ils me conduisoient jusques à l'hostellerie, et com-
« mandoient à l'hoste que habondamment je fusse traicté, et
« me faisoient deffrayer avec toutes honnorables parolles ;
« mais qui conteroit bien ce qu'il fault donner aux tabou-
« rins et aux trompettes, il n'y a guères de gaing à ce
« deffray, mais le traictement est honnorable 2. »
Le 1er octobre 1494, Commines n'était pas encore arrivé
aux bords de l'Adriatique , car les ambassadeurs florentins
à Venise mandaient ce jour-là aux Huit de Pratique 3 :
On attend ici dans deux jours monseigneur d'Argenton ,
ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France.
On a ordonné à quarante gentilshommes de lui faire honneur en
allant à sa rencontre avec deux bucentaures. Son logement est
préparé à Saint-Georges le Majeur. Je ferai la plus grande dili-
gence possible pour savoir les motifs de cette visite, et Vos Sei-
gneuries seront informées de tout ce que j'aurai pu recueillir *.
L'un de ces ambassadeurs, Paulo- Antonio Soderini,
écrivait le même jour à Pierre de Médicis :
Monseigneur d'Argenton doit venir ici dans une couple de
1 Mém., t. II, p. 355.
- Mém., t. II, p. 404.
3 On donnait ce nom aux membres du conseil supérieur du gouver-
nement de Florence.
4 Archives de Florence.
DE COMMINES. 107
jours. Sachant la bonne amitié qu'il avait pour votre père d'il-
lustre mémoire et qu'il a encore pour vous, j'ai le dessein d'aller
le visiter en cérémonie le lendemain de son arrivée. Je sais que
les envoyés de Milan et de Ferrare iront à sa rencontre à quelques
milles ; j'irai seul lui faire visite comme je viens de dire. Si
toutefois il vous semblait que je dusse agir d'une manière plutôt
que d'une autre, faites-le moi savoir. J'ai appris de très-bonne
source que le seigneur d'Argenton doit exposer à la seigneurie
que Sa Majesté Très-Chrétienne, informée qu'on fait courir
le bruit qu'elle n'est venue en Italie que pour bouleverser ce pays
et se l'assujettir en ravissant à la Sainte-Eglise sa liberté, envoie
son ambassadeur déclarer et donner à la République l'assurance
formelle que, sauf ce qui concerne le royaume de Naples (lequel,
ainsi qu'elle l'a fait entendre à diverses reprises, lui appartient
de droit), elle n'est pas venue dans le dessein de nuire à qui que
ce soit, ni d'occuper quelque point du territoire d'autrui, quoique
la conduite du Pape et celle de nos seigneurs envers Sa Majesté
soient de nature à altérer ses bonnes dispositions.
L'ambassadeur de Milan répète qu'avant qu'il se passe quinze
jours, on apprendra une nouvelle des plus importantes. Je ne
puis conjecturer de quoi il s'agit, ni ce que ce peut être. Vous en
jugerez mieux *.
Ce fut le 2 octobre 1494 que Commines arriva à Venise.
Il descendit la Brenta de Padoue à Fusina, où il trouva des
barques petites mais élégantes et ornées de somptueux
tapis, pour fendre le flot endormi qui expire silencieuse-
ment sur ces lagunes chantées par les poètes. Vingt-cinq
gentilshommes richement vêtus de drap de soie et d'écar-
late, lui souhaitèrent la bienvenue au nom de la seigneurie
de Venise. Ce fut avec une vive admiration qu'il salua ses
canaux couverts de trente mille gondoles , ses édifices , ses
1 Archives de Florence.
108 LETTRES ET NEGOCIATIONS
jardins, ses monastères, ses soixante-douze paroisses, « et
« est chose bien estrange de veoir si belles et si grans
« églises fondées en la mer • . »
Commines s'arrêta d'abord à l'église de Saint-André,
où d'autres gentilshommes lui adressèrent une seconde
harangue. Là se trouvaient les ambassadeurs de Milan et
de Ferrare, et ce fut placé au milieu d'eux qu'il monta dans
une barque beaucoup plus grande, tendue de satin cra-
moisi, qui le porta dans la grande rue que les Vénitiens
appellent le Grand Canal, « la plus belle qui soit au monde, »
car elle est bordée de palais dont les façades sont de marbre
ou de porphyre. Si on y pénètre, tout répond à cette magni-
ficence, car partout l'or et les peintures marient à l'envi les
pompes de la richesse et le génie des arts. « C'est, dit Com-
« mines, la plus triomphante cité que j'aye jamais veue 2. »
C'était, de plus, celle qui recevait le mieux les ambassadeurs
étrangers, et une compagnie de cinquante gentilshommes
ne quitta pas l'envoyé de Charles VIII jusqu'à ce qu'il fût
arrivé à l'abbaye de Saint-Georges, où on avait préparé sa
résidence.
Commines ajoute que Venise est aussi la cité « qui plus
« saigement se gouverne ; que ses affaires sont plus saige-
« ment conseillées que de prince , ne communaulté qui soit
« au monde ; qu'il a connu les Vénitiens si saiges et tant
« enclins d'acroistre leur seigneurie que, s'il n'y est pour-
« vea tost, tous leurs voisins en maudiront l'heure 3. »
Égaux aux Romains par leur génie , mais plus prudents et
1 Mém., t. II, p. 405.
2 Mém., t. II, p. 406.
* Mém., t. II, pp. 321 et 409.
DE COMMINES. 109
mieux instruits par l'expérience, ils n'ont point de tribuns
du peuple, et le peuple lui-même n'est point porté aux dis-
cordes civiles , car il se compose en grande partie d'étran-
gers. Si toutes les fonctions sont réservées aux gentils-
hommes, il n'y a ni trésors, ni commandements, d'armée
qui puissent exciter leur convoitise et leur ambition ' .
C'était à des Vénitiens que Louis XI , montant sur le
trône, avait demandé les secrets de l'art de gouverner les
hommes2. C'était aussi à des Vénitiens qu'à la cour de Bour-
gogne, Commines, jeune encore, avait entendu raconter les
révolutions de l'Orient, où Mahomet II s'était élevé moins
par la force que par la ruse, moins en exterminant ses
ennemis qu'en semant la division parmi eux 3. Les Véni-
tiens avaient lutté avec les mêmes armes. En 1494 et en
1495, ils entendaient « plus que jamais la façon d'eulx
« deffendre et garder 4. » Commines devait trouver parmi
eux des émules et des rivaux dans l'art difficile de dissi-
muler.
L'ambassadeur florentin se hâta d'annoncer aux Huit de
Pratique l'arrivée du seigneur d'Argenton :
Monseigneur d'Argenton arriva hier soir, et les gentilshommes
qui en avaient reçu Tordre comme je vous l'ai écrit, allèrent à sa
rencontre à cinq milles d'ici avec deux bucentaures ; ce matin ils
se sont, au nombre de trente, rendus avec les mêmes bucentaures
à Saint-Georges où il est logé , et l'ont conduit à l'audience. Je
ferai diligence, comme je vous le disais dans ma dernière lettre,
1 Mém., t. II, p. 531.
2 Chastellain, t. IV, p. 199.
3 Mém., t. II, p. 286.
1 Mém., t. II, p. 409.
110 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
pour savoir quelle est sa charge, et j'en rendrai compte à Vos
Seigneuries '.
Commines, résumant le discours qu'il adressa à la sei-
gneurie de Venise, rapporte qu'il la remercia de la réponse
faite à d'autres ambassadeurs français : que le roi pouvait
se confier en elle en poursuivant hardiment son entreprise 2.
Après avoir invoqué les anciennes alliances des rois de
France et de Venise, il s'efforça de justifier les projets de
son maître sur le royaume de Naples et sur l'Orient, et offrit
aux Vénitiens le port de Brindes où les croisés s'embar-
quaient au xie siècle, jusqu'à ce qu'on eût pu leur rendre
aux rives de l'Hellade ou du Bosphore quelques-uns de ces
territoires que les compagnons de Dandolo avaient conquis,
mais qu'ils n'avaient su conserver. A ce que rapporte Com-
mines, les Vénitiens lui tinrent les meilleures paroles du roi
et de ses affaires, parce qu'ils supposaient qu'il n'irait pas
plus loin que le Milanais, et montrèrent un grand désinté-
ressement en ce qui touchait la cession des ports de Brindes
et d'Otrante, car ils savaient bien que le roi ne les possé-
dait pas et ils croyaient qu'il ne les posséderait jamais. Du
reste, ils craignaient peu les Français « et ne s'en faisoient
« que rire 3. »
Nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs les pièces
officielles conservées aux archives de Venise ; ils y trouve-
ront sur la première audience accordée à Commines les
intéressants détails que cherchaient à recueillir les envoyés
florentins :
i Archives de Florence (3 octobre 1494).
2 Cette réponse est donnée par Godefroy , Hist. de Charles Y III,
p. 239.
3 Mém.,t. II, p. 413.
DE COMMINES. 111
Sommaire du discours de monseigneur d'Argenton. au nom
de Sa Majesté Très-Chrétienne.
Après avoir fait son compliment au nom du roi, et ses lettres
de créance ayant été présentées et lues, monseigneur d'Argenton
a exposé ce qui suit : t
Aussitôt que Sa Majesté Très-Chrétienne fut arrivée en Italie
et dès qu'elle y eut rejoint le seigneur Ludovic, elle résolut d'en-
voyer immédiatement monseigneur d'Argenton, en qualité d'am-
bassadeur auprès de l'illustrissime seigneurie, mais, à cause
d'une maladie survenue au roi , celui-ci a été forcé de différer
jusqu'à présent son voyage.
Il remercia ensuite l'illustrissime seigneurie, au nom de Sa
Majesté, du bon accueil qu'on avait fait à monseigneur deCitain,
le dernier ambassadeur de Sa Majesté ici, des bonnes relations
qu'on avait eues avec lui, de l'ordre transmis au capitaine-géné-
ral de traiter tous les navires et tous les sujets de Sa Majesté
Très-Chrétienne comme ceux de Venise, de la réponse donnée
à Sa Majesté concernant la demande faite par elle de cinq
galères que la République s'est excusée, par de bonnes raisons,
de fournir, ainsi que de ce qu'elle aurait répondu aux ambas-
sadeurs du pape et du roi : que l'intention de l'illustrissime
seigneurie est de rester fidèle à l'amitié et à l'alliance de sadite
Majesté Très-Chrétienne.
Il déclara de plus qu'il a été et est envoyé pour justifier
Sa Majesté de l'intention que lui ont prêtée lesdits ambassa-
deurs, de ne pas se contenter du royaume de Naples, mais de
vouloir aussi usurper l'Italie entière, ce que monseigneur d'Ar-
genton déclare être faux. Non-seulement il n'a jamais été dans
les usages de la couronne de France de s'emparer du bien
d' autrui, mais Sa Majesté, en ce qui la touche, a formelle-
ment manifesté son intention à cet égard, et ce n'est pas elle
qu'on pourrait suspecter de ce chef. Il sufiîra de rappeler
qu'après la mort de son père, on la vit rendre Perpignan et le
112 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Roussillon à la couronne d'Espagne, sans même exiger la resti-
tution de rengagère qui s'élevait à près de 350,000 écus; que le
roi a de même rendu à l'archiduc d'Autriche les places qui lui
appartenaient. Il affirma que Sa Majesté n'a pas la moindre pré-
tention sur l'Italie, sauf sur le royaume deNaples, qui est le sien
à juste titre, et encore n'est-ce que pour arriver à reconquérir
sur les infidèles les villes et les provinces qu'ils ont usurpées ; que
Sa Majesté n'aurait même pas le moindre souci de son royaume
de Naples, si elle ne voyait dans son entreprise une œuvre
chrétienne; que, ce royaume reconquis, elle rétablirait les sei-
gneurs dans leurs domaines et leur restituerait à tous leurs
possessions, après quoi il restera fort peu de chose à Sa Majesté,
vu les énormes dépenses qu'elle aura à faire pour maintenir
l'ordre dans son dit royaume ; que le Saint-Père n'a pas de motif
légitime pour se plaindre de Sa Majesté, puisqu'elle entend lui
payer pour ledit royaume, le tribut qui s'élève à 43 ou
44,000 écus par an ; que Sa Majesté tient beaucoup à ce que la
sérénissime République soit informée de ces circonstances, pour
sa justification ; que Sa Majesté, en considération de l'amitié et
de l'alliance réciproques qui existent entre elle et la sérénis-
sime République a résolu de faire part à celle-ci de ce qu'elle
compte faire cette année. D'abord , en ce qui concerne Ostie ,
Sa Majesté n'entend pas garder cette ville, pas plus qu'aucune
autre place de l'Église ; elle veut la restituer et la remettre entre
les mains du révérend cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens, qui
est, comme tout le monde sait, évêque et patron de ce siège.
Sa Majesté compte partager ses gens d'armes en deux corps :
l'un, qu'elle enverra à son camp, près de Ferrare, où il n'y a
pas encore de troupes françaises ; l'autre , sous les ordres de
monseigneur de Montpensier, marchera sur les places des Flo-
rentins, lesquels, après avoir promis à Sa Majesté qu'ils se
déclareraient pour elle à son arrivée en Italie avec une armée,
n'ont pas laissé, à Porto-Venere et à Rapallo , de favoriser, d'as-
sister et même d'accueillir ses ennemis. Il protesta du reste que
Sa Majesté ne voulait rien prendre auxdits Florentins , s'ils lui
DE COMMINES. 113
livraient passage pour se rendre au but de son expédition ; quelle
leur demanderait ce passage et que s'ils l'accordaient de bonne
grâce, elle les traiterait en amis ; que par cette route elle comp-
tait rallier l'armée de Colonna, qui s'était, ainsi que Sienne, pro-
noncée en sa faveur, et que, de là, Sa Majesté se porterait à la
conquête de son royaume ; que si lesdits Florentins lui refusaient
le passage, Sa Majesté se verrait fort à regret forcée de s'emparer
de quelques-unes de leurs places, ce qu'elle ne ferait du reste que
pour les raisons qu'on vient de dire et pour aucun autre motif;
qu'il était aussi bien vrai que Sa Majesté ferait savoir aux Flo-
rentins, que s'ils voulaient conserver Pierre de Médicis pour leur
gouverneur, comme il l'est actuellement, elle en serait bien aise;
que s'ils voulaient au contraire rétablir le gouvernement de la
commune *, Sa Majesté ne s'y opposerait pas davantage. Yoilà
ce qu'il avait à exposer pour le moment, ajouta-t-il, et il demanda
à être entendu par les auditeurs sur des questions plus particu-
lières : il rendit de grandes actions de grâces pour les honneurs
qu'on lui avait faits dans cette ville et dans tout le territoire de la
seigneurie, s'en louant hautement et promettant d'en faire rap-
port à Sa Majesté Très-Chrétienne, comme aussi d'embrasser en
toute circonstance le parti de la République. Il finit par une allu-
sion à la sage réponse super qualitatïbus, que lui avait faite le
sérénissime Doge, en disant qu'il existait de nombreux motifs
d'amour et de bienveillance réciproques entre Sa Majesté Très-
Chrétienne et la sérénissime République, que rien entre eux ne
donnait lieu à la haine ou à l'inimitié, et que les ennemis de l'un
ne pouvaient être les amis de l'autre.
Des auditeurs spéciaux furent désignés pour recevoir les
communications « plus particulières » qu'avait à faire le
seigneur d'Argenton. En voici le résumé :
Monseigneur d'Argenton exposa trois points :
1° Que bien des gens assurent que la sérénissime République
1 Governar acomunita.
commises. — II- H
114 LETTRES ET NEGOCIATIONS
n'est pas contente que Sa Majesté Très-Chrétienne s'empare
du royaume de Naples, afin de ne pas avoir un seigneur plus
puissant dans ce royaume que le roi Alphonse, qui le gou-
verne en ce moment ; que cette hésitation ne peut venir à l'es-
prit de la seigneurie ; que s'il lui semblait que son alliance
avec Sa Majesté Très-Chrétienne n'est pas aussi solide et aussi
ferme qu'elle le voudrait et s'il lui convenait d'y joindre quel-
ques articles additionnels, Sa Majesté était toute prête à le
faire, et l'ambassadeur promettait de lui en écrire immédiate-
ment, s'engageant à avoir la réponse de Sa Majesté dans six
jours, avec le mandat et les pleins pouvoirs nécessaires pour
conclure le tout;
2° Que, le royaume de Naples étant reconquis par Sa Majesté,
elle aurait plus besoin de la sérénissime République que celle-ci
de Sa Majesté, car elle restituerait à tous les seigneurs leurs
possessions et n'en garderait que la moindre partie en compensa-
tion de ses dépenses ; qu'elle était mue dans sa conduite, non par
un sentiment de -cupidité, mais uniquement par le bien de la
religion chrétienne ; que Sa Majesté possédait déjà un royaume
très-vaste qu'elle avait à protéger constamment, contre l'An-
gleterre et contre la Bourgogne, du côté de Perpignan et du
côté de Maximilien, d'où l'on pouvait conclure qu'elle aurait
besoin de la République comme il a été dit plus haut;
3° Qu'il avait charge de parler du dernier point comme en
son propre nom, et seulement avec deux ou trois personnes,
c'est-à-dire que, si la seigneurie désirait avoir quelque ville ou
port du royaume de Naples, Sa Majesté Très-Chrétienne était
prête à le lui abandonner libéralement, jusqu'à ce qu'elle eût
recouvré en Grèce sur le Turc quelque autre place plus impor-
tante qu'elle lui donnerait en échange; que si la sérénissime
seigneurie voulait assister Sa Majesté dans son expédition de
Naples, à savoir avec dix ou vingt galères, ou bien avec cent ou
deux cents lances, ce secours découragerait le roi Alphonse et
hâterait le succès de l'entreprise, et Sa Majesté saurait recon-
naître l'assistance qu'on lui aurait prêtée et s'en montrer recon-
DE COMMINES. 115
naissante ; mais, que Sa Majesté, soit quelle reçût cette aide de la
République, soit qu'elle ne la reçût pas, n'en était pas moins bien
disposée envers elle, et que, dès que l'expédition de Naples serait
terminée, on pourrait s'occuper de la réforme de l'Église et de
bien d'autres affaires qui touchaient à l'intérêt de la chrétienté *.
Le lendemain, 4 octobre 1494, Commines présenta ses
lettres de créance au Doge « qu'on honore comme un roi, »
mais « qui ne peult guères de luy seul. » Néanmoins, Agos-
tino Barbarigo , qui était depuis longtemps investi de cette
dignité, était « homme de bien, saige, bien expérimenté
« aux choses d'Italie, doulce et amyable personne 2. »
Cette audience se borna à quelques compliments, puis l'on
montra à Commines l'arsenal où la République préparait
ses victoires, et la chapelle de Saint-Marc où elle en dépo-
sait les trophées.
Les Vénitiens prirent huit jours (leurs conseils étaient
un peu longs, dit Commines) pour répondre au discours qui
leur avait été adressé. On nous a conservé le texte de la
délibération qui eut lieu à ce sujet :
Délibération dît Sénat de Venise (9 octobre 1494).
Le Sénat décide qu'il sera répondu à l'ambassadeur de Sa
Majesté Très-Chrétienne, en ces termes, en ce qui touche les
propositions dont il a été fait rapport en ce conseil :
Magnifique ambassadeur, nous vous avons déjà amplement
déclaré, la première fois que vous fûtes en notre présence, le pro-
fond respect que nous avons pour Sa Majesté Très-Chrétienne,
respect que de tout temps notre seigneurie a professé envers
i Archives de Venise. Délibérations secrètes du Sénat, XXXV,
f°31. Cf. Bembo, p. 27.
- Mém., t. II, p. 407.
116 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
son auguste dynastie, ainsi que l'estime toute particulière que
nous faisons de votre très-digne personne ; il nous paraît donc
qu'il serait superflu de revenir sur ces deux points, et nous
nous en référons à ce que nous vous avons fait entendre de
vive voix. Nous croyons également qu'il serait oiseux de rien
ajouter à propos des remercîments que Sa Majesté Très-Chré-
tienne a la bonté de nous adresser, au sujet de l'accueil que
nous avons fait à monseigneur de Citain, naguères encore son
ambassadeur auprès de nous, et au sujet de nos bonnes inten-
tions envers sa propre personne : nous n'avons en cela rien fait
qui ne nous fût dicté par la bienveillance et le dévouement qui
nous animent envers Sa Majesté. Nous agréons les justifica-
tions qu'elle nous a fait exposer par Votre Magnificence, d'abord
en notre présence, puis par le canal de nos députés , à propos
de la présente expédition de Sa Majesté Très-Chrétienne et de
son intention de ne revendiquer que ce qui lui revient de droit,
et nous le faisons d'autant plus volontiers que nous avons tou-
jours connu la justice et l'équité de la très-chrétienne maison
de France, et particulièrement de Sa Majesté qui en a donné
de si grands témoignages, en restituant Perpignan et le Rous-
sillon aux Espagnols et d'autres places à l'illustrissime archi-
duc d'Autriche, comme nous l'a si bien rappelé Votre Magni-
ficence. Bien plus, nous n'avons jamais conçu de pensée, ni de
soupçon du genre de ceux dont Votre Magnificence nous a
parlé. Loin de là , dans l'opinion générale que nous avons de
la justice et de la bonté de Sa Majesté Très-Chrétienne envers
tout le monde, nous avons toujours tenu et nous tenons
encore, nous fondant sur l'amitié, l'union et l'alliance réci-
proques qui nous attachent par des liens si solides et si sincères,
à ce que Sa dite Majesté considère comme les siens propres
notre Etat et nos biens , avec la ferme conviction qu'elle main-
tiendra la dite alliance avec nous, comme nous le ferons à son
égard. Cette cause d'une suspicion non méritée étant écartée
de nous, il n'est plus besoin de renouveler, confirmer ou étendre
notre dite alliance, comme Votre Magnificence l'a proposé, et
DE COMMINES. 117
même nous sommes convaincus qu'il ne serait pas possible d'y
rien ajouter.
Puisque dans son discours et dans ses justifications, Votre
Magnificence nous a fait comprendre que Sa Majesté Très-Chré-
tienne n'a pas, en ce qui concerne l'affaire d'Ostie, l'intention
de conserver cette place, mais qu'elle veut la laisser entre les
mains de son révérendissime évèque et seigneur le cardinal de
Saint-Pierre-ès-Liens, et que sa Majesté ne veut également rete-
nir aucune autre place de l'Eglise, nous ne pouvons que la louer
hautement d'un si saint propos, et en cette circonstance le
roi agira comme il convient à son titre de Très-Chrétien.
Il ne nous reste qu'à rendre d'amples et immortelles actions
de grâces à Sa Majesté Très-Chrétienne de ce qu'elle nous a fait
part, avec tant d'amour et de confiance, des événements qui lui
arrivent, ce qui accroît grandement nos obligations envers elle.
Estimant qu'il est de notre devoir de communiquer pareille-
ment à Sa Majesté ce qui, de notre côté, peut être digne de lui
être notifié, spécialement en ce qui touche aux intérêts et aux
dangers de la République chrétienne, nous signalerons à Votre
Magnificence que le Grand Turc qui tend sans cesse à inquiéter
les chrétiens, surtout lorsqu'il voit quelque présage de discorde,
vient de contraindre par la force des armes presque toutes les
terres et les places fortes de la pauvre et misérable Croatie, déjà
ravagée et désolée par ses troupes l'année dernière, à lui payer
un tribut et à le reconnaître pour son seigneur et maître ; il est
parvenu ainsi à subjuguer cette importante province, ce qui est
comme le premier degré et le plus aisé de l'invasion de l'Italie.
En outre, ces jours derniers, il s'en est peu fallu que les Turcs
n'occupassent furtivement Belgrade, place et château d'une impor-
tance plus grande qu'on ne pourrait dire, qui est la clef et la porte
de toute la Hongrie. Ils avaient déjà pris deux tours, et s'ils ont
été repoussés, c'est plus à la miséricorde du ciel qu'à la force
humaine qu'il faut l'attribuer. De plus, nous reçûmes hier un avis
de notre gouverneur de Capo d'Istria, du 6 courant, qu'une autre
armée turque était en marche vers la Bosnie et quelques autres
118 LETTRES ET NEGOCIATIONS
lieux dont les habitants, comme l'avaient fait également ceux de
la Croatie, demandent depuis plusieurs mois secours et assis-
tance, non seulement à Sa Sainteté, mais aussi à l'Italie entière,
qui , enveloppée dans les troubles qui l'agitent actuellement, ne
peut agir comme elle en aurait le désir. Nous signalons ces faits
à Sa Majesté Très-Chrétienne, avec la plus profonde et la plus
amère douleur, et nous ne doutons pas qu'elle ne partage, en les
apprenant, le deuil et le chagrin qu'en éprouve notre seigneurie.
Ce projet fut adopté par cent cinquante-une voix contre
vingt. On décida toutefois que le paragraphe relatif à Ostie
serait remplacé par la phrase suivante :
Puisque dans son discours et dans ses justifications, Votre
Magnificence nous a fait comprendre que Sa Majesté Très-Chré-
tienne n'a pas, en ce qui concerne l'affaire d'Ostie, l'intention de
garder cette place, ni aucune autre du domaine de l'Eglise, nous
ne pouvons que louer hautement Sa Majesté d'un si saint propos,
et en cette circonstance, elle agira comme il convient à son titre
de roi Très-Chrétien '.
Cette rédaction fut approuvée par cent quarante-huit suf-
frages contre un. On tenait à ne pas mentionner les préten-
tions à la possession d'Ostie, invoquées par le cardinal de
Saint-Pierre advincula, Julien de la Rovère, qui se signalait
alors dans le camp français parmi les plus ardents adver-
saires du pape Alexandre VI , et qui devait lui-même, quel-
ques années plus tard, ceindre la tiare sous le nom de Jules II .
Commines s'était mis immédiatement en rapport avec
Taddeo Vicomercati , envoyé de Ludovic Sforza qui avait
chargé son ambassadeur « de lui tenir compaignie et de
« l'adresser 3. »
1 Archives de Venise. Délibérations secrei.es du Sénat, XXXV,
f° 32. Cf. Bembo, p. 27.
- Mém., t. II, p. 403.
DE C0MM1NES. 119
Le 7 octobre, nous rencontrons la première dépêche de
l'ambassadeur milanais :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Comme j'accompagnais aujourd'hui monseigneur d'Argenton,
qui visite ce pays, Sa Seigneurie me pria de vouloir écrire en
son nom à Votre Excellence, qu'autant qu'elle a pu en juger
jusqu'à présent, l'intention de cette seigneurie est de ne s'oppo-
ser en aucune façon à l'expédition du royaume de Naples, que
compte entreprendre Sa Majesté Très-Chrétienne. Il m'a ensuite
chargé très-expressément de le recommander instamment à
Votre Excellence : je lui répondis que, encore que l'amour de
Votre Excellence envers Sa Seigneurie fût si grand pour le
rang qu'elle occupe auprès du roi et pour son propre mérite,
qu'il serait impossible d'y rien ajouter, je ne laisserais pas
néanmoins d'exécuter ce dont elle me chargeait. Je me recom-
mande de rechef à vos bonnes grâces.
Venise, le 7 octobre 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus '.
Quatre jours après, le même ambassadeur rendait compte
de la communication qui lui avait été donnée par le Doge,
de la réponse que le Sénat avait faite au discours de Com-
mines.
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Je fus appelé ce matin en présence de l'illustrissime seigneu-
rie. Le prince2 me dit qu'on m'avait mandé pour observer envers
Votre Excellence l'usage ordinaire, en me communiquant les
nouvelles importantes, afin que je pusse vous les transmettre,
comme les Vénitiens en usent eux-mêmes avec leur ambassadeur;
1 Archives de Milan.
2 On désignait ainsi le Doge.
120 LETTRES ET NEGOCIATIONS
que ces jours passés on m'avait fait part de l'arrivée de l'ambassa-
deur du roi Très-Chrétien auprès de la seigneurie et du résumé de
sa harangue; qu'en me communiquant aujourd'hui la réponse
qu'on y avait faite, on me mettrait mieux au courant de la ques-
tion . Le prince chargea alors le secrétaire de me lire cette réponse.
Après les généralités où l'on dit qu'on lui a mieux fait con-
naître de vive voix les dispositions de cette seigneurie envers
Sa Majesté Très-Chrétienne, on s'adresse directement à l'ambas-
sadeur, et voici ce qu'on lui dit en substance: cette seigneurie
est on ne peut plus disposée à maintenir et à entretenir
l'alliance de Sa Majesté Très- Chrétienne, inaugurée par ses
augustes prédécesseurs avec une grandeur qui ne laisse pas
songer même à la possibilité de l'accroître. Sa Majesté ne doit
pas craindre que la seigneurie dévie jamais de cette ligne de
conduite, celle-ci étant fermement persuadée que Sa dite Majesté,
en sa qualité de prince très-chrétien , n'entreprendra jamais
rien que de juste. On loua ensuite le dessein de Sa Majesté
de ne pas enlever .Ostie à l'Église ; et pour répondre aux com-
munications qu'elle a daigné faire faire à la seigneurie, celle-ci
de son côté finit par lui transmettre aussi plusieurs nouvelles
importantes, comme l'occupation de la Croatie par le Grand
Turc, qui profite de la discorde des princes chrétiens ; l'invasion
de Belgrade , poste très-important de la Hongrie ; la formation
d'une armée turque vers la Bosnie pour passer en Italie.
Telle fut la substance de cette réponse, mise en fort beau lan-
gage, comme vous l'entendrez mieux de votre ambassadeur qui
en a reçu une copie pour vous l'adresser. Je louai ia haute
sagesse de cette réponse et je remerciai comme de coutume le
prince de sa communication. Je lui dis que je transmettrais
cette réponse à Votre Excellence avec la même bienveillance et
la même affection qu'il me l'avait communiquée : ce que je fais
en me recommandant à vos bonnes grâces.
Venise, 11 octobre 1494.
Votre humble serviteur,
Taddeus V i c o m e r c a t u s.
DE COMMINES. 121
Post scriptwm. Illustrissime et excellentissime seigneur, la
même communication que j'ai reçue sur la venue en cette illus-
trissime seigneurie de monseigneur d'Argenton et de l'exposé
général de sa mission, a été faite aussi aux ambassadeurs du
Pape, du roi Alphonse et du duc de Ferrare, qui ont été appelés
successivement l'un après l'autre l.
\
Commines, fidèle à son opinion, se hâta, dès qu'il fut à
Venise, de tout mettre en œuvre pour le rétablissement de
la paix. Non-seulement il écrivit au roi pour lui conseiller
« de prendre un bon appoinctement 2, » mais nous le ver-
rons aussi faire parvenir ses conseils jusqu'à Naples et
hâter à Rome l'envoi d'un légat qui se serait présenté à
Charles VIII , muni de pleins pouvoirs pour signer un
traité. Chose étrange! il ira jusqu'à engager secrètement
les Florentins à bien garder leurs forteresses contre les
Français, afin que quelque succès ne vienne pas exciter
l'ambition et la vanité du jeune monarque.
Il est intéressant de retrouver dans les pièces diploma-
tiques de cette époque le témoignage manifeste de cette
intelligence supérieure que nous admirons dans les
Mémoires.
Dès le 5 octobre 1494, Soderini écrit à Florence :
Le sérénissime prince me fit dire hier soir par un des chance-
liers que je voulusse bien me rendre ce matin, à l'heure de
l'audience, en présence de la seigneurie, ce que je fis, et Sa
Sérénité me tint à peu près le discours suivant : « Ambassadeur,
« voulant maintenir les bons usages établis avec vos seigneurs,
<( et comme il convient envers de fidèles amis à qui nous tenons
1 Archives de Milan.
2 Mém., t. II, p. 364.
122 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« à faire part de tout ce que nous apprenons d'important, nous
« avons jugé utile de vous mander pour vous communiquer ce
« que nous a remontré monseigneur d'Argenton, ambassadeur
« de Sa Majesté Très-Chrétienne le roi de France. Son allocu-
« tion a été publique, elle n'a pas eu lieu à huis-clos, et tout le
« monde pouvait entrer et écouter. Donc, après les salutations,
« les protestations et les offres d'usage entre bons amis, ledit
« ambassadeur exposa longuement toutes les raisons en vertu
« desquelles Sa Majesté prétend que le royaume de Naples lui
« appartient de droit (nous savons que les ambassadeurs de ce
« prince ont fait la même démarche auprès de vos seigneurs).
« Or, Sa Majesté, ne pouvant souffrir que son bien soit injus-
« tement occupé par d'autres à son grand dommage et au
« préjudice de son honneur et de sa dignité, est venue en
« Italie pour le revendiquer les armes à la main, et son dessein
« est d'y rester et de persévérer dans son entreprise jusqu'à
« ce qu'elle occupe ledit royaume. C'est ce dont nous avons
« voulu vous faire part pour que vous le communiquiez à vos
« seigneurs. » A ces mots, le prince se tut; je remerciai Sa
Sérénité et la seigneurie de leur bienveillante communication ;
je les assurai que j'allais la transmettre à Vos Seigneuries,
que j'étais certain qu'elle vous serait agréable au delà de
toute expression et que vous vous empresseriez d'en rendre
grâce à Sa Sérénité et à cette illustrissime seigneurie. Comme
il me parut que le prince faisait allusion aux motifs qui avaient pu
déterminer Vos Seigneuries à m'envoyer ici avec Jean-Baptiste
Ridolfi , je crus pouvoir répondre en termes ménagés : que ,
lorsque Vos Seigneuries eurent reçu l'assurance que le roi do
France devait traverser l'Italie, la conjoncture leur parut si
grave qu'elles jugèrent urgent de nous dépêcher vers la sei-
gneurie, connaissant sa vertu, sa gravité, sa sagesse et le rang
considérable qu'elle tient en Italie, pour l'entretenir de ce pro-
jet, la consulter et se concerter avec elle, dans l'intention de
ne manquer à rien de ce qui serait nécessaire pour assurer le
repos général et la paix particulière des divers Etats de l'Italie ;
DE COMMLNES. 123
que depuis , Sa Majesté Très-Chrétienne ayant réalisé son projet
et fait les démonstrations qu'on sait, ayant en outre manifesté
son intention de rester en Italie et de persister dans son entre-
prise, le péril, qui était d'abord éloigné, est devenu imminent au
point que si Dieu et ceux qui peuvent nous aider n'y apportent
remède, nos affaires vont tomber dans un désordre et un
trouble que tous les efforts humains seront impuissants à con-
jurer. En conséquence, j'exhortais humblement leurs illustris-
simes Seigneuries à aviser aux circonstances et à ouvrir un
avis s'il leur paraissait opportun d'agir en tel ou tel sens, leur
promettant que, comme on Ta pu voir en toute occasion, Vos
Seigneuries ne manqueraient pas, de leur côté, de faire tout ce
qui sera jugé utile au repos, à la paix et à la tranquillité de
l'Italie entière. Le prince me répliqua dans un langage très-
expressif qu'on n'avait rien négligé pour faire en sorte que les
troubles actuels n'altérassent point la paix de l'Italie, qu'on
suivrait la droite ligne et qu'on y persisterait jusqu'au bout
avec zèle et diligence. A quoi je repartis que tels étaient bien
aussi l'espoir et l'attente de Vos illustrissimes Seigneuries.
Venise, 5 octobre 1494 '.
Soderini écrit de nouveau le lendemain à Pierre de Médi-
cis :
Je m'empresse de vous faire savoir que monseigneur d'Argen-
ton m'envoya hier matin son secrétaire pour s'excuser de ne point
encore m'avoir fait mander, mais que la cause en était qu'il avait
constamment l'ambassadeur de Milan sur les talons et qu'il
m'écrirait ce qu'il aurait à me dire. Je le remerciai convenable-
ment, je louai fort son bon procédé et je dis que si moi aussi je
manquais à ce que réclament le respect et le dévouement de la
République et de votre personne envers le roi, comme l'amour et
la confiance que la République et vous, vous portez à son Excel-
1 Archives de Florence. Correspondances des Huit de Pratique et
des ambassadeurs.
124 LETTRES ET NEGOCIATIONS
lence, l'unique motif en était que je ne voulais porter ombrage ni
défiance à personne en faisant quelque démarche. Il vient de me
faire dire par le même secrétaire (et c'est pourquoi je vous dépê-
che le présent courrier, avec ordre de se trouver à sa destination
mercredi prochain, 8 courant, à la XXe heure), qu'il a reçu des
lettres de la cour par lesquelles on l'informe que le roi était
engagé par la plupart des siens à s'en aller hiverner en Provence
avec une partie de son armée, que Saint-Malo et Beaucaire (ce
que m'avait déjà dit monseigneur d'Argenton comme je vous l'ai
écrit) sont les seuls qui l'en détournent, que Saint-Malo, ayant
appris que le Pape envoie pour légat le cardinal de Gurck, lui a
écrit que si ce légat se rendait de suite à Asti, il en résulterait
une heureuse issue, pour la pacification des affaires. En consé-
quence, il me charge de vous écrire que le légat est prié de se
rendre à son poste avec la plus grande diligence possible, et que,
dans cette occurrence, si j'étais de bonne volonté, il n'en résulte-
rait que de bons effets. Je l'ai convenablement remercié en lui
promettant de vous écrire au vol *, comme je le fais. Vous por-
terez un bon jugement, j'en suis certain, de la nature et du
caractère de cette confidence, et vous y donnerez telle suite que
vous croirez être compatible avec l'honneur de la seigneurie et
le vôtre.
Je dépêche ce messager avec toute la diligence que je vous
mande, estimant que si vous êtes le premier en cette affaire,
vous ne pourrez qu'en recueillir de la reconnaissance et de l'hon-
neur auprès de tout le monde 2.
Le 11 octobre 1494, les ambassadeurs de Florence
rendent compte de la communication qui leur a été faite,
aussi bien qu'aux ambassadeurs de Milan, de la réponse
adressée parle Sénat à la harangue du seigneur d'Argenton:
Vos Seigneuries ont appris par ma lettre du 5 de ce mois la
1 Volando.
a Archives de Florence.
DE COMMINES. 125
communication que cette seigneurie m'a faite du discours de
monseigneur d'Argenton et ce que j'ai jugé à propos de répondre
à cette communication ; j'ai à vous annoncer que cette seigneurie
m'a fait appeler ce matin, et le prince me dit aussitôt : « Ambas-
« sadeur, nous vous avons communiqué le discours qu'a pro-
« nonce publiquement monseigneur d'Argenton envoyé du roi
« de France. Depuis, il a fait part à nos auditeurs de certaines
« choses qui ne diffèrent guère de celles qu'il avait exposées en
« public. Selon la règle que nous nous sommes imposée à l'égard
« de Vos Seigneuries qui êtes nos bons amis, nous vous les ferons
« connaître en vous donnant lecture de la réponse que nous
« avons adressée à monseigneur d'Argenton lui-même. » Dans
cette réponse , cette seigneurie déclare d'abord qu'en ce qui
touche son respect et son dévouement pour la maison de France
et spécialement envers Sa Majesté Très-Chrétienne, ainsi que
son affection à l'égard de sa personne, elle ne peut répondre
autre chose que ce qui a été dit lors du premier discours. Quant
à ce qui concerne le royaume de Naples, elle a compris ce qui a
été dit de la constante coutume de la Maison Très-Chrétienne
confirmée par Sa Majesté dans beaucoup de ses actions, notam-
ment quand elle a restitué Perpignan et le comté de Roussillon
dont il a été fait mention, et cette seigneurie considère comme
hors de doute que le roi ne veut que ce qui lui appartient juste-
ment et honnêtement. Quant à l'alliance ou ligue entre Sa
Majesté et cette seigneurie, elle ne sera violée, avec la grâce de
Notre-Seigneur, par aucune des parties qui l'ont conclue, et
cette seigneurie est résolue à l'observer avec bonne foi et sincé-
rité, si on l'observe ainsi à son égard, et il lui paraît inutile en
ce momont de la confirmer ou de la renouveler. Quant à la décla-
ration de Sa Majesté qu'elle n'a pas occupé Ostie avec la volonté
de conserver cette ville pas plus qu'aucun domaine de la Sainte-
Église, elle approuve fort cette intention et dit qu'elle est telle
qu'elle convient à son titre de roi très-chrétien. De plus, le prince
ajouta qu'en sa qualité d'allié du roi et de prince dévoué à la reli-
gion chrétienne, il était tenu de faire connaître à Sa Majesté
126 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Très-Chrétienne que le Turc, toujours impatient d'effacer le
nom chrétien et prêt à saisir toutes les occasions d'y parvenir, a
récemment réuni ses troupes dans la Croatie qui a été pillée et
ravagée l'année dernière, sauf quelques forteresses qui ont résisté
et qui ne cessent de demander des secours à l'Italie ; mais ces
secours, l'Italie absorbée par ses troubles, n'a pu les fournir. Des
forteresses ont été réduites à capituler, et toute la Croatie est con-
quise, de telle sorte que le Turc peut envahir facilement l'Italie,
et dernièrement des lettres du 6 de ce mois écrites par le gou-
verneur de Capo d'Istria ont annoncé que le Turc rassemble une
grande armée dans la Bosnie qui est une province voisine de la
Croatie. Déjà il a attaqué Belgrade, ville de la plus haute impor-
tance qui forme l'entrée de la Hongrie, et c'est plutôt par le
secours de Dieu que par celui des hommes qu'on a repoussé les
Turcs qui avaient déjà pris deux tours. Lorsque le roi Très-
Chrétien sera instruit de toutes ces choses, il n'en sera pas
moins affligé que cette seigneurie. Cette réponse était longue et
ornée de belles paroles, mais j'en expose la substance à Vos Sei-
gneuries. La même communication a été faite séparément au
légat, à l'ambassadeur du roi et à l'envoyé de Ferrare. J'expri-
mai mes remercîments, dans les termes qui me parurent les plus
convenables, de la bienveillante communication qui m'était faite,
laquelle, comme je l'assurai, sera d'autant plus agréable à Vos
Seigneuries qu'elle offre la preuve que cette illustrissime sei-
gneurie continue à entretenir avec Vos Seigneuries les affec-
tueuses relations qui conviennent entre de bons amis.
Hier soir arriva ici messire Jean-Baptiste Spinello, ambassa-
deur du roi Alphonse, qui vient résider près de cette illustris-
sime seigneurie *.
Le même jour où cette lettre était envoyée par les ambas-
sadeurs florentins, Pierre de Médicis écrivait à Soderini :
Paul- Antoine , voilà bien des jours que je ne vous ai plus
1 Archives de Florence.
DE COMMINES. 127
écrit en mon nom ; j'avais prié les huit seigneurs de la Pratique
de le faire pour vous donner en diligence avis de ce qui se
passait ici. Leurs Seigneuries et moi. nous ne pouvions presque
pas faire autrement, les Vénitiens ne voulant pas que dans
cette légation on s'occupe d'intérêts plus grands, comme l'exi-
gerait cependant le péril imminent auquel l'entreprise de la
France expose toute l'Italie. Si nous voyions qu'on envisage
autrement la situation, nous vous tiendrions mieux au cou-
rant des affaires. Toutefois, pour ne pas vous laisser trop lan-
guir après une de mes lettres, je vous dirai ici tout ce qui
m'arrive et me préoccupe.
J'ai reçu toutes vos lettres jusqu'à la dernière, qui me fut
apportée par un courrier en poste. De toutes je suis extrême-
ment satisfait et je ne puis que louer votre activité, dont nous
ne retirons pas un médiocre fruit. Plus j'y songe, plus je me
réjouis que vous soyez là bas, parce que, grâce à vous, nous
connaissons très-bien l'esprit qui y règne. Je vous engage
donc à persévérer et à recueillir de part et d'autre ce que vous
pourrez moissonner. Je désire savoir en particulier la réponse
qu'on fera à l'envoyé du roi d'Espagne et à monseigneur d'Ar-
genton ; vous ferez lire à Son Excellence le paragraphe suivant.
J'ai appris, à ma grande satisfaction, que mon cher seigneur
d'Argenton était arrivé là bas , et, dès que j'eus connaissance
de son voyage j'en ressentis un grand encouragement. En
vérité, Sa Majesté le roi de France ne pouvait envoyer une
personne plus capable, plus sage, plus intègre, plus éclairée, ni
plus amie de notre nation, et comme vous vous trouvez encore
là, j'ai toujours espéré qu'il en résulterait quelque bon résultat
pour l'information de Son Excellence et pour le bien de notre
République. Ce que vous me mandez par vos deux lettres a com-
blé au delà de toute mesure la bonne opinion et la confiance que
m'inspire Son Excellence. En apprenant la recommandation
officieuse qu'elle vous avait faite d'envoyer en hâte le légat
vers Sa Majesté le roi de France, j'écrivis sur le champ en
due forme, où besoin était, si bien que vous pouvez assurer
128 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Son Excellence que dans quatre ou six jours ou plus tôt
même , monseigneur le légat partira pour se rendre auprès de
Sa Majesté Très -Chrétienne avec la plus grande célérité pos-
sible , chargé de pouvoirs qui feront voir au monde entier que
notre Saint-Père ne néglige rien pour arriver à quelque bon
traité.
Quant à nous, je vous dis que, autant qu'il sera au pouvoir
de la République, nous serons toujours disposés à tout faire
pour l'honneur de la couronne de France, car c'est notre tradi-
tion naturelle et celle en particulier de tous les membres de
notre maison. Certaines circonstances et les raisons que vous
connaissez, ont pu égarer l'opinion de quelques-uns sur notre
dévouement envers la couronne de France ; mais j'ai l'espoir, s'il
plaît à Dieu , qu'il ne se passera plus long temps que nos bonnes
intentions ne soient connues.
Priez monseigneur d'Argenton de daigner accueillir cette
réponse, comme il l'a fait toujours, avec cette bienveillance
dont il a donné tant de témoignages à la cité et à moi, qui lui
en garde une vive reconnaissance. Je me félicite que Son Excel-
lence soit parvenue à ce point où l'on pourra enfin l'apprécier
à sa valeur, car je ne doute pas qu'elle ne se montre l'ami fidèle
de la République et le protecteur de ma famille qui n'a jamais
failli envers la couronne de France. Je ne sais que dire de plus
à Son Excellence, sinon qu'elle m'aime, comme elle l'a toujours
fait, et qu'elle persévère dans ses bonnes dispositions et dans sa
bienveillance envers la République , l'assurant que si Dieu nous
donne jamais la grâce et l'occasion de pouvoir faire admettre
notre justification par la clémence du roi Très-Chrétien, j'ai la
ferme espérance que nous recouvrerons la bonne réputation dont
nous jouissions auprès de Sa Majesté.
En dernier lieu, remerciez vivement Son Excellence en la
priant de vouloir nous prévenir amicalement si elle avait l'une
ou l'autre recommandation à nous faire, et lorsqu'elle retour-
nera auprès du roi son maître, je la supplie de continuer à
faire l'office de bon patron et de bon seigneur, car c'est ainsi que
DE COMMINES. 129
Test, selon moi, Son Excellence, à qui je vous prie de me recom-
mander. Son Excellence aimant ordinairement à connaître
les nouvelles d'Italie, vous lui direz que Sa Sainteté et le roi
Alphonse prendront les armes dans quelques jours contre les
Colonna pour recouvrer Ostie , et que , pour cerner et attaquer
leurs possessions, les armées du Pape et du roi (Sa Majesté
s'y trouvera en personne) se composeront de 70 escadrons,
de 3,000 chevaux-légers et de 5,000 fantassins *.
La seigneurie de Florence avait en ce moment, près du
roi de Naples, un ambassadeur qui écrivait de Terracine 2,
le 13 octobre 1494, à Pierre de Médicis :
Il me reste à répondre à vos deux lettres du 7 et du 8, dont
j'ai fait part à Sa Majesté ; je l'ai entretenue spécialement de la
mission donnée à Spinello avec des pouvoirs plus étendus ; je lui
ai aussi parlé des nouvelles pratiques que monseigneur d'Or-
léans vous a fait proposer par Pellegrino Lorini, et de l'article
que Paul- Antoine vous a envoyé de Venise , par l'ordre de mon-
seigneur d' Argenton , relativement aux sollicitations à adresser
au légat afin d'arriver à un accord. Sa Majesté en a été fort
reconnaissante, et elle vous a loué de ce que vous avez fait pour
concilier les deux négociations sans que Tune fit tort à l'autre.
Si l'on réussit à accommoder le tout, Sa Majesté en espère de
bons résultats , et elle compte y parvenir, moyennant l'aide de
Dieu et avec votre concours. Le roi ne paraît pas mécontent
que vous ayez usé de largesse envers Laurent 3 et que vous ayez
dépassé la somme, pourvu qu'on mène la chose à bonne fin. Du
côté du roi, c'est tout ce qu'on peut désirer. Il se prêtera à tout
1 Archives de Florence.
2 II se nommait Philippe Valori. C'était peut-être un frère de Fran-
çois Valori, ami de Savonarole et mort avec lui en 1498.
15 Nous croyons qu'il s'agit ici de Laurent de Médicis et non, cornue
l'a supposé M. Desjardins, de Spinello. L'ambassadeur Spinello, nous
venons de le voir, s'appelait Jean-Baptiste.
commines. — il. y
130 LETTRES ET NEGOCIATIONS
et vous prie de prendre soin de la conduite des affaires. Il
n'y a pas longtemps qu'est revenu ici l'homme que le roi entre-
tenait auprès de monseigneur de Bresse et que ledit seigneur
s'est hâté d'envoyer pour lui communiquer la proposition faite
à Spinello, et subsidiairement pour réclamer un secours de six
à huit mille ducats, dont il a grand besoin. Le roi a résolu
ce matin de renvoyer ce même homme jusqu'à Bologne, et il en
expédie un autre en sa compagnie, nommé Antonio Luglio, qui
prendra les devants parce que le premier serait reconnu, et
Sa Majesté consent à prêter audit seigneur de Bresse de l'argent
jusqu'à six miDe ducats, pour accélérer les choses et adopter
toutes les mesures nécessaires avant la conclusion. Ces deux
hommes viendront s'aboucher directement avec vous , le désir
du roi étant que vous procuriez et remettiez l'argent à Spinello,
parce que ledit seigneur a témoigné qu'il ne voulait le recevoir
que des mains de celui-ci '.
Il faut note.r * ici les intrigues particulières formées,
d'abord par le duc d'Orléans, mécontent de voir Charles VIII
reconnaître le droit des Sforza sur le duché de Milan 2, et
en second lieu par monseigneur de Bresse , qui fut depuis
duc de Savoie. Commines dit un mot des pratiques qui
avaient lieu avec lui 3.
Soderini répond le 16 octobre à Pierre de Médicis :
Je vous ai fait connaître le 11 la réponse que la seigneurie
avait faite à monseigneur d'Argenton et qu'elle m'a communi-
quée. Je répondais en même temps à votre lettre du 3 et je vous
mandais ce que je croyais le plus digne de vous être signalé. En
réponse à votre lettre du 11, que j'ai reçue hier à la tombée de la
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I. p. 461.
2 Cf. Mem.f t, II, p. 342.
3 Mém., t. II, p. 350.
DE COMMINES. 131
nuit, je me hâte de vous faire savoir que je suis allé ce matin
devers la seigneurie, pour la remercier en votre nom de la com-
munication qu'elle m'avait donnée des propositions de monsei-
gneur d'Argenton, et je lui fis part, autant que je le jugeai à pro-
pos, des avis que vous me transmettez. Sa Sérénité le prince m'a
chargé de remercier beaucoup Vos Seigneuries pour cette com-
munication, et il m'a dit qu'on me communiquerait libéralement
tout ce qui pourrait produire un heureux effet, afin que je le
transmisse à Vos Seigneuries : « Vous voyez, ajouta-t-il, que le
« temps devient mauvais; nos gens ne pourront pas tenir la cam-
« pagne, ni nos flottes la mer, et à cause de cela il est nécessaire
« que chacune des parties renonce à l'offensive. L'arrivée du légat
« envoyé par Sa Sainteté amènera une trêve à tant de troubles,
« et il faudra bien trouver un bon expédient '. »
A cette lettre était jointe la dépêche chiffrée que nous
allons reproduire :
Quelque persuadé que je fusse que vous aviez de bonnes rai-
sons pour ne pas répondre à plusieurs de mes lettres, je vous
avoue cependant que votre missive du 1 1 ne m'a pas peu encou-
ragé et réjoui, d'abord parce que j'y trouve l'assurance que vous
êtes satisfait de moi, ce que je désire par-dessus tout, et aussi
parce que vous m'y tracez la marche la plus convenable à suivre
dans les circonstances actuelles. Voilà bientôt trois mois que je
suis ici, et je commençais à ne plus voir fort clair. Donc, pour
répondre avec ordre à votre lettre , je commencerai par mon-
seigneur d'Argenton. Il me fit dire hier par un de ses affidés,
que bien qu'il n'eût rien de nouveau à me mander, comme l'am-
bassadeur du seigneur Louis et les autres ne pouvaient se rendre
chez ni , le canal de la Giudecca n'étant pas praticable par le
gros temps qu'il faisait, il désirait néanmoins s'entretenir un
peu avec moi. Demeurant dans son voisinage, je me rendis à sa
1 Archives de Florence; Desjakdinf, t. I, p. 523.
132 LETTRES ET NEGOCIATIONS
demande», sachant bien qu'il n'y avait rien à perdre avec les
autres et tout à gagner avec lui. Il s'informa beaucoup de vous
et de toutes vos affaires, et parut charmé d'apprendre que tout
allait bien et que vos affaires, comme celles de la cité, étaient
dans une bonne situation. Comme j'allais me retirer, il me dit:
« Monseigneur l'ambassadeur, je porte tant d'affection à Pierre
« et à votre cité , que je regrette de ne pouvoir me trouver con-
« stamment avec vous, mais il faut bien se soumettre aux cir-
« constances ; veuillez m'en excuser. » A quoi je répondis que je
suis retenu vis-à-vis de lui par les mêmes considérations que
lui vis-à-vis de moi, mais qu'il suffit que nous soyons assurés
de notre bon vouloir mutuel et résolus à ne laisser échapper
aucune occasion d'en faire preuve l'un envers l'autre.
Cette occasion s'est présentée aujourd'hui, bien que la tempête
d'hier n'ait point cessé. Je lui avais fait dire que j'avais à l'entre-
tenir, si toutefois le moment lui paraissait opportun; il me
fit prier de me- rendre de suite chez lui, et j'y allai. Je lui
dis que j'avais reçu votre réponse, concernant le conseil qu'il
m'avait donné de vous engager en son nom à solliciter l'envoi
du légat, et relativement à la bienveillance qu'il avait témoi-
gnée envers vous et envers toute la cité; j'ajoutai que j'al-
lais d'ailleurs lui communiquer votre lettre. Il m'éeouta avec
beaucoup d'attention et de plaisir, et quant à l'envoi de l'ambas-
sadeur, il loua beaucoup ce que vous avez fait, en disant que
c'était une mesure dont on ne pouvait que se réjouir et qu'il était
bien désirable qu'elle se réalisât avant un mois d'ici, qu'il serait
bien facile aujourd'hui d'arranger les affaires, le roi s'étant subi-
tement décidé à retourner en France, ce à quoi tous les siens
l'engagent fortement, sauf ceux dont je vous ai parlé dans une
autre lettre. Il m'a prié de vous écrire que vous ne laissiez pas
soupçonner que c'est à son instigation que vous avez sollicité
l'envie de cette ambassade, car si le bruit en venait à la cour,
il en subirait des désagréments. Quant à sa bonne volonté envers
vous et ceux de la cité, il m'a répété ce qu'il m'avait déjà dit,
ajoutant que vous aviez les uns et les autres beaucoup d'amis en
DE COMMIMES. 133
France, la plupart gens de bien et des plus illustres. Les dernières
paroles que lui avaient dites entre autres monseigneur de Bour-
bon et sa femme, furent qu'ils savaient que Sa Majesté comptait
beaucoup sur vos services, vu la pratique que vous avez des
affaires de l'Italie, et qu'on devait avoir ici pour vous la plus
grande confiance et la plus grande déférence : aussi vous
priaient-ils de vous employer de tout votre pouvoir à prendre
soin que ni votre personne, ni votre gouvernement n'eussent à
subir à Florence aucune offense ou aucun dommage. En somme,
il conclut que vous et la cité, vous pouviez placer en lui la
plus entière confiance et la plus grande sécurité, protestant que
partout où il pourrait vous obliger, il le ferait avec autant de
zèle , d'affection et de dévouement que vous pourriez le faire
vous-même.
Comme je lui demandai s'il n'avait rien appris de nouveau, il
me dit que quelques jours avant son départ il avait remarqué
qu'on inclinait à négocier la paix , ce qui l'avait engagé à dire
que si Ton avait l'intention de faire la paix, on pouvait l'en-
voyer à Florence, parce qu'il comptait bien vous amener, vous
et la cité, à lui accorder des conditions plus honorables que
n'en obtiendrait homme de France , mais que s'il fallait user
encore de rigueur et de dureté, comme on a fait précédemment,
il ne se sentait pas propre à ce métier et ne voulait pas le faire.
Il consentait bien à se rendre à Florence pour exécuter la com-
mission dont il a été chargé dans son ambassade, mais il vou-
lait y persévérer et arriver ainsi à poursuivre cette pratique
avec vous et la cité. Monseigneur de Saint-Malo hésita jusqu'à
minuit et se décida enfin à l'envoyer ici. Il vous invite aujour-
d'hui à prendre bon soin de vos affaires, parce que si on laisse
passer la saison et si l'on peut empêcher les partis de se soulever,
il est indubitable qu'on finira par conclure une paix à laquelle
il vous engage fortement à vous montrer favorable, en procu-
rant à Sa Majesté le plus d'honneur et de satisfaction que vous
pourrez , dans l'intérêt même de votre honneur et de celui de
la cité ; car, bien que, dans les circonstances présentes, Sa Majesté
134 LETTRES ET NEGOCIATIONS
se montre fortement irritée contre vous et la cité, parce qu'elle
se figure que vous lui arrachez la victoire des mains, néanmoins
si vous l'aidez de façon qu'elle vienne à bout de son entreprise
avec quelque honneur et quelque satisfaction, elle vous rendra
non-seulement sa bienveillance et son affection (car elle et toute
la maison de France ont toujours été bien disposées à votre
égard par le passé) , mais elle vous en aura aussi une éternelle
obligation. Monseigneur d'Argenton vous prie et vous adjure,
par le grand amour qu'il vous porte , de faire tous vos efforts
pour que les choses n'aillent pas autrement, car il y va, pour
vous et pour la cité, de vos intérêts les plus graves.
Voilà ce qu'il m'a dit de plus essentiel concernant l'arrivée du
légat et ses propres dispositions envers vous et la cité. Ce qu'il
avait à me communiquer pour le moment, répond donc aux trois
paragraphes du passage de votre lettre dont je lui ai donné lec-
ture. Outre ce que je viens de vous mander, qui m'a paru digne
de vous être signalé, il a encore touché dans la conversation
plusieurs points -que je vais résumer : d'abord, c'est le Pape
qui a été la principale cause que Sa Majesté s'est engagée dans
cette entreprise ; car, après l'y avoir poussée par ses brefs et
par divers moyens et l'avoir pressée de se prononcer et de
divulguer partout qu'elle voulait s'y engager, Sa Sainteté a
changé de parti et a traité avec le roi Alphonse. Alors, bien que
le roi de France fût sur le point de se refroidir, le seigneur
Ludovic ne laissa pas d'exciter Sa Majesté et de réchauffer son
ardeur, en lui promettant comme chose très-certaine que Bolo-
gne et Forli se déclareraient en sa faveur et qu'il ne serait pas
plus tôt à nos frontières avec son armée, que vous et la cité, vous
en feriez tout autant, et que le pape se trouverait par conséquent
forcé lui-même à changer de politique. Ensuite, les rigueurs
dont on a usé envers nous, ont été instiguées par les premiers fau-
teurs de l'entreprise; tous les autres étaient d'avis qu'on devait
procéder envers nous avec douceur, que nous nous rallierions
plus sûrement à leur dessein par ce moyen que par l'intimida-
tion ou la force, pf que si nous n'embrassions pas leur parti, ils
DE COMMINES. 135
parviendraient toujours à nous faire rester neutres. Le seigneur
Ludovic et le sénéchal de Beaucaire étaient d'avis que la flotte,
bien équipée et très-forte si l'on avait observé dans sa conduite
l'ordre qu'il fallait y garder , devait être dirigée sur le royaume
de Naples. Saint-Malo et le grand écuyer lui désignaient pour but
Livourne, en affirmant qu'on s'emparerait vite de ce port, de
même que de Pietrasanta et de nos autres places du littoral,
qui leur fourniraient de grandes commodités pour la conquête
du royaume de Naples.
Puis enfin, en ce qui concerne l'entreprise, il conclut en ces
termes : « Si Pierre nous aide, comme je suis certain qu'il le fera,
« carje sais que lui et Florence sont les bons amis de Sa Majesté,
« les affaires prendront une bonne tournure, et j'entrevois
« bien ce que feront en ce cas Saint-Malo, le seigneur Ludovic
« et les autres qui ont poussé le roi dans cette expédition. »
Et, parlant de Saint-Malo : « Je suis sûr, ajouta-t-il, que
« Saint-Malo donnerait bien 40,000 écus pour qu'il n'eût jamais
« été question de cette entreprise et qu'il fût assuré d'être main-
« tenu dans sa position actuelle et d'obtenir le chapeau avec
•s bien d'autres choses. » Quant aux affaires d'ici, il dit qu'il n'a
aucune espérance de rien obtenir de cette seigneurie, mais que le
roi, ayant toujours entretenu à Venise un homme d'un rang peu
élevé, a jugé bon de l'y envoyer maintenant pour faire honneur
aux Vénitiens et leur faire croire à son estime, vu que, il n'y
a pas bien longtemps encore , il n'était nullement clair que
ceux-ci voulussent rester neutres et ne pas s'immiscer dans ces
affaires. Il trouve que les Vénitiens ne les prennent pas au
sérieux, et on l'a prié, non en public mais officieusement, d'en-
gager le roi à faire la paix, en considération du Turc, eux-
mêmes n'entendant intervenir en aucune façon dans les négo-
ciations. Il leur semble, qu'au point où ils en sont, ils n'ont
plus besoin de personne pour se défendre et se maintenir.
Je n'ai pas cru devoir entrer dans plus de détails avec mon-
seigneur d'Argenton, et je le remerciai vivement de ses bonnes
dispositions envers vous et envers la cité. Je l'engageai à y per-
136 LETTRES ET NEGOCIATIONS
sévérer, lui donnant ma parole que vous tiendriez le tout bien
secret et qu'en tout temps il pourrait compter sur le bon souvenir
et la reconnaissance de Votre Seigneurie et de la cité ; que par-
tout où vous pourriez vous employer pour l'honneur et le profit
de Sa Majesté Très-Chrétienne, l'honneur de Florence sauf,
vous seriez prêt à le l'aire avec plus d'affection , de zèle et de
dévouement qu'homme du monde, et que Sa Majesté Très-Chré-
tienne trouverait notre ville animée à son égard des mêmes
dispositions et des mêmes sympathies, avec une unanimité de
sentiments qui ne le cède à ceux d'aucune ville, ni d'aucun peuple
de son royaume de France. J'ai retenu cette lettre jusqu'au 18.
Monseigneur d'Argenton m'a fait dire hier qu'il avait reçu des
lettres de la cour ne contenant qu'une nouvelle digne de men-
tion, c'est que Sa Majesté le roi de France devait se trouver hier
à Pavie et se porter de là sur Plaisance, puis sur Parme, et l'on
ajoute, mais Sa Seigneurie n'en croit rien , que le roi se rendra
au camp. Ce matin j'envoyai communiquer ces nouvelles à la
seigneurie d'ici, qui me fit répondre qu'elle avait donné connais-
sance à monseigneur d'Argenton de plusieurs lettres d'après
lesquelles les Turcs ont fait quelques excursions *.
Commines fut reçu par le doge le 17 octobre. Il venait
lui annoncer, en dépit de ses prévisions et de ses espé-
rances 2, le mouvement de l'armée française qui s'était por-
tée en avant.
Dès le 13 octobre, Bernard de Magno, qui se trouvait
aux bords du Tessin, mandait à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Le comte Charles m'a fait prévenir ce soir que Sa Majesté le
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 528.
2 Je eroyoie fermement que le roi ne passast point oultre. (Mém.,
t. II, p. 343.) La compagnie fut en grant vouloir de retourner. (Mém.,
t. II, p. 347.)
DE COMMINES. 137
roi de France va dîner demain au faubourg de Pavie, au delà du
pont du Tessin, et qu'elle a donné l'ordre de ne laisser entrer
personne de sa suite et de fermer la porte de la ville. Je pars à
l'instant avec Pierre-Paul de Varèse et Damien de Gruppello
pour prendre les dispositions nécessaires. Si je dois faire autre
chose, je prie Votre Seigneurie de m'en donner avis, et je me
recommande toujours à ses bonnes grâces.
Grupello, 13 octobre.
Votre fidèle serviteur,
Bernardo de Magno '.
Quatre jours après , Vicomercati écrivait à ce sujet à
Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, dès que j'eus reconduit .monseigneur d'Argenton
après l'audience, je retournai vers son Illustrissime Seigneurie
pour lui donner avis que le roi Très-Chrétien, parti de Casai pour
Vigevano, avait quitté cet endroit pour se rendre à Pavie et de
là à Plaisance, m'acquittant ainsi de la charge que m'en avait
donnée Votre Seigneurie par ses lettres des 10, 12 et 13 du présent
mois. Le prince remercie Votre Excellence de cette communi-
cation, et il m'a en partie répété ce qu'il nous avait déjà dit,
à monseigneur d'Argenton et à moi, concernant les nouvelles
des Turcs, ajoutant qu'il ne doutait pas que Sa Majesté Très-
Chrétienne, d'accord avec Votre Seigneurie, ne prît en sérieuse
considération ces affaires turques. Je lui répondis, comme je
l'avais fait déjà en présence du magnifique ambassadeur français,
qu'on ne devait ' pas en douter , en effet , et que Votre Seigneu-
rie ne faillirait jamais au devoir d'un vrai prince chrétien.
Venise, 17 octobre 1494.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus 2.
1 Archives de Milan.
2 Archives de Milan.
138 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Cinq jours après, Vicomercati ajoute quelques détails de
plus sur l'effet que produisit la nouvelle inopinée de la
marche de l'armée française, et sur les perplexités de Com-
mines quand il fut chargé d'annoncer une résolution si
opposée à son langage :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Hier, vers les deux heures de la nuit, monseigneur d'Argen-
ton, à qui il venait d'arriver un courrier, me fit part de cer-
taine résolution de Sa Majesté Très-Chrétienne , relative à
l'expédition de Naples, et me donna lecture d'une lettre de Sa
Majesté, datée de Pavie. Il me demanda ensuite conseil sur
]a manière dont on pourrait communiquer cette lettre à la
seigneurie d'ici, et je lui donnai les avis qui me paraissaient
les plus opportuns, en lui disant comment j'en userais moi-même
en pareil cas, sauf que Sa Seigneurie, prudente et expérimentée
comme elle l'est, saurait bien mieux mener l'affaire que je ne
pourrais le lui conseiller. Il me demanda, vu que les gens de Sa
Majesté Très-Chrétienne n'ont pas la pratique des affaires de ce
pays et ne sont pas instruits des usages italiens, de vouloir bien
écrire à Votre Excellence, en son nom, pour la prier d'engager le
roi Très-Chrétien à tenir cette illustre seigneurie au courant de
ses desseins jour par jour et de ne pas trop se reposer sur les
bonnes réponses qu'elle lui a faites, précaution nécessaire à son
avis. Il me pressa beaucoup de vous transmettre cet avertisse-
ment, nonobstant que je lui eusse répondu que Votre Excellence
était très-prudente et connaissait fort bien ces affaires, et qu'elle
ne manquerait pas de communiquer à Sa Majesté Très-Chré-
tienne tous les avis qu'elle jugerait nécessaires pour le bien de
son entreprise ; je lui promis néanmoins de m'acquitter immé-
diatement de sa commission.
Venise, 22 octobre 1494.
Votre humble serviteur,
T A D D E U S V I C O M E RC A T U S ' .
1 Archives de Milan.
DE COMMINES. 139
Ludovic Sforza, à qui pesait déjà le séjour des Français
dans ses Etats, avait plus que personne engagé Charles VIII
à franchir le Tessin ' : il eut vu avec plaisir les Français
conquérir les villes de Pise, de Sarzana et de Pietra-
santa, pour les réunir aussitôt après au Milanais 2.
Cependant Soderini continuait, à mesure que s'accrois-
sait le péril de sa patrie , à entretenir de plus fréquentes
relations avec Comraines. Il écrivait le 22 octobre à Pierre
de Médicis :
Je m'empresse de vous faire savoir, par la présente lettre,
que, dimanche matin, 19 de ce mois, monseigneur d'Argenton
me fit prier, avant son lever, par son messager ordinaire, de
lui envoyer mon secrétaire. Il lui dit d'abord que les Vénitiens,
lui ayant communiqué la nouvelle des incursions des Turcs en
Croatie et l'ayant chargé de la transmettre au roi en enga-
geant celui-ci à chercher un moyen de rétablir la paix dans la
chrétienté et d'agir contre les Turcs, il leur avait demandé de
faire la même communication à l'ambassadeur du seigneur
Ludovic, de l'inviter à écrire audit seigneur Ludovic dans le
même sens et d'écrire aussi à leur ambassadeur auprès du roi
pour qu'il fît de son côté la même démarche en leur nom. Il
raconta qu'il était venu ici pour se rendre à Saint-Antoine
de Padoue avec un seul serviteur et qu'il faisait toutefois
partie du conseil du roi; il rapporta ensuite qu'il y avait eu
de grandes discussions, relativement au projet du roi de se
porter en avant, entre les premiers fauteurs de cette entre-
prise, ceux qui l'avaient conseillée et encouragée , et les autres
grands personnages qui entourent le roi, ceux-ci ne pouvant
souffrir que les premiers poussassent le roi, faible de com-
plexion comme il l'est, et dans un pareil moment, à s'immiscer
dans les affaires des autres, au péril de sa vie et au préju-
1 Mém.y t. II, p. 341.
* Mém., t. II, p. 348.
140 LETTRES ET NEGOCIATIONS
dice de tout le monde ; que le roi voulait partir dans quinze
jours pour Plaisance, puis pour Parme et de là pour le camp
de Ferrare ; que la flotte avait quitté Gènes avec 4,000 hommes,
la plupart Génois , appareillant pour Livourne , sauf quelques
navires détachés pour transporter à Ostie des hommes, des
vivres et de l'artillerie. Le cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens
n'a pas voulu se joindre à la flotte, il préfère rester auprès
du roi avec les autres, pour 1 affermir dans son entreprise;
c'est le grand écuyer qui a le commandement de la flotte et
il emmène le frère de Son Excellence, qui en montre du déplai-
sir. Monseigneur d'Argenton a beaucoup questionné mon secré-
taire sur les fortifications de Livourne, sur les ressources de
cette ville en hommes et en artillerie et sur les autres places
que nous possédons sur le littoral ou à proximité de la mer.
Le secrétaire lui ayant répondu que nos places étaient assez
bien pourvues de tout pour n'avoir rien à craindre, il laissa
entendre qu'on lui avait assuré le contraire, et il insista beau-
coup pour que je vous engageasse à les approvisionner de
manière qu'on ne puisse en occuper aucune ; car, si l'on réussit
à temporiser jusqu'à ce que la saison ne permette plus de tenir
la campagne, il y a tout lieu d'espérer un bon arrangement.
Mon secrétaire , après l'avoir remercié , lui dit que je vous
avais mis au courant de l'entretien que j'avais eu avec lui
et que, pour que sa bonne volonté fût mieux connue de la cité
et de vous, je vous écrirais de même tout ce qu'il venait de
lui dire.
Il est de nouveau venu ici un envoyé du marquis de Mantoue,
lequel s'était trouvé à Asti. Il a rapporté à la seigneurie, par
l'ordre de son maître, que le roi de France a certainement
28,000 combattants en Italie et que, dans un entretien que ce
même envoyé avait eu avec le roi sur la route de Vigevano'à
Pavie, Sa Majesté avait affirmé que la seigneurie de Venise lui
avait promis sous serment de ne rien tenter contre elle. Ce qui
a mis ceux d'ici fort en courroux, ajoute l'envoyé, et ils le nient
formellement. Il assure que le roi a le projet de marcher de Parme
DE COMMINES. 141
sur Lucques, avec un grand nombre de gens, sous le comman-
dement de monseigneur de Montpensier, pour nous attaquer, et
que Sa Majesté lui a prouvé qu'elle avait les moyens de nous
frapper au cœur.
De plus, je m'empresse de vous faire savoir que ceux d'ici
ont eu, il y a quelques jours, l'intention de nommer et de
députer vers le roi deux ambassadeurs choisis parmi ceux qui
sont investis de la plus grande autorité dans l'Etat ; on don-
nait pour prétexte que c'était afin de s'entendre avec le légat
sur la négociation du traité, mais, en réalité, on voulait faire
honneur au roi de France , comme le roi leur a fait honneur en
envoyant ici monseigneur d'Argenton. Cependant leur ambas-
sadeur ayant écrit que le roi avait témoigné l'intention de
venir visiter cette cité et les principales villes de la République
sur la terre ferme, le conseil des Pregadi siège en permanence
depuis plusieurs jours ; je tiens de bonne source qu'ils sont
dans une grande perplexité, ne sachant s'ils doivent nommer et
envoyer lesdits ambassadeurs et s'ils doivent accueillir la visite
qu'on leur annonce, attendu que, si le roi vient ici, ils seront
obligés de faire une dépense d'au moins 30,000 ducats pour
sa réception, ce dont ils ne se soucient guère; et, d'un autre
côté, nous pourrions les soupçonner de n'avoir député l'ambas-
sade que pour inviter le roi à se rendre ici, ce qui nous porterait
ombrage. Ils prétendent que c'est le seigneur Ludovic qui pousse
le roi à aller à Lucques, pour s'en faire honneur, tout en évi-
tant l'embarras et les frais que lui occasionnerait le séjour de
la cour pendant une partie de l'hiver. De plus, voyant le roi
s'avancer avec plus de force, d'ordre et de résolution qu'on ne
s'y attendait, et ayant cru jusqu'ici que tout cela se faisait dans
•leur intérêt et qu'ils ne pouvaient courir aucun danger , ni
essuyer aucun dommage, ils sont, depuis quelques jours, devenus
d'une extrême défiance ; ils ne savent plus à qui se fier, ni que
faire, ni que dire, et la personne qui me tient au courant de
tout ceci m'affirme que, s'il est une puissance en Italie dans
laquelle ils aient quelque confiance, c'est nous.
142 LETTRES ET NEGOCIATIONS
On a dirigé hier au soir sur la Polésine de Rovigo une
grande quantité de munitions, et l'on y envoie constamment
des troupes. Ils se figurent qu'on ne veut pas entamer des négo-
ciations avec eux, parce qu'en leur faisant des propositions,
on pourrait éveiller le mécontentement et le ressentiment
des autres parties ; ils craignent qu'un traité ne conduise pas à
une pacification générale, qu'il subsiste des haines et des ran-
cunes, et que le rapprochement qui aurait lieu, ne tourne contre
eux.
J'ai écrit hier au soir ce qui précède.
Depuis, monseigneur d'Argenton m'a fait prévenir, sur les
trois heures , qu'il avait reçu des lettres de la cour et qu'il
désirait m'entretenir, mais qu'ayant à sa table la personne dont
je vous ai parlé plus haut, il ne pourrait me recevoir que vers
six heures.
Au point du jour, il me fit prier de lui envoyer mon secré-
taire. Il fit entendre à ce dernier qu'il avait reçu des lettres
du roi et de monseigneur de Saint-Malo, qui l'avertissent que
Sa Majesté se rend à Plaisance ; que là le roi délibérera s'il
doit se rendre au camp de la Romagne ou au camp de nos
ennemis. Aussitôt après, on enverra un courrier en poste à
monseigneur d'Argenton pour lui annoncer le parti auquel on se
sera arrêté. Il espère que vous reconnaîtrez enfin la grande
faute que vous avez commise en vous découvrant de jour en jour
davantage et en faisant acte d'hostilité envers Sa Majesté, avec
quelques autres Alphonsins , et que votre ville , dont il connaît
l'attachement envers le roi , se prononcera pour lui quand il
aura conquis son royaume de Naples. Des navires qui mettent
à la voile, les uns iront à Ostie, pour l'objet que je vous ai dit
plus haut, les autres transporteront à la Spezzia un grand
renfort de troupes, d'artillerie et de munitions. C'est pourquoi
monseigneur d'Argenton vous engage et vous adjure de nou-
veau à faire tous vos efforts pour qu'on ne remporte aucun
avantage sur nous d'ici à quelque temps et qu'on ne s'empare
d'aucune de nos places, espérant bien que vous y appliquerez
DE COMMINES. 143
tous vos soins. Il espère qu'en agissant de la sorte, les choses
prendront une bonne tournure. Enfin, il doit aller ce matin
remercier la seigneurie, de la part du roi, pour les honneurs
qu'on lui a rendus et pour les bonnes intentions dont on a fait
preuve envers Sa Majesté. En réalité, dit-il, il n'y a rien d'im-
portant à faire avec ceux d'ici *.
Une nouvelle ambassade du roi de Naples était arrivée
à Venise, et on lit à ce sujet dans une lettre écrite au camp
français dans les premiers jours de novembre :
Monseigneur d'Argenton, qui est ambassadeur à Venise pour le
roy, lui fit hyer assavoir qu'il estoit venu une autre ambassade
du roy Alphonse devers la seigneurie, requérant icelle, en grant
humilité, comme le roy les tenoit comme ses pères, et que, à ce
besoing, le voulsist secourir, et qu'il ne pourroit plus supporter
les frais. On n'a point respondu, mais ils dévoient continuer en
leurs propos qu'ils ont été tousjours alliés de la maison de France
et qu'ils ne se veullent point se mesler de leurs différents 2.
Un mois ne s'était pas écoulé depuis que Commines avait
passé à Pavie , lorsque l'ambassadeur vénitien à Milan
annonça la mort du jeune Galéas et l'avènement de son
oncle Ludovic. Ces lettres furent montrées à Commines.
Les Vénitiens s'indignaient du crime et des fruits qu'il
portait : ils demandèrent au seigneur d'Argenton si le roi
de France ne prendrait point contre l'usurpateur le parti
de l'orphelin délaissé à qui l'avenir ne réservait que le
silence et l'oubli du cloître. « Combien que la chose fust
« raisonnable, je leur mis en doute , rapporte Commines,
« veu l'affaire que le roy avoit dudict Ludovic 3. »
1 Archives de Florence; Desjardins, t. I, p. 528.
* Compagne etbxdletins de la grande armée d'Italie, par M. de la
Pii.orgf.hie, p. 89.
3 Mém , t. Il, p. 344.
144 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Un autre drame allait s'accomplir aux bords de l'Arno ■
Pierre de Médicis , suivant trop docilement les conseils de
Commines, s'était rendu aux frontières de l'État de Florence
au devant de Charles VIII pour faire acte d'humble sou-
mission, mais cette démarche lui coûta le pouvoir, et ce fut
à grand peine qu'il sauva sa vie, abandonnant au pillage ses
trésors et ses richesses de tout genre '.
Commines apprit par l'ambassadeur florentin que For-
tune avait couru sus à Pierre de Médicis et qu'il avait
perdu honneur et biens. Ces nouvelles l'affligèrent, car il
avait connu son père, et il ajoute que si Pierre de Médicis
eût voulu le croire, « il ne lui fust point ainsy mésadvenu. »
Il avait, en effet, reçu d'Etienne de Vesc et de Briçonnet
l'autorisation « d'appoinctier avec luy. 2 » Commines eût-il
agi par pure amitié'? N'eût-il pas retiré quelque avantage
personnel de cet appointement ? Il se garde bien de nous le
dire; mais il rapporte que Pierre de Médicis lui répondit
« comme par moquerie » par le moyen de Pierre Capponi ,
à qui il garde rancune dans ses Mémoires. La grande faute
de Pierre de Médicis avait été de mal choisir son heure
pour « appoinctier. »
Paul-Antoine Soderini , qui instruisait de tout ceci Com-
mines avant d'en faire part aux magistrats vénitiens, parlait
la veille de Pierre de Médicis comme de son seigneur natu-
rel ; le lendemain, il se déclara son ennemi. Soderini, dit
Commines , « estoit des saiges hommes qui fussent en
« Italie 3. »
1 Pratique se meut à Florence... Mém., t. II, p. 349.
2 Mém., t. II, p. 358.
3 Mém-, t. II, p. 359.
DE COMMINES. 145
Soderini fut presque aussitôt rappelé à Florence : il mon-
tra à Commines l'ordre auquel il allait obéir, et le quitta
pour rentrer dans sa patrie.
Pierre de Médicis chercha un asile à Venise. Laissons
parler Commines :
« Deux jours après, vint ledict Pierre en pourpoinct ou
« avec la robbe d'un varlet ; et en grant doubte le receurent
« à Venise, tant craignoient à desplaire au roy. Toutesfois
« ils ne le povoient reffuser par raison et désiroient bien
« sentir de moy que le roy en disoit; et demoura deux
ce jours hors la ville. Je désiroye à luy ayder et n'avoye eu
« nulle lettre du roy contre luy ; et dis que je croyoye sa
« fuyte avoir esté par craincte du peuple et non point par
« celle du roy. Ainsi il vint, et l'allay veoir le lendemain
« qu'il eut parlé à la seigneurie, qui le feirent bien logier
« et luy feirent très-grant honneur... Quant je le veis, il
« me sembla bien qu'il n'estoit point homme pour res-
« pondre. Il me compta au long sa fortune, et à mon povoir
« le reconfortay. Ung peu m'a fallu parler de ce Pierre de
« Médicis, qui estoit grant chose, veu son estât et aucto-
« rite ; car soixante ans. avoit duré ceste auctorité , si
« grande que plus ne povoit 1. »
Commines croyait la puissance des Médicis à jamais
détruite2 : il ne prévoyait pas qu'un siècle ne s'écoulerait
point sans que les petites-filles de Laurent le Magnifique
vinssent s'asseoir sur le trône de France.
Il est intéressant de comparer au récit de Commines la
lettre suivante de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
1 Mém., t. II, p. 360.
- Il semble que ceste lignée vint à faillir. Mém., t. II. p. 3,38.
O.OMMtNES. — II. Kl
146 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Monseigneur, cette nuit est arrivé ici le magnifique Pierre de
Médicis avec trente à quarante personnes, et il s'est logé dans
l'hôtel de certains banquiers-gentilshommes, delà maison des Lip-
pomano. Monseigneur d'Argenton, comme il me l'a fait savoir,
lui a fait visite ce matin chez lesdits gentilshommes , où il l'a
trouvé en petit pourpoint, tel que ledit Pierre est parti de Flo-
rence, à ce qu'il lui a raconté. Un envoyé de monseigneur de
Bresse était venu à sa rencontre avec des lettres du roi, par
lesquelles il l'engageait à s'arrêter à Bologne, les événements
qui se sont accomplis étant arrivés contre la volonté et au vif
déplaisir du roi , aussi bien que de Votre Excellence. Le roi
l'exhortait à ne pas perdre courage et annonçait qu'il enverrait
promptement quelqu'un vers lui. Ensuite monseigneur d'Ar-
genton me communiqua quelques lettres du cardinal de Gurck \
qui lui fait connaître que Sa Sainteté l'a désigné en qualité de
légat auprès de Sa Majesté Très-Chrétienne pour négocier la
paix et l'accord entre Sa Sainteté et Sa Majesté ; qui l'engage à
bien fortifier cette seigneurie dans son refus de prêter assistance
au roi Alphonse, et qui le prévient ensuite que ladite seigneurie
doit avoir fait dire au Souverain-Pontife qu'elle veut secourir le
roi Alphonse, au retour de la belle saison. Monseigneur d'Ar-
genton me demanda mon avis sur ce point, pour savoir s'il
y avait lieu de faire quelque observation à cette seigneurie. Je
lui dis qu'on parle de diverses façons et qu'on dit beaucoup de
paroles creuses sans fondement ; qu'il me paraît que la sei-
gneurie est tellement assurée et certaine des bonnes dispositions
de Sa Majesté Très-Chrétienne qu'elle peut se reposer sur elle
avec une juste confiance ; que néanmoins monseigneur d"Ar-
genton était trop sage, qu'il voyait et comprenait trop bien les
affaires pour que j'eusse rien à lui conseiller. Enfin il m'annonça
lo voyage de Sa Majesté Très-Chrétienne à Florence où elle a
dû entrer hier, et en dernier lieu il me chargea de l'excuser
auprès de Votre Excellence, s'il ne lui donne pas de ses nouvelles,
* Raymond Perrault, évêque de Gurck, créé cardinal en 1493.
DE COMMINES. 147
mais comme il me tient jour par jour au courant de ce qu'il
apprend du côté du roi et d'ailleurs, il pense que je le supplée
auprès de vous. Il me pria instamment de le recommander à
vous de la manière la plus expresse. Ayant répondu à tout
comme il convenait, j'ajoutai que je ferais tout ce qu'il m'avait
demandé, quoique ce fût chose bien superflue de le recomman-
der, Sa Seigneurie se recommandant amplement par elle-même.
Je me rappelle toujours à vos bonnes grâces.
Venise, le 18 novembre 1494.
TADDEUS V ICOMERCATUS 4.
Si Commines déplora la ruine de Pierre de Médicis , ce
fut surtout parce que ses intérêts privés en souffrirent. Il
avait confié des sommes importantes à leur banque de
Lyon. Un autre créancier se trouvait à Florence. C'était
un maître d'hôtel chargé de préparer le logement du roi,
qui pilla le palais de Pierre de Médicis, « disant que sa
« banque de Lyon lui devoit grant somme d'argent2. » Ce
maître d'hôtel ne partagea point avec Commines.
Ce fut dans un entretien à Venise que Pierre de Médicis
raconta à Commines que le duc de Milan, cet allié des
Français sur lequel on fondait tant d'espérances, ne son-
geait qu'à les rejeter au delà des Alpes 3. Ludovic Sforza
prétendait en savoir la façon 4, à ce qu'il avait écrit à Pierre
de Médicis et à ce qu'il écrivit aussi à la république de
Venise : le but auquel il tendait, avait été atteint le jour où
s'était accomplie son usurpation.
Commines ne se montre pas dans ses Mémoires plus
1 Archives de Milan (trad.).
4 Mém., t. II, p. 361.
8 Mém., t. II, p. 412.
* Mém., t. II, p. 412.
14.X LETTRES ET NEGOCIATIONS
afîîigé des malheurs de Pierre de Médicis que de ceux de
Cico Simonetta. Il rapporte que les ambassadeurs français
qui avaient obtenu de lui plus qu'il n'eût dû leur accorder,
le racontaient « en se raillant et se mocquant de luy \ »
Charles VIII entra en vainqueur à Florence , mais de
peur de mécontenter les Florentins, il n'osa pas y rappeler
Pierre de Médicis , dont la ruine n'avait été causée que par
sa condescendance vis-à-vis des Français.
Lorsque Florence , comme Pise, eut reçu les bannières
fleurdelisées, les Vénitiens s'émurent : ils ne riaient plus
et commençaient à avoir peur. Dès ce moment se multi-
plièrent les longs conseils et les mystérieuses ambassades
qu'inspirait une pensée hostile prête à se révéler d'après
les circonstances et les événements. Déjcà Venise se livre
à des armements que justifie la prudence, mais dont elle
cache le but.
Le 27 novembre, Commines écrit au duc de Milan :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recom-
mande à vostre bonne grâce. Vostre embassadeur vous escript
des bruys qui courent par ceste ville et du préparatif qu'ils font
tant par mer que par terre pour l'esté qui vient. Ils m'ont dit
puis six jours et à ung secrétaire que le roy m'avoit icy envoyé,
comment ils faisoient armer pour eulx garder du Turc ; et s'ils ne
font venir nuls estrangiers, je croy qu'ils n'ont intention sinon
d'eux bien garder, car ils sont en soubson grand.
On ne sauroit dire meilleures parolles que tousjours me disent
du roy et m'asseurent de ne riens faire contre luy. Mais depuis
qu'il est entré à Pise, ont sans cesse esté en ce conseil des Pre-
guay, et comme sçait vostre dit embassadeur de qui^e en ay plus
entendu que par autres, le bruit court par les jrens de la ville que
1 M ('ht.. t. II, p. 351.
DE COMMINES. 149
depuis que le roy est à Florence, qu'il leur a osté toute liberté et
que es maisons où nos gens sont logiés, l'on fait des choses mal
faictes touchant femmes *. Mais je sçay bien que tout cela se
trouvera mensonge et ne m'y arreste point. Ils disent aussi
qu'on liève je ne sçay quels deniers sur le peuple audit Florence,
ce que je ne croy pas bien, et ferez bien, monseigneur, de souvent
advertir le roy de ce qu'il aura à faire, car ces choses de ceste
ville ne sont pas si bien entendues là comme vous les entendez.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre
bon plaisir pour Facomplir à mon povoir, en priant à Dieu, mon-
seigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que vous
désirez.
Escript à Venise le XXVIIe jour de novembre.
Vostre très-humble et obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millcm -.
Au mois de décembre 1494, Milan et Venise « bran-
ce loient , » selon l'expression de Commines 3 ; mais grâce à
l'influence du seigneur d'Argenton , la défection était sans
cesse ajournée, et l'habile ambassadeur, profitant de ces
heureux résultats, voyait son crédit s'accroître auprès de
Charles VIII. Le roi lui adressait le bulletin quotidien de
ses étapes et de ses succès 4,- et le 28 décembre 1494, le
Sénat de Venise écrivait aux ambassadeurs qu'il avait
envoyés au camp français :
Nous avons appris par une source sûre que Sa Majesté Très-
1 Cf. Mém., t. II, p. 347.
- Document communiqué par M. Charavay. Il en existe une traduc-
tion aux archives de Milan.
3 Mém., t. II, p. 372.
* Mém., t. II, p. 370.
150 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Chrétienne tient présentement en plus grand crédit et en plus
d'estime que personne, monseigneur Philippe et le maréchal de
Gié, et que monseigneur de Saint-Malo et monseigneur du Bou-
chage ne sont pas aussi en faveur que de coutume. L'illus-
trissime seigneurie recommande à Votre Magnificence de lui
donner à cet égard des informations précises et complètes '.
Cependant, les luttes politiques devenaient d'autant plus
vives, qu'elles se mêlaient à de nombreuses rivalités et à
d'ardentes jalousies. Le roi des Romains, à qui l'on avait
persuadé que Charles VIII voulait ceindre à la fois à Rome
la couronne des empereurs d'Orient et celle des empereurs
d'Occident, s'alarma et résolut d'envoyer l'évêque de Trente
à Venise. Il y vint un autre ambassadeur du roi d'Espagne
qui craignait de voir les Français porter leurs drapeaux en
Sardaigne et en Sicile. En même temps, l'envoyé de Naples
multipliait ses démarches 2. « Toujours praticquer, dit
Commines, c'est la coustume d'Italie 3. »
Commines, plein du désir de tout savoir, entretenait
de fréquentes relations même avec les ambassadeurs enne-
mis qui résidaient à Venise ; et c'était de la bouche des
envoyés du Pape et du roi Alphonse qu'ii avait appris les
préparatifs qui se faisaient pour combattre les Français à
Viterbe ou pour faire débarquer les Espagnols à Reggio 4.
Il voyait aussi fréquemment l'ambassadeur de Bajazet II,
1 Archives du Sénat de Venise.
- Il y avoit ambassade de Naples, les suppliant tous les jours et leur
offrant ce qu'ils vouldroient, et confessoit le roy Alphonse avoir failly
vers eulx et leur remonstroit le péril que ce leur seroit si le roy venoit
an dessus de son entreprinse. Mém., t. II, p. 412.
3 Mém., t. II, p. 370.
4 Mém., t. II, pp. 363 et 427.
DE COMMINES. loi
bien qu'en ce moment même Charles VIII invoquât si haut
sa résolution de combattre les Infidèles.
Taddeo Vicomercati écrivait le 7 janvier 1495 au duc de
Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'ambassadeur d'Espagne est retourné ce matin à la seigneu-
rie, mandé par elle, si je suis bien informé. Je ne sais encore ce
qu'il vient pratiquer ici, sinon qu'il est chargé, entre autres
choses, par le roi son maître, d'engager la seigneurie à ne pas
envoyer cette année ses galères en Earbarie, parce que les
Maures lui importent peu dans ses embarras actuels. Monsei-
gneur d'Argenton, d'après ce qu'il m'a fait dire ce soir, a eu
aujourd'hui un entretien d'une bonne heure avec cet ambassa-
deur, et il n'a rien pu en obtenir, sinon l'assertion formelle
qu'on verrait de grandes choses en Italie au printemps et que
le roi son maître n'aurait jamais cru que Sa Majesté Très-
Chrétienne dût venir en ce pays. Ce sont les mêmes expressions
dont se servit hier avec moi un fils dudit ambassadeur, qui
assistait à la messe avec le prince, à cause de la solennité de
l'Epiphanie, et il ajouta que le roi d'Espagne paraissait fort
mécontent de l'arrivée des Français en Italie *.
Les magistrats de Venise continuaient à montrer à Com-
mines quelques-unes des lettres qu'ils recevaient, ou les lui
faisaient lire par un de leurs secrétaires 2. Néanmoins son
influence déclinait, et on allait jusqu'à lui insinuer qu'il
ferait bien de ne pas prolonger son séjour à Venise. Taddeo
Vicomercati le rapporte d'après l'aveu de Commines ; voici
ce qu'il mande, à ce sujet, au duc Ludovic :
1 Archives de Milan (trad.).
2 3Iém., t. II, p. 364.
182 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton m'a fait savoir aujourd'hui que
dans un entretien avec l'un de ceux qui se trouvent actuellement
dans le conseil de la seigneurie, celui-ci, l'engageant adroite-
ment à s'en aller d'ici, lui a dit spontanément, mais en termes
qui semblaient toutefois lui avoir été suggérés par d'autres,
qu'il vaudrait mieux qu'il se rendît auprès de Sa Majesté Très-
Chrétienne pour l'aider de ses conseils et lui persuader de faire
la paix, mais il lui répondit qu'il ne s'éloignerait qu'avec le congé
du roi ou par l'ordre formel de la République. Il me demanda si
je croyais que ces paroles lui eussent été dites de la part de la
seigneurie pour le faire partir, afin qu'elle fût plus à l'aise pour
pratiquer quelque chose avec les ambassadeurs du roi des Romains
qu'on attend, et avec l'ambassadeur d'Espagne, qui est arrivé. Je
sais que Sa Majesté Très-Chrétienne ne lui a écrit, depuis qu'il
est ici, qu'une ou deux fois, comme monseigneur d'Argenton me
l'a dit lui-même à plusieurs reprises, en se plaignant du gouverne-
ment du roi, qui devrait, dans l'intérêt de l'expédition , en com-
muniquer jour par jour les progrès à la seigneurie par l'intermé-
diaire de monseigneur d'Argenton, qui du moins n'aurait pas l'air
d'être sans mission; car on doit savoir combien il importe détenir
la seigneurie au courant de tout. A diverses reprises, en plusieurs
circonstances, ces gentilshommes lui ont dit qu'ils ne compre-
naient pas dans quel but l'ambassadeur de France était venu à
Venise, puisqu'il ne leur faisait jamais la moindre communica-
tion et n'écrivait jamais à son roi ce qui se passe ici. Je lui
répondis que son interlocuteur avait peut-être été de bonne foi
et qu'il ne fallait pas chercher à son discours un sens qu'il
n'avait peut-être pas ; que lors même que le conseil de retourner
auprès du roi viendrait de la seigneurie , ce n'était pas pour
le motif que monseigneur d'Argenton lui prétait, mais pour
un autre , car son séjour n'empêcherait pas la seigneurie de
négocier et d'entamer de nouvelles pratiques avec les autres
DE COMMINES. 153
ambassadeurs, si telle était son intention, ni de s'occuper des
questions relatives à ces affaires. Il m'approuva et me dit qu'il
avait des motifs pour supposer que ce langage lui a été tenu
parce qu'il réside ici sans utilité, puisque le roi son maître ne
communique rien à la seigneurie par son entremise et encore
moins par les ambassadeurs vénitiens, à qui il a peu parlé depuis
leur arrivée, ce qui n'est pas favorable à ses desseins ; et blâ-
mant le gouvernement du roi, il ajouta que si le roi savait le
trouble que la seigneurie peut jeter dans ses entreprises, il
en ferait plus de cas qu'il ne le fait, et se tiendrait avec celle-ci
dans d'autres termes. Je répliquai que certes il avait rai-
son, et que sachant la position du roi il devrait en avertir Sa
Mil j esté et le gouvernement. Il répondit qu'il avait écrit et insisté
et qu'il n'avait point encore obtenu de réponse ; qu'il avait envoyé
des messagers en poste et n'avait pu avoir de nouvelles, ni rien
connaître de ce qui intéresse l'expédition ; qu'il ne voulait plus
écrire, puisque ses conseils étaient pris en mauvaise part, et il
ajouta que Votre Excellence sait bien comment tout se passe à la
cour. Il termina* en disant que si les efforts du roi sont heureux
et couronnés de succès, l'honneur en revient plutôt à la Pro-
vidence qu'à l'habileté de son gouvernement 4. J'ai cru ne pas
devoir vous cacher cet entretien pour que vous en fassiez
l'usage que votre haute sagesse vous suggérera. Je compris
d'ailleurs que monseigneur d'Argenton serait bien aise que
vous puissiez engager le roi à entretenir des relations plus ami-
cales avec cette seigneurie. Je me recommande toujours à Votre
Altesse.
Venise, 11 janvier 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vi c o m e r c a t u s -.
Si Charles VIII eût été arrêté dans sa marche, une ligue
1 Commines a exprimé la même pensée dans ses Mémoires.
- Archives de Milan (trad.).
154 LETTRES ET NEGOCIATIONS
eût été aussitôt conclue contre lui : « J'en estoye bien
« asseuré, » dit Commines l.
Un grand événement allait consolider pour quelque temps
encore la position diplomatique de Commines. Le 31 décem-
bre 1494, Charles VIII était entré à Rome, et le 15 jan-
vier, le Pape avait signé un traité de paix et d'amitié.
Taddeo Vicomercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Le bruit s' étant répandu dans ce pays, depuis hier soir,
que le révérend vice-chancelier avait quitté Rome avec quel-
ques cardinaux pour se rendre auprès de Votre Excellence, et
le public faisant à ce sujet toutes sortes de gloses et de com-
mentaires selon son habitude , je me suis rendu aujourd'hui chez
monseigneur d'Argenton et j'ai touché aussi un mot de ces
rumeurs. Sa Seigneurie, sans me répondre, me mit sous les
yeux une lettre de monseigneur de Beaumont, écrite à Rome
le 16, qui lui annonce que le roi est d'accord avec le Pape ; qu'il
laisse le fort Saint- Ange entre les mains de celui-ci, mais que
Sa Sainteté abandonne au roi toutes les autres forteresses de
l'Église ; que le seigneur Ascagne - est parti de Rome, ne se fiant
pas trop à la parole du Pape. On lui donne quelques autres nou-
velles insignifiantes. Il m'entretint ensuite des nombreuses raisons
qui ont pu amener le roi à faire cet accord, qui ne satisfait pas
tout le monde ; il en conclut que je pouvais me tranquilliser et
qu'on ne ferait contre le seigneur Ascagne rien qui pût motiver
chez vous le moindre mécontentement, car vous savez bien,
disait-il, que Sa Majesté n'est pas ingrate et vous ne pouvez croire
sérieusement qu'on entreprenne rien de fâcheux contre ledit
révérendissime seigneur. Il parla ensuite du caractère du roi et
1 Mém.yt. II, p. 372.
2 Le cardinal vice-chancelier Ascanio Sforza, dont Taddeo Vicomer-
cati parle au commencement de cette lettre.
DE COMMINES. 155
de son gouvernement. Je l'assurai que rien au monde ne pour-
rait faire départir Votre Excellence de son respect et de ses
bonnes dispositions envers Sa Majesté Très-Chrétienne; que
je ne voyais aucune raison pour ne pas prendre en sérieuse
considération les affaires de la seigneurie; que toutefois je
n'étais pas sans quelque inquiétude, surtout au sujet des rumeurs
qui circulent, la seigneurie n'ignorant pas combien elles
sont fondées, pour des motifs qu'elle connaît mieux que moi. Il
répliqua qu'il avait été nécessaire pour bien des raisons que le
roi s'entendit avec le Souverain-Pontife et qu'il n'y avait rien
à craindre pour le seigneur Ascagne ; que tout se calmerait et
qu'il ne fallait pas en douter le moins du monde, quoi que le
public pût dire. Je passai, comme de coutume, plus d'une
heure à entretenir Sa Seigneurie de ces questions et d'autres
encore. Au moment où j'allais me retirer, arriva Julien de
Médicis avec trois ou quatre personnes. Je le laissai avec
monseigneur d'Argenton.
Venise, 21 janvier 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus.
A cette lettre était joint le post-scriptum suivant :
Votre Excellence, qui a suivi les événements jour par jour,
a toujours pu s'apercevoir que ceux d'ici ne voyaient qu'avec
déplaisir les succès de Sa Majesté Très-Chrétienne et sa pré-
sence en Italie. Néanmoins, on m'a, ce matin, communiqué
l'accord de Sa Majesté et du Pape, avec de telles démonstra-
tions qu'on eût dit qu'ils en ressentaient intérieurement une
grande joie ; c'est probablement une feinte pour cacher quelque
projet. Je fus mandé en hâte et tard; qui aurait cru que la
seigneurie fût levée à cette heure? Le prince, avant d'aborder
un autre sujet, me dit qu'on venait de recevoir à l'instant la
nouvelle dont il allait me faire part. La même communication
fut faite à monseigneur d'Argenton, chez lequel l'ambassadeur
166 LETTRES ET NEGOCIATIONS
du roi Alphonse était allé un peu auparavant. L'après-diner
il y eut conseil des Pregadi, et le soir le bruit se répandit,
tant par les lettres privées des marchands que par les propos
des gentilshommes, que monseigneur le vice-chancelier quittait
Rome avec Lonate, pour se rendre à Milan, et que les cardinaux
Colonna et Savelli partaient aussi, ne se trouvant plus en sûreté
à Rome.
Même date que ci-dessus.
Je me recommande toujours à vos bonnes grâces,
Taddeus Vicomercatus *.
Nous avons vu Commines insister près du duc de Milan
pour qu'il obtînt que Charles VIII ménageât davantage la
république de Venise. Ludovic déféra à sa prière, et le roi
de France en tint compte dans une certaine mesure, comme
nous l'apprend une autre lettre de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
La lettre de Votre Excellence, du 20, ne réclame point de
réponse, sinon que j'ai fait savoir à monseigneur d'Argenton
que Votre Excellence a invité Sa Majesté Très-Chrétienne à
user, par son entremise , de termes plus affables envers cette
illustre seigneurie. Après avoir remercié Votre Altesse de cette
démarche, il témoigna qu'il en avait déjà retiré quelque satisfac-
tion et qu'il en avait bien vu l'effet, ayant reçu, comme vous le
savez, des lettres du roi Très-Chrétien qui contiennent les arti-
cles du traité de Sa Majesté avec le Souverain-Pontife, et
d'autres lettres de monseigneur de Saint- Malo... Je me recom-
mande aux bonnes grâces de Votre Excellence.
Venise, 25 janvier 1495.
Votre humble serviteur,
Tadoeus Vicomercatus".
1 Archives de Milan (trad.).
- Archives de Milan (trad.).
DE COMMINES. 157
A cette lettre succéda celle que nous allons reproduire
et qui est également adressée au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton a reçu les articles du traité conclu
entre le Pape et le roi Très-Chrétien, comme j'en informai
Votre Excellence par une lettre du 23. Il les a communi-
qués immédiatement à la seigneurie et lui en a laissé copie;
quand on les lui eut rendus, il me les fit montrer, après s'être
en personne présente chez moi. Ainsi que je l'ai fait savoir à
Votre Excellence, ils sont en tout et pour tout semblables à
ceux que Votre Excellence m'a chargé de communiquer à cette
seigneurie, sauf que les siens sont rédigés en français. Je me
recommande toujours à vos bonnes grâces.
Venise, 27 janvier 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus*.
Cependant, tandis que le roi traitait à Rome, on voyait
se réveiller aux bords de l'Arno les vieilles discordes de Pise
et de Florence, que les Français n'avaient pu apaiser.
Commines en fut vivement affligé, comme on peut en juger
par cette lettre de Taddeo Vicomercati au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, de bonne heure, monseigneur d'Argenton fit mander
mon chancelier et lui dit qu'il avait à m'apprendre les grands
troubles qui avaient éclaté à Florence. La veille au soir,
vers une heure de la nuit, ajouta-t-il, étaient venus chez lui
quelques Florentins, tant des amis de Pierre de Médicis que
de ses ennemis , et , lui montrant des lettres de Florence , ils
lui annoncèrent que les citoyens de cette ville s'étaient sou-
1 Archives de Milan (trad.).
158 LETTRES ET NEGOCIATIONS
levés ; qu'ils avaient fait venir plus de dix mille cuirasses et
d'autres armes , prétendant recouvrer ce que les Français leur
avaient enlevé ; qu'ils avaient déjà fait marcher du monde pour
assiéger Pise et s'étaient emparés de quelques châteaux des
Pisans, et que les Génois avaient envoyé quatre cents hommes
à Pise; que les Florentins, n'ayant jusqu'à présent obtenu du
roi que de belles paroles, relativement à la restitution de leurs
domaines, s'étaient résolus à les reprendre de force. Sur quoi
monseigneur d'Argenton avait fait observer à ses visiteurs que
les Florentins avaient grand tort de recourir à de semblables
moyens et que ce n'était rien moins que s'insurger contre le
roi ; qu'ils ne pouvaient se plaindre de Sa Majesté , sachant
bien que Pierre de Médicis ne lui avait donné lesdites terres
que par leur charge, afin qu'il les gardât pour sa sécurité
pendant l'expédition dans le royaume de Naples ; que s'ils entre-
prenaient quoi que ce soit contre cette convention, les Fran-
çais, qui étaient à Pise et à Livourne, se tourneraient immédia-
tement contre eux, et bien qu'ils fussent peu nombreux, ils
leur feraient une guerre plus rude qu'ils ne le croyaient ; que
le, roi lui-même n'y pourrait obvier, puisque Sa Majesté a
été constamment préoccupée d'intérêts plus' graves, et que dès
lors il n'y a pas lieu de s'étonner qu'ils n'aient obtenu jusqu'à
présent que de belles paroles. Lesdits marchands reconnurent
eux-mêmes que les Florentins devaient rester dans les termes
de leur convention s'ils ne voulaient pas chercher leur mal-
heur. Monseigneur d'Argenton se montre fort contrarié de ces
mouvements, dans la crainte qu'ils n'entravent l'expédition de
Naples. Il a répété à mon chancelier que lesdits marchands
lui avaient appris que les Florentins députaient en ce moment
un ambassadeur auprès de cette seigneurie. Mon chancelier
lui répondit qu'il n'avait absolument rien ouï dire de ces sou-
lèvements et lui promit de me rapporter le tout ; et comme
monseigneur d'Argenton écrivait en ce moment à l'ambassadeur
français qui réside à Florence, il dit de lui-même qu'il l'entre-
tenait de ses affaires privées et non de ces événements. Il
DE COMMINES. 159
est vrai que les marchands florentins ont ramassé dans ce pays
toutes les cuirasses qu'ils ont pu trouver; la chose m'a été
affirmée par des marchands milanais, qui leur en avaient vendu
une bonne quantité, dont la plupart n'avaient plus vu le jour
depuis longtemps, et lesdits Milanais riaient beaucoup de ce
méchant marché. Je me recommande toujours à vos bonnes
grâces.
Venise, le dernier jour de janvier 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus1.
Les affaires privées auxquelles Commines faisait allusion
à propos des lettres qu'il adressait à Florence , concernaient
ce qu'il avait à réclamer des dépôts confiés autrefois par
lui à la banque des Médicis. D'autres contrariétés lui étaient
réservées à Milan , où les marchands qui avaient avancé
de l'argent au roi, invoquaient sa caution personnelle pour
être payés sans retard.
Le 12 janvier 1495, le duc de Milan écrivait à Com-
mines :
Monseigneur, depuis la fin du mois de septembre dernier est
expiré le délai où devaient être restitués et payés les trente
mille écus pour lesquels plusieurs seigneurs de la cour (et
notamment Votre Seigneurie pour quatre mille écus) se sont
engagés vis-à-vis de Jean de Beoleo, de François Magiolino et
de François de Rome, nos marchands, qui vous ont aidés, grâce
à notre intervention, et qui se plaignent de ce que cette somme
ne leur est pas restituée, car ils en ont besoin pour leurs opé-
rations. C'est pourquoi je prie instamment Votre Seigneurie de
faire payer sa part dans cette créance parce que, si elle ne le
1 Archives de Milan (trad.).
ICii LETTRES ET NEGOCIATIONS
faisait point, nos marchands poursuivraient en justice l'exécu-
tion de l'engagement qu'ils ont de vous et des autres seigneurs,
et quelque regret que nous en eussions à cause de l'amour que
nous portons à Votre Seigneurie, nous ne pourrions honnête-
ment les en empêcher * .
Commines répondit en ces termes à Ludovic Sforza :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recom-
mande à vostre bonne grâce. J'ay receu une lettre qu'il vous a
pieu m'escripre, faisant mention de quatre mille ducats dont je
suis respondant à aucuns marchans de Millan, afin que les
paiasse avant qu'ils ne procédassent selon l'obligation contre
moy et autres obligés envers eulx pour trente mille ducats.
Monseigneur, je sçay bien que, avant partir de Vienne, je fus
requis avec d'autres pour respondre pour cinquante mille ducats,
et pluscurs en y eut qui refusèrent de le faire , et à l'eure le
conte Carie dist -qu'il se mettroit pour la plus part, si les autres
qui en estoient requis ne se vouloient mettre, et qu'il ne s'en
falloit point soulcier, et s'y mist pour vingt mille, et voyant
cola et que monseigneur de Sainct-Malo et monseigneur le
séneschal s'y mettoient , je m'y mis aussi , espérant qu'ils en
savoient bien l'issue.
Monseigneur, je en escripts à ceulx qui y sont obligés, com-
bien que je croy que leur en avez escript. Toutefois les affaires
du roy sont encores bien troublées, et a besoing de vostre faveur
et amytié plus que jamais. Je ne veulx point nyer, ny mettre
on doubte la debte, mais bien vous supplier détenir la main que
je ne feusse point tost pressé et que premiers on s'adressast à
ceulx qui pevent le plus pour les faire paier.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre
bon plaisir pour lacomplir à mon povoir. En priant à Dieu,
1 Archives de Milan (trad.).
DÉ COMMiNÈS. 101
monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce
que vous désirez.
Escript à Venise^ le 1111e jour de février.
S'il est vray ce qu'on dit, le Pape monstre qu'il est homme de
mauvaise foy.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millau 1 .
Voici quels étaient les événements auxquels faisait allusion
la dernière phrase de la lettre de Commines. Le cardinal de
Valence, César Borgia, avait été remis par le Pape comme
otage entre les mains du roi de France. Il s'échappa du
camp français à Velletri, au moment même où les ambas-
sadeurs du roi d'Espagne déclaraient à Charles VIII que le
traité de Barcelone était rompu. Commines se hâta de com-
muniquer ces importantes nouvelles à l'ambassadeur mila-
nais qui en fit part en ces termes à Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
L'illustrissime seigneurie a fait connaître ce soir à monsei-
gneur d'Argenton, par un de ses chanceliers, qu'on a reçu de
Rome, par lettres du 2 et du 3, l'avis que le Pape avait manifesté
un vif mécontentement de ce que le cardinal de Valence avait
quitté Velletri, et qu'il avait fait chercher avec soin où il s'était
retiré pour le faire revenir, puisqu'il doit y avoir des ambassa-
deurs délégués près de Sa Majesté Très-Chrétienne aux termes
des articles approuvés par Sa Sainteté et afin de témoigner au
roi sa ferme intention de respecter les dits articles. On ajoute
que malgré le refus du châtelain de Civita-Vecchiade rendre cette
1 Document communiqué par M. Charavay.
commises. — II. H
162 LETTRES ET NEGOCIATIONS
forteresse ù Sa Majesté, elle n'en était pas moins passée entre
les mains de Sadite Majesté Très-Chrétienne. On dit aussi qu'il
n'était pas vrai que les ambassadeurs d'Espagne eussent protesté
contre le roi de France et menacé de lui déclarer la guerre,
mais qu'il était exact qu'à Velletri ils lui avaient parlé en termes
très-vifs pour le détourner de son entreprise. Monseigneur
d'Argenton, qui s'était montré fort mécontent que le Pape se fût
prononcé contre le roi, n'eût pas plus tôt reçu ces nouvelles quil
me les fit communiquer avec allégresse, disant qu'il ne pouvait
croire que les sérénissimes rois d'Espagne voulussent attirer la
foudre sur eux, en rompant avec la couronne de France. Je me
recommande de nouveau à vos bonnes grâces.
Venise, le 6 février 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus ' .
Commines avait acquis, en ce moment, la conviction que
Venise était d'accord avec le roi d'Espagne dans l'hostilité
qui se manifestait contre la France. Pensa-t-il que l'on pou-
vait prévenir l'explosion de ce mauvais vouloir par quelque
tentative hardie , et qu'en présence des rassemblements de
troupes vénitiennes dans la Polésine de Rovigo, il était
licite de diriger un coup de main contre la cité même de
Venise ? Nous n'oserions résoudre cette question , et nous
nous bornerons à rapporter les faits.
Le corps d'armée confié au sire d'Aubigny, de la maison
de Stuart, qui formait l'avant-garde, avait été, dès le début
de la campagne, gêné par une partie de son artillerie trop
pesante pour faire la guerre au milieu des montagnes. Il
avait fallu la laisser à Castro-Cano, et un envoyé spécial fut
chargé de demander qu'on pût , à travers le territoire de
' Archives de Milan (trad.).
DE COMMIMES. \c>y,
Venise, la transporter à Ravenne pour l'embarquer et la
renvoyer en France. De là un grand émoi parmi les Véni-
tiens si prompts à s'inquiéter.
Le Sénat s'assembla, et on lui proposa la résolution sui-
vante :
Il est décidé que notre sérénissime prince répondra dans les
termes que sa sagesse lui suggérera, en présence de monseigneur
d'Argenton , à l'envoyé de Sa Majesté Très-Chrétienne, sur la
communication que celui-ci a soumise au Conseil, touchant le
transport par mer de certaines pièces d'artillerie qui se trouvent
à Castro-Cano et qu'on veut embarquer à Ravenne en destina-
tion du royaume, en ce sens :
Que nous avons remontré audit envoyé la difficulté d'embar-
quer ladite artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et
en même temps pour le danger qui pourrait s'en suivre. Néan-
moins, si ledit envoyé trouve bon d'insister, nous sommes contents
qu'il le fasse avec notre permission et licence, sous cette condi-
tion que, pour des motifs raisonnables, ladite artillerie ne soit ni
embarquée, ni transportée sur nos bâtiments, et qu'il n'en résulte
aucune charge pour notre territoire, sans utilité pour Sa Majesté
Très-Chrétienne : lequel point sera justifié par notre susdit séré-
nissime prince, en employant les arguments les plus efficaces
qui conviennent à la matière.
Lorsqu'on passa au vote, il y eut cent dix-sept suffrages
contre, soixante-trois pour, et treize suffrages douteux : la
résolution fut donc rejetée.
Cent trente-une voix se prononcèrent pour :
Que la présente matière fût résolue le soir même et que
tout membre de ce collège fût tenu de donner son opinion, à
peine, par chaque abstention, d'une amende de cinq cents ducats,
exigibles par les avocats de la Commune, sans autre avis.
104 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Trente -huit seulement demandèrent :
Que la présente affaire fût ajournée au lendemain et que le
Conseil fût convoqué de nouveau pour en délibérer.
Quarante-six émettent le vœu :
Qu'il soit répondu à l' envoyé susdit en ce sens : Que nous
avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite
artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également
pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si ledit
envoyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec
notre autorisation et notre licence ; mais en même temps qu'il
soit entendu que, par le moyen le plus prudent et le plus secret
qu'il sera possible, le prince et le collège devront proposer et
persuader audit envoyé d'employer quelque bâtiment étranger
pour transporter ladite artillerie, et que le prince et le collège
susdits prendront toutes les mesures convenables pour y par-
venir. '
Soixante-huit voix contre soixante dix-huit opinent:
Qu'il sera répondu audit envoyé en cette forme : Que nous
avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite
artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également
pour le danger qui pourait s'en suivre ; néanmoins , que si l'en-
voyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec
notre permission et notre licence ; mais en même temps il sera
entendu que si, cette réponse ayant été faite, ledit envoyé sollicite
la faveur d'obtenir des bâtiments pour le transport de ladite
artillerie , il lui sera répondu qu'il ait à se pourvoir lui-même
des bâtiments appartenant à des particuliers qui lui convien-
dront le mieux.
Enfin cent soixante-treize voix contre six déclarent :
Qu'il sera répondu audit envoyé eu cette forme : Que nous
DE COMMINES. 165
avons remontré audit envoyé la difficulté d'embarquer ladite
artillerie à Ravenne, à cause du défaut de port, et également
pour le danger qui pourrait s'en suivre ; néanmoins, que si l'en-
voyé insiste, nous sommes contents qu'il puisse le faire avec
notre permission et notre licence, sous cette condition : que, pour
des motifs très-raisonnables, ladite artillerie ne sera ni embar-
quée, ni transportée dans le royaume sur nos bâtiments , et
qu'il ne pourra résulter de ce transport aucun tort pour notre
autorité, sans utilité pour le roi Très-Chrétien : ce qui sera jus-
tifié par le sérénissime prince, en employant tous les arguments
qui conviennent à la matière ' .
Dans le midi de l'Italie, les armes françaises restaient
victorieuses; Gaëte et Capoue étaient conquises, et les ban-
nières fleurdelysées s'approchaient de Naples. Taddeo Vico-
mercati écrit au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce soir, au sortir d'une fête que la seigneurie donne chaque
année à pareil jour, j'étais allé me promener en barque sur le
canal avec monseigneur d'Argenton, quand nous fûmes rejoints
par un secrétaire de la seigneurie qui, en ma présence, fit con-
naître à monseigneur d'Argenton que la seigneurie avait reçu des
lettres du 19, lui annonçant l'entrée de Sa Majesté à Capoue, où
les habitants l'avaient accueillie avec toute sorte d'honneurs et
de réjouissances. Aversa lui a fait offrir d'ouvrir ses portes et de
se soumettre ; le territoire de Gaëte avait aussi été occupé et la
citadelle de cette ville était sur le point de capituler. Il lui remit
ensuite une lettre de monseigneur Péron de Baschi , informant
monseigneur d'Argenton des heureux succès de Sa Majesté
Très-Chrétienne, de la prise de Capoue par son armée et de
l'arrivée du comte de Pitigliano et de monseigneur Jean-Jacques
Trivulce près de Sa Majesté. Monseigneur Péron pense que le
1 Archives du Sénat de Venise (trad.)-
166 LETTRES ET NEGOCIATIONS
roi Ferdinand lui-même viendra en personne au-devant de
Sa Majesté; il annonce l'arrivée d'un trompette du seigneur
Virginio Ursino , qui venait lui demander un sauf-conduit pour
que le dit Ursino pût se rendre auprès d'elle. Il termine en
disant qu'il espère qu'on sera à Naples dans quelques jours. En
rentrant chez moi, je trouvai un autre secrétaire de la seigneurie
qui me fit le même message , me donnant avis de l'entrée du roi
à Capoue et de la soumission d'Aversa et de Gaëte à Sa Majesté.
Je me recommande toujours à vos bonnes grâces.
Venise, le 26 février 1495.
-Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus '.
Sur ces entrefaites, les Français marchaient toujours.
Le 22 février 1495, Charles VIII occupa Naples. « Tout,
« dit Commines, se mit à faire bonne chière et joustes
« et festes, et entrèrent en tant de gloire, qu'il ne
« sembloit point aux nostres que les Italiens fussent
« hommes 2. » Puis on joua en présence du roi des pièces
satyriques où l'on tournait en dérision non-seulement le roi
d'Espagne et le roi des Romains, mais aussi le Pape et le
doge de Venise 3.
La nouvelle de la prise de Naples arriva le 2 mars à
Venise, comme nous l'apprend cette lettre de Taddeo Vico-
mercati au duc de Milan :
J'ai communiqué ce matin à la seigneurie la harangue que vous
a adressée monseigneur de la Volte, ambassadeur du roi Très-
1 Archives de Milan.
2 Mém., t. II, p. 397/-
? Et factaa sunt coram rege Francise per suos tragedhe et comedise
de Papa, Romanorum et Hispaniêe regibus ac Venetornm illustris-
simes ducibus, collusorie et more gallico derisorio. Relation avon.
(Pr. de l'histoire rie Charles VIII, éd. ^onKFRov, p. 715.)
DE COMMINES. 167
Chrétien, et la réponse que vous lui avez faite, ainsi que vous
m'en chargiez par votre lettre du 25. Je lui donnai également
lecture de lavis de la prise de Naples par Sa Majesté Très-Chré-
tienne, comme vous me l'avez prescrit par une autre lettre du 27.
Le plus âgé des conseillers, en l'absence du prince retenu par
une légère indisposition, remercia Votre Excellence de sa bien-
veillante communication, en me disant qu'eux aussi avaient reçu
ce matin même l'avis de l'entrée du roi Très-Chrétien à Naples et
du retour du roi Ferdinand au château de l'Œuf, tandis que
ceux du Château-Neuf bombardent la ville de Naples, et les
Français le Château-Neuf lui-même. J'ai fait la même commu-
nication à monseigneur d'Argenton qui a témoigné la plus
grande satisfaction de vos bonnes dispositions envers son maître
en me répondant que Sa Majesté est obligée à Votre Excellence
et qu'il sait bien ce que vous avez écrit à diverses reprises au roi
et à quelqu'un placé près de lui, que vous chargiez de lui commu-
niquer vos lettres : il me remercia ensuite de ma communication
et m'apprit qu'à l'instant même un chancelier de la seigneurie
lui apportait des lettres de Naples, où le roi lui annonce son
entrée au fort de Capoue avec sa garde et lui fait part de l'espé-
rance qu'il a de voir prochainement tout le royaume pacifie ;
en même temps il lui envoie une seconde lettre contenant la
même chose, que monseigneur d'Argenton présentera demain à
la seigneurie.
Venise, le 2 mars 1495.
Taddeus Vicomercatus '.
Lorsque les Vénitiens apprirent cette importante nou-
velle, ils s'empressèrent de faire appeler Commines et de
la lui annoncer, « monstrans en estre joyeux. » Us ajou-
taient toutefois que le château n'était pas conquis et qu'il
s'y trouvait une forte garnison. Commines comprit aisé-
ment « qu'ils avoient bonne et seure espérance » que te
1 Archives de .Milan (trad.).
168 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Chàteau-Neuf , où s'était enfermé le marquis de Pescaire,
ne partagerait pas le sort de la ville. On sut bientôt que le
château était tombé au pouvoir des Français. Cette fois
encore, ils firent chercher Commines. Ils étaient au nombre
de cinquante ou soixante dans le palais du doge, accablés
de tristesse, la tête baissée et cachée entre leurs mains,
« plus esbahis et plus espoventés » que les sénateurs
romains après la journée de Cannes. Personne ne s'adres-
sait, soit de la parole, soit du regard, à l'ambassadeur
français qui les regardait « à grant merveille. » Seul, le
doge ne paraissait pas troublé : il raconta ce qu'il venait
d'apprendre, et le fit avec un air de satisfaction. Cet homme
de bien, si sage, si aimable, méritait l'éloge qu'en fait Com-
mines : « Nul en la compaignie ne se savoit faindre si bien
« que luy l. » Commines, de son côté, multiplia les offres
et les assurances pour calmer les Vénitiens et « les oster de
« souspecon. »
A Milan comme à Venise, cette nouvelle produisit une
sensation profonde, et le duc Ludovic écrivit lui-même à
Commines :
Nous avons récemment fait connaître à Votre Seigneurie que
nous avions remarqué avec quelque tristesse que le roi Très-
Chrétien ne nous avait pas annoncé la reddition de Naples. Nous
sommes cependant de ceux qui ne céderions à personne au monde
l'honneur de prendre la plus grande part à ses succès et à sa
prospérité, et partout où il a été et où il sera nécessaire d'aider
Sa Majesté, elle peut compter que personne ne Ta fait et ne le
fera de meilleur cœur que nous. C'est l'affection singulière que
nous portons à Sa Majesté, qui nous engageait à vous écrire com-
bien nous aurions souhaité qu'elle nous donnât dans sa prospé-?
1 .Unn,t. II, p. 118.
DE COMMINES. 1G9
rite quelque marque d'une sympathie, sur laquelle nous n'osions
plus compter après le silence qu'elle gardait à notre égard. Main-
tenant que les lettres de Sa Majesté, dont la copie est jointe à
celle-ci, nous ont été remises par monseigneur de la Volte,
non-seulement nous en avons éprouvé une extrême joie parce
qu'il eût été impossible de nous écrire avec plus d'amour , mais
encore nous regardons comme un devoir d'en faire part à Votre
Seigneurie, afin qu'elle sache qu'autant, nous avons ressenti
de déplaisir ces jours derniers parce qu'on ne nous annonçait
pas ce grand événement, autant nous éprouvons aujourd'hui
d'allégresse et de bonheur, en voyant Sa Majesté nous témoi-
gner par ses lettres si affables qu'elle répond à notre affection
et quelle l'apprécie telle qu'elle est, en se montrant persuadée
que personne au monde ne se réjouit plus que nous de sa pros-
périté f.
Au moment même où le duc de Milan se livrait à ces
emphatiques et fallacieuses protestations , il envoyait à
Venise l'évêque de Corne, Antoine Trivulce, et Francesco-
Bernardino Visconti , et alors commencèrent secrètement et
pendant la nuit ces conférences d'où devait sortir la ligue
contre la France. Commines en fut instruit. Habile dans l'art
de corrompre, « il avoit bons moyens d'estre adverty. » Il
savait que l'ambassadeur espagnol avait passé déguisé à
Milan et que Ludovic Sforza « conduisoit » les Allemands.
Aussi se fait-il honneur de sa perspicacité : « Ceulx de Mil-
« lan me vindrent veoir , dit-il , et m'apportèrent lettre de
« leur maistre, et me dirent que leur venue estoit parce
« que les Vénissiens avoient envoyé deux ambassadeurs à la
« ville de Millau ; mais cecy estoit mensonge et tromperie
« et toute déception, car tout cela estoit assemblé pour
1 Archives de Milan (1 mars 1495).
170 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« faire ligue contre le roy. Après me demandèrent si je
« ne sçavoye point que estoit venu faire cest ambassadeur
« d'Espaigne et celluy du roi des Rommains, affin qu'ils en
« peussent advertir leur maistre. Pour ces raisons et
« voyant la ligue si approchée , ne voulus plus faire de
« l'ignorant, et respondis audict ambassadeur de Millan
« que, puisqu'ils me tenoient termes si estranges, je
« vouloye monstrer que le roy ne vouloit point perdre
« l'amy tié du duc de Millan , s'il povoit remédier ; et moy,
« comme serviteur, m'en vouloye acquiter et excuser des
« mauvais rapports que on en pourroit avoir faicts audict
« duc leur maistre , que je croyoye estre mal informé ; et
« qu'il debvoit bien penser , avant que perdre la recon-
« gnoissance de tel service comme il avoit faict au roy,
« que nos roys de France ne furent jamais ingrats, et que,
« pour quelque parolle qui povoit avoir esté dicte , ne se
« debvoit point despartir l'amour de deux, qui tant estoit
« séante à chascune desdictes parties, et les prioye qu'ils
« me voulsissent dire leurs doléances, pour en advertir le
« roy avant qu'ils feissent aultre. Ils me jurèrent tous et
« feirent grans sermens qu'ils n'en avoient nul vouloir :
« toutesfois ils mentoient et estoient venus pour traicter
« ladicte ligue l. »
C'est sous l'influence de ce sentiment et de cette émotion
que Commines adressa au duc de Milan l'une des plus belles
lettres qu'il nous ait laissées :
Monseigneur, si très-humblement comme je puis, me recom-
mande à vostre bonne grâce. J'ay receu deux lettres de vous,
dont humblement vous mercie et répute à grant honneur de
1 Mém., t. II, p. 114.
DE COMMINES. 171
quoy il vous plaist m'escripre les choses qu'il vous semble où
le roy fault recongnoistre envers vous l'amour que vous luy avez
portée et que lui portez, et suis très-joyeulx, monseigneur, de
quoy vous le prenez à cueur ; car ce me semble vray signe
d'amour, et vous dy bien, monseigneur, que si mon povoir estoit
grant envers le dit seigneur, que je mettroye peine de amender
la faulte si elle y estoit, et m'en suis acquicté d'en escripre ;
mais comme autreffois vous ay dit et vous l'avez congneu, ceste
erreur ne procédoit point de luy , et la lettre que maintenant
vous a escripte, est du jour ou du lendemain qu'il entra à
Napples, et en ay de ceste date, mais les chevaucheurs ne sont
point fort diligens, comme vous saura bien dire monseigneur
de la Yaulte.
Le roy a eu deux de ses prédeéesseurs roy s de France qui
n'ont point esté ingras vers leurs amys de qui ils avoient
receu plaisir. Le roy Charles son grant père estant en très-
grant nécessité des Anglois et en doubte du roy Alphons le
Premier, allyé des dis Anglois, comme sa maison a esté de tout
temps, luy requist ne luy vouloir faire aucun dommaige en
Languedoc, ce qu'il povoit bien faire , car il estoit lors en
Cathelongne, mais le dit roys Alphons luy fit gracieuse res-
ponse, disant que, veu l'affaire en quoy il estoit, qu'il n'entre-
prendroit riens contre luy. Ceste responce garda le dit roy
Charles, qui jamais depuis pour prospérité qu'il eust, ne voulut
en son nom prester l'oreille à faire riens contre le dit roy
Alphons.
Le feu roy Loys, à qui Dieu pardoint, voyant l'amour que luy
monstra le feu duc de Millan Francisque,, vostre père, tant de
luy envoyer gens d'armes à son affaire et d'un bon conseil qu'il
luy donna, l'a aymé toute sa vie et tenu en aussi grant révé-
rence comme s'il eust esté son père, et encores le recongneut
envers le feu duc Gualéace vostre frère en quelque temps que
est passé, pour quoy conclus, monseigneur, que tous les plaisirs
dessus dis ensemble ne sont point à comparer à ceulx que
vous avez fais au roy de présent, et ay espérance qu'il ne
172 LETTRES ET NEGOCIATIONS
vouldra point estre mains recongnoissant envers vous que ses
prédécesseurs ont esté devers les dessus dis seigneurs , et si
aura plus affaire de vous pour luy aider à garder le royaume
de Napples, quant il en sera party, qu'il n'a eu à le conquérir.
Plaise vous, monseigneur, tousjours me commander vostre
bon plaisir pour Tacomplir à mon povoir, en priant à Dieu,
monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce
que vous désirez.
Escript à Venise le ixe jour de mars 1495.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
Je ne vous escrips riens des nouvelles d'icy pour ce que
messeigneurs les ambassadeurs que vous y avez, vous aver-
tissent de tout f .
Commines jugea utile de répéter aux Vénitiens ce qu'il
venait de dire aux ambassadeurs du duc de Milan : « Le
« lendemain, continue-t-il , allay à la seigneurie leur parler
« de ceste ligue et dire ce qu'il me sembloit servir au cas ;
« et entre aultres choses, je leur dis que en l'allyance qu'ils
« avoient avec le roy et qu'ils avoient eue avec le feu roy
« Loys son père, ils ne povoient soustenir les ennemys
« l'ung de l'aultre , et qu'ils ne povoient faire ceste ligue
« dont l'on parloit, que ce ne fust aller contre leur pro-
« messe. Ils me feirent retirer ; et puis quant je revins, me
a dit le duc que je ne dehvois point croire tout ce que l'on
« disoit par la dicte ville, car chacun y estoit en liberté et
« povoit chascun dire ce qu'il vouloit : toutefois , qu'ils
1 British Muséum, fonds Egerton, 1963, f° 1. Cette lettre a été
publiée par M. Charavay dans V Amateur d'autographes du 16 avril
1865, et il en existe une traduction italienne aux archives de Milan.
DE COMMINES. 17::
« n'avoient jamais pensé faire ligue contre le roy, ne jamais
«.< ouy parler ; mais, au contraire, qu'ils désiroient faire ligue
« entre le roy et ces aultres deux roys et toute l'Italie,
« et qu'elle fust contre ledict Turc, et disoient encores
« qu'ils ne feroient riens de nouveau, que je n'eusse res-
te ponce du roy ou que le temps de l'avoir ne fust passé ;
« et me monstroient plus honneur qu'à ceux de Millan l, »
Quatre mois s'étaient écoulés au milieu de ces intrigues
qui avaient toutes pour but de se concilier l'alliance des
Vénitiens. Les ambassadeurs milanais, allemands, espa-
gnols ne cessaient de réitérer leurs communications. Com-
mines, de son coté, faisait le mieux qu'il pouvait 2, mais sa
tâche devenait de jour en jour plus laborieuse et plus acca-
blante. Ne pouvant plus compter sur l'envoyé milanais, il
avait à lutter ouvertement contre deux autres ambassa-
deurs. L'un était celui du roi de Naples qui offrait aux
Vénitiens tout ce qu'ils voudraient, et qui ne cessait de
leur représenter le péril qui existerait pour eux si le roi
réussissait dans son entreprise. L'autre était celui de
Bajazet, allié au Pape contre la France. Commines rap-
porte qu'il le vit plusieurs fois 3, et nous parle avec grande
estime des empereurs des Ottomans, surtout du plus illustre
d'entre eux, de Mahomet II qui était à la fois sage et vail-
lant et peut-être plus sage que vaillant, car, de même que
le roi Louis XI , « il usoit plus de sens et de cautelle que
« de vaillance, ne hardyesse4. » Aussi ce Turc, qui res-
semblait fort au roi Très-Chrétien , pouvait-il être placé à
1 Mém., t. II, p. 415.
- Mém., t. II, p. 417.
"• Mém., t. II, p. 412.
* Mém., t. II, p. 285.
174 LETTRES ET NEGOCIATIONS
côté de lui, « parmi les plus grans hommes qui ayent
« régné depuis cent ans l. »
A cette partie du séjour de Commines à Venise et à sa
lutte avec l'ambassadeur de Bajazet II, se rattachent dos
souvenirs qui méritent d'être recueillis. Depuis Corfou jus-
qu'à Nègrepont, depuis Athènes jusqu'à Constantinople,
des milliers de chrétiens n'attendaient qu'un signal pour
prendre les armes. Ils adressaient à Venise des messages
qui passaient sous les yeux de Commines, et Commines, à
son tour, interrogeait les marchands qui connaissaient le
mieux les mers de la Grèce 2. Noble page de la vie de Com-
mines qui, au milieu de tant de ténébreuses intrigues, ser-
vit du moins cette généreuse pensée de l'affranchissement
de l'Orient, que le xixe siècle est si lent à accomplir.
Le traité conclu à Rome le 15 janvier 1495 avait remis
entre les mains de Charles VIII le frère de Bajazet, l'in-
fortuné Zizim, dont on espérait un important appui dans
l'expédition projetée contre les Infidèles. Malgré Venise qui
venait de traiter avec les Turcs pour mieux surveiller les
succès de Charles VIII, Commines préparait un soulèvement
en Macédoine « qui fut, dit-il, patrimoine d'Alexandre3. »
Un Comnène vint s'aboucher avec lui et fut caché pendant
plusieurs jours dans son palais. L'archevêque de Durazzo,
Albanais de naissance, se rendit aussi à Venise pour ache-
ter des armes : Commines ne cessait de presser son départ,
lorsque les Vénitiens le firent arrêter. La fortune des Com-
nène ne devait plus se relever, et les efforts de Commines
1 Mem., t. II, p. 287.
s Mém., t. II, p. 400.
'•> Mém., t. II, p. 291.
DE COU. M INES. 175
se bornèrent à faire rendre la liberté à l'archevêque de
Durazzo. Nous trouvons à ce sujet quelques lignes dans la
correspondance des ambassadeurs milanais :
Illustrissime et excellentissime seigneur >
L'archevêque de Durazzo, qui se préparait à partir ces jours
derniers pour se rendre dans le Levant, comme Taddée en a
informé Votre Excellence , a été relâché , grâce à l'appui , â
l'influence et aux prières de monseigneur d'Argenton.
Venise, le 10 mars 1495.
Vos humbles serviteurs,
Ant. Trivulce, évêque, Franciscus-Bernardus Vicecomes
et Taddeus Vicomercatus '.
Il était évident à tous les yeux que la conquête française
à Naples ne serait pas durable. Tout ce qui avait été fait,
avait mécontenté la population. « Le roy ne pensoit qu'à
« passer temps, et d'aultres à prendre et à prouffiter 2. »
Le moment approchait où une vaste confédération allait
réunir toute l'Italie contre l'invasion étrangère.
Commines eut soin d'adresser au roi le sombre et sincère
tableau de la situation politique dans le nord de la péninsule,
situation aggravée par les prétentions du duc d'Orléans, qui
s'arrogeait sans hésiter, dans son château d'Asti, le titre
de duc de Milan. Il insista pour que les Français se mon-
trassent plus prudents et songeassent à consolider leurs
victoires ; mais, comme il nous l'apprend, « il eut maigre
« responce 3. »
1 Archives de Milan (trad.).
2 Mém., t. II, p. 426.
■ Mém., t. II, p. 417.
170 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Le 30 mars 1495, Commines voyant que les circon-
stances devenaient de plus en plus graves, se rendit à la
seigneurie, et demanda qu'on ajournât de quinze jours la
conclusion de la ligue, afin qu'il eût le temps d'écrire de
nouveau au roi et de recevoir sa réponse ~
Il était trop tard. La ligue fut signée la nuit suivante.
On appela Commines le lendemain matin de fort bonneheure,
et le doge lui laissa à peine le temps de s'asseoir, avant de
lui faire connaître la conclusion d'une étroite alliance entre
le Pape, le roi des Romains, le roi d'Espagne, le duc de
Milan et la République de Venise, pour la conservation de
leurs États et la défense de l'Italie. Cette fois, les magis-
trats de Venise étaient joyeux et fiers, réunis en grand
nombre et portant tous la tête haute. « J'avoye le cœur
« serré, raconte Commines, et estoye en grant doubte de
« la personne du roi et de toute sa compaignie1. » Puis
quelques paroles furent échangées à part, en dehors de la
communication officielle des Vénitiens. Commines se vante
de s'être plu à leur dire (tant il les voyait soupçonneux et
préoccupés du soin de conserver le secret de leurs résolu-
tions), que, dès la veille, il avait tout appris et tout écrit au
roi. Ce qui paraît hors de contestation, c'est que Com-
mines fut plus ému qu'il ne l'eût été, si un avis fidèle lui
était déjà parvenu, et d'autre part, que les Vénitiens
cherchèrent à le tranquilliser en lui disant « qu'il n'y avoit
« riens contre le roy, mais pour se garder de luy 2. » Ils
ajoutaient qu'il ne voulait pas que le roi continuât à abuser
tout le monde par ses paroles, car, au lieu de conquérir le
1 Mem., t. II, p. 417.
* Mem., t. II, p. 420.
DE COMMISES. 177
royaume de Naples et de combattre les Infidèles, il songeait
à détruire les États de Milan et de Florence et à occuper
ceux de l'Eglise. Commines répondit que les rois de France,
loin d'enlever quelque chose à l'Eglise, l'avaient toujours pro-
tégée, que d'ailleurs toutes les raisons qu'alléguaient les
Vénitiens, n'étaient point celles « qui les mouvoient, mais
« qu'ils avoient envie de troubler l'Italie et faire leur
« proufïit. — Us prindrent cela ung peu à mal, ce me dict
« l'on l. » Néanmoins, au moment où Commines voulait
se retirer, ils le firent rasseoir , et le doge lui demanda s'il
ne voulait pas faire quelque ouverture de paix. Venise ,
ville de marchands comme Florence, eût désiré atteindre
le but qu'elle se proposait, plutôt en se montrant capable
d'entreprendre la guerre qu'en la faisant imprudemment.
Il y avait toutefois dans ce traité des clauses secrètes
que le doge avait eu soin de passer sous silence. Venise
s'engageait à favoriser de sa flotte le débarquement des
Espagnols dans le royaume de Naples ; et le duc de Milan
devait enlever Asti au duc d'Orléans, tandis que le roi des
Romains envahirait la France par ses frontières de l'est
et du nord.
Un historien vénitien, Pietro Bembo, rapporte ainsi la
mémorable séance dont nous venons d'emprunter le récit
aux Mémoires de Commines : « Quel que fût le nombre des
« ambassadeurs et des citoyens qui prirent part aux négo-
ce ciations, quelque fréquentes qu'eussent été les délibé-
« rations, la discrétion des sénateurs et des autres magis-
« trats avait été si bien maintenue par l'ordre des Dix, que
« Philippe de Commines, envoyé du roi Charles, qui tous
1 Mém., t. II, p. 422.
COMMINES. — H. 12
178 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« les jours se rendait à la seigneurie et voyait les autres
« ambassadeurs, ne parvint toutefois à rien connaître. C'est
« pourquoi, lorsqu'il fut appelé à la seigneurie le surlen-
« demain du jour où le traité avait été écrit, et lorsqu'il
« apprit du doge la conclusion de l'alliance et le nom des
« alliés, il faillit perdre 'connaissance. Cependant, le doge
« lui déclara que ce qu'ils avaient fait, c'était non pas pour
« entreprendre la guerre contre qui que ce fût, mais pour
« se défendre, s'ils étaient attaqués. Enfin, Commines
« reprit peu à peu ses esprits : Quoi ! dit-il, mon souverain
« ne pourra rentrer en France ? — Certes , il le pourra,
« reprit le doge, s'il veut y retourner en ami, et nous lui
« viendrons en aide de tout ce qui nous appartient. — Après
« cette réponse, Commines s'éloigna, et quand, sortant de
« la seigneurie, il descendit l'escalier, il se tourna vers le
« secrétaire du sénat qui l'accompagnait : « Je te prie, mon
« ami, lui dit-il, de me répéter le discours que m'a adressé le
« doge; car j'ai tout oublié1. » On sent dans la relation
de Bembo l'orgueil du Vénitien qui triomphe de l'humilia-
tion de l'ambassadeur français et se plaît à l'exagérer.
Après l'audience, Commines s'étant retiré chez lui, tous
les ambassadeurs de la ligue se réunirent, et le seigneur d'Ar-
genton aperçut l'envoyé de Naples qui avait revêtu une robe
neuve et qui se montrait fort joyeux « et avoit cause. »
L'après-midi, les ambassadeurs se promenèrent dans des
barques ornées des écussons de leurs maîtres , où des
ménétriers jouaient en signe d'allégresse. Ces barques pas-
sèrent sous les fenêtres de Commines. Le soir, il y eut une
grande illumination accompagnée de salves d'artillerie , et
1 P. Brmei, Hist. v«n., p. :>C.
DE COMMINES. 17'.)
Commines, caché dans une gondole couverte, alla, « environ
« dix heures de nuict , voir la feste (ce sont ses expres-
« sions), par espécial devant la maison des ambassadeurs,
« où se faisoient bancquets et grans chières \ »
Cependant, une fête bien plus solennelle encore était fixée
au dimanche de Pâques Fleuries, qu'on appelle en Italie
le dimanche de l'Olive (12 avril 1495). Ce jour-là, tous les
ambassadeurs, portant à la main un rameau d'olivier, se ren-
dirent à la chapelle de Saint-Marc, en suivant une galerie
tendue de tapisseries et érigée en leur honneur. Plusieurs,
les Allemands surtout, portoient des robes de velours cra-
moisi données par la République. Peut-être les Allemands,
victorieux dans leur intrigue, parurent-ils très-grands à
Commines, mais il se borne à remarquer avec ironie que
les robes neuves qu'ils reçurent, étaient bien courtes. On
représenta ensuite des mystères et des personnages bien dif-
férents de ceux joués par les Français à Naples. Le pre-
mier rôle était rempli par l'Italie, fière de trouver des défen-
seurs de sa liberté sur les rives du Danube comme au pied
des montagnes de la Castille.
Commines avait été invité par deux fois à cette fête ; on
comprend qu'il s'en excusa. Ce qui ajoutait à son humi-
liation, c'est que les ambassadeurs de Milan et de Fer-
rare, qui lui avaient tenu compagnie pendant plusieurs
mois, « faisoient contenance » de ne plus le connaître.
Cependant Commines, dès le jour où il entendit que le
Pape, mettant un terme à de trop longues accusations, avait
fait écrire dans la ligue que son but était avant tout de
réunir la chrétienté contre les Infidèles, résolut de cher-
* Mém.% t. II, p. 423,
180 LETTRES ET NEGOCIATIONS
cher parmi les Infidèles l'allié du roi très-Chrétien. L'am-
bassadeur turc à Venise avait reçu l'ordre de s'éloigner :
il vint , pendant la nuit qui suivit la fête de l'Olive, trou-
ver Commines dans sa chambre, et passa quatre heures
avec lui. « Il avoit, dit Commines, grant envie que son
« maistre fust nostre amy l. » Commines sans doute ne le
désirait pas moins. Charles VIII était allé à Naples malgré
le Pape, en reprochant au Pape de favoriser les Infidèles :
il pouvait être utile qu'il en revînt, encore malgré le Pape,
mais, cette fois, secouru lui-même par les Infidèles 2.
Commines rapporte dans ses Mémoires qu'avant la con-
clusion de la ligue, il avait eu soin d'engager le roi à com-
mencer sa retraite, le duc d'Orléans à se fortifier à Asti
contre les Milanais, le duc de Bourbon , lieutenant du roi
en France, à envoyer des renforts au duc d'Orléans. Cela
peut être vrai, mais il faut toutefois reconnaître que tous
les documents où se retrouvent cette sollicitude et cette
prudence, sont postérieurs à la ligue de Venise.
C'est à la seconde semaine du mois d'avril 1495
qu'appartient la lettre' suivante adressée par Commines
à Charles VIII :
Sire, je vous ai escript puis deux jours, et deux fois par avant,
depuis ceste ligue, par le chemin de Bologne. Ces gens icy ont
eu peur que vous ne vinssiez droit à Rome, dès que vous sçau-
riez ces nouvelles , qui est la cause pour quoy ils ont pensé y
pourvoir ; et pour vous empescher3 de n'entreprendre, ils font
1 Mém., t. II, p. 224.
* Le 13 mai, une ambassade turque se rendit à Naples près de
Charles VIII. Bulletin de Vannée d'Italie, par M. de la Pilorge-
kie, p. 281.
3 Var. : vous garder. Texte de Saint-Pétersbourg.
DE COMMINES. 181
tirer toutes leurs galères en une petite isle plus près de Pouille
que n'est Courfou, et me semble qu'il n'y doit avoir que soixante
milles ; et y pourront estre assemblés d'icy à trois semaines, et
font leur compte que, si vous entreprenez rien, qu'ils mettront
gens en Pouille. Voilà sur quoy ils fondoient ce reconfort qu'ils
donroient à ces chasteaux ' de Pouille, dont j'ay fait mention par
mes autres lettres. Des quatre galères qu'ils armoient en ceste
ville, les trois sont parties ceste nuit, et leur provéditeur, qui
est le frère de messire Hiérôme George * ; ils ont eu lettres cer-
taines, et j'en ay veu , de la perdition de deux gualéaces de
Flandres et une nave, sans s'en estre échappé un seul homme
de huit cens.
A ce soir arriva ung courrier de marcheans, parti, le XXV
de l'autre mois, de Bruges. Ung marchand de Flandres et un
Florentin m'ont monstre lettres faisant mention de l'allée de
celui qui se dit duc d'York 3 en Angleterre , s'il peut, et que pour
ce, il en faisoit les apprêts * ; il s est passé par Wormes, il n'y
a que six jours, et dit que le roy des Romains y estoit et qu'il
amassoit force gens pour venir en Italie , et que par tout son
chemin en venant, il n'a entendu 6 parler d'autre chose ; et à
Disebourg on a fait monstre de environ VIe hommes à cheval,
es environs dudit lieu. Le nombre de ces gens se fait bien grand
par les lettres arrivées icy 7, je le crois beaucoup moindre s;
1 Var. : à ces marchans. Pap. Fontette.
9 Hieronimo Zorzi, ambassadeur en' France.
5 Peterkin Werbecque.
* Avant de quitter les Pays-Bas, Peterkin Werbecque s'était engagé,
par un traité secret signé à Malines le 24 janvier 1494, à transmettre
à Philippe le Beau, s'il réussissait, tous ses droits aux couronnes de
France et d'Angleterre. La veuve de Charles le Téméraire, Marguerite
d'York, présida à ce traité : Werbecque n'était que sou instrument.
5 Le mot il s'applique au courrier.
6 Var. : n'a ouy. Pap. Fontette.
7 Var. : par les Allemans d'icy. Pap. Fontette.
s Var. : je le crois advancé maintenant. Pap. Fontette.
182 LETTRES ET NEGOCIATIONS
mais sa venue, je ne la mets en nul doubte, s'il ne lui sur-
vient autre chose.
Ceste seigneurie 4 a fait dépescher pluseurs grans ambassa-
deurs , messire Zaeharini Contonna 2, qui fut en France, et
celuy que vous vistes vers Ast avecques le duc de Milan, au roy
des Romains ; messire Francesco Capello, qui aussi fut en France,
et ung autre, en Espagne : ils passeront par Languedoc. On
leur peut dire qu'ils retournent qui voudra, sans autre rudesse,
et vont pour se tenir ferme une pièce. Us en ajoustent encore 5
ung à celuy qu'ils ont à Milan, et ung à Rome, qui fait par tous
les lieux de la ligue, deux. L'ambassadeur d'Espagne m'a
envoie veoir, qui est encore malade, aussi bien que moy, disant
qu'il avoit lettres d'Espagne et que leur apprest estoit fort
grant, mais qu'il n'estoit nouvelles qu'ils bougeassent, et con-
seille, comme déjà vous ay dit, sire, par deux fois 4.
Ung serviteur 5 que le duc d'Urbin a en ceste ville, me vint
hier veoir , et estoit venu pour accorder son maistre à ceste
seigneurie, et m'a adverty qu'ils ne vouloient faire nulles6
dépenses nouvelles , si vous ne vouliez faire autre chose ; et
s'offre, si vous le voulez, pour le party qu'il estoit avec le roy
Ferrand. Vous sçavez quels gens il a et sa situation ; mais si
vous aviez le seigneur de Pistoie 7 et luy, et les Florentins vos
amis, vous tiendriez une barrière au travers de l'Italie et d'une
mer à l'autre, Et me desplaist , sire , de si longuement avoir
escouté cette liberté de Pise, car vient au contraire en
4 Vai\ : ceste sérénissime. Pap. Fontette.
* Zaccaria Contarini et Francisco Capello furent envoyés en France
par les Vénitiens en 1492.
3 Var. : Il y a d'autres envoies. Texte de Saint-Pétersbourg.
* Le texte de Saint-Pétersbourg porte : « Qu'il n'estoit nouvelles
« qu'ils bougeassent de ceste ville, comme icy à vous ay dit, sire, par
« deux fois. »
s Var. : ung secrétaire. Pap. Fontette.
6 Var. : Aultres.
' Var. Pestre; Pescaire?
DE COMMINES. 183
ceste Italie, a esté matière de doubte ', et semblera ad vis aux
Florentins, à ceste heure, que la ligue leur portera ayde ; et leur
fut hier icy offert d'y entrer, s'ils vouloient ; ils disent que ce
fut avec offres de leur rendre leurs places, mais je n'en suis pas
certain.
Les menaces aperessent chascune heure, et ne se dit rien de
ceste ville 8, sinon qu'ils ne vous vouldroient point nuiz'e au fait
du royaume, mais vous ayder à retourner seurement chez ces
gens de Milan. Je parle ung petit gros , mais ce sont eux 3 qui
ont la plus grande peur. Pour cent hommes qui viendront en
Piémont, on dira icy cinq cens.
On fait grant apprest, sire, en ceste ville, pour dimanche,' et
sera nouée ceste ligue en présence du duc et de tous les ambas-
sadeurs qui en sont, retournans de la procession, lesquels tien-
dront chascun une palme à la main , et aussy à Milan et aux
autres lieux de ceste ligue, selon le commandement * du Pape s.
Presque aussitôt après, Commines adressa cette autre
lettre au roi de France :
Sire, je vous ay escript deux fois de renc par Boulongne, pour
ce que j'ay perdu la praticque de m'ayder des courriers de ceste
1 Commines avait écrit d'abord : « Et déplaist fort, si n'est la peur
de Pise,àtous ceux qui seraient au contraire en ceste Italie. »
* Var. : Et ue dit nul de ceste ville pis. Pap. Fontette.
3 Le mot : eux, rapproché du mot : icy de la phrase suivante :
paraît se rapporter aux Vénitiens et, d'autre part, on semble dire que
les Vénitiens auraient vu avec plaisir l'armée de Charles VIII rentrer
dans les Etats de leur allié, le duc de Milan. Il y a peut-être ici quel-
que lacune. Je lis dans la minute conservée à Saint-Pétersbourg,
u Ces gens de Milan sont ceulx qui ont le plus peur; >• et, en effet,
c'étaient les Milanais qui avaient le plus à s'inquiéter de la réunion des
hommes d'armes français dans le Piémont.
* Var. : de ce bon pape. Pap. Fontette.
5 Minute à Saint-Pétersbourg, Bibl. imp. Doc. fr. LXXI, 116;
Papiers Fontette, Bibl. imp. de Paris; Mém. de Commines, éd. Dupont,
f. III, pr. p. 413.
181 LETTRES ET NEGOCIATIONS
seigneurie. Par la derrenière, faisois mention des gens que
ceulx-cy et le duc de Millan dévoient envoyer à Rome, lesquels
commencèrent hyer à payer et à faire partir les chiefs des gens
de pié et d'aucuns chevaulx-légiers ; et pour ce qu'ils n'ont point
leur nombre entier à beaucop près, ils s'en vont à dilligence à
Rome les faire là. Et ont envoyé ceulx-cy cinquante mille ducats
comptans ; je ne sçay si Millan en paye sa part, et les ont voulu
faire payer par changes , mais ils n'ont trouvé nul qui en ait
voulu prendre la charge. Au XXe de ce moys , doivent estre à
Rome ceulx qui ont esté ordonnés par eulx pour la seurté du
Pape, et envoyent des gens d'armes en bon nombre à Ravenne.
Le roy des Romains reçoit argent aussy icy, mais je ne sçay
la somme ; mais je sçay bien qu'il en recevra largement , tant
à cause de ceste ligue que de son mariaige, mais je suis bien
certain qu'il en reçoit icy et en quelles mains il tombe , et luy
envoyé ung marchant aleman beaucop drap d'or et drap de soye
pour estre à Pasques à Dise bourg; mais ils persévèrent icy à
dire qu'il sera à Trente audict jour, et croy, sire, pour certain,
qu'il sera brief après en Italie , et en grant compagnie, et que
l'intention des aucuns est qu'il yra le plus près de vous qu'il
pourrast ; et sçay bien que ung ambassadeur a aujourd'uy dict
que l'argent leur fauldra, ou qu'on verra qui aura du meilleur
de vous deux. Vous avez tous deux des gens de bien : l'assemblée
en seroit bien périlleuse ; et vous parle voulentiers elèrement
de cecy, affln que vous deslibérez bien tout ce que vous avez
à faire avant le besoing, et que vous ne mettiez point sa venue
en doubte ; et si l'acord se povoit trouver, vous feriez bonne
euvre.
Le médecin qui me pense, qui est de Flandres (monsieur de
Citain le cognoist bien : il est aussi saige homme de son estât
qu'il y en a point en Italie), il a pensé ung de ces Alemans icy,
et m'a dit, à cest après-disner, qu'ils luy ont dit que si vous ne
touchiez à riens de l'Empire, ni ne reteniez de celuy de l'Eglise,
que vous n'aurez point de débat ensemble. Je luy ay dit que
vous ne pensastes onques usurper ne sur l'un, ne sur l'autre;
DE COMMUNES. 185
mais que par force ne vous feroit-1'on riens faire. Je le dy pour
ce que croy qu'il vous sera parlé de toutes ces restitutions. Il
m'a dit aussy qu'il avoit entendu que le duc de Millan envoyoit
gens à Pise. Ung autre m'a dit que messire Gualéace ' ou Fra-
casse * vont au devant du roy des Romains, car ne doubtez point
que de ce costé il sera faicte la dilligence telle comme à vous,
sire, pour l'avancer.
A ceste propre heure est venu devers moy le secrétaire prin-
cipal de ceste seigneurie ; car ce sont leurs messaiges , et est
présent à toutes choses, et est celuy qui a hanté en France, dont
j'ay parlé par autres lettres, et est bien saige homme ; et depuis
qu'ils me signifièrent ceste ligue, ne suis bougé de mon logeis
pour la fièvre qui m'estoit prinse ung jour devant, laquelle j'ay
encores, par quoy ils n'a voient riens sceu de mes nonvelles, ny
moy des leurs ; et m'a dit qu'il me venoit viseter de par le duc,
et m'a offert médecins et autres choses nécessaires , et après
avoir parlé de ce propos une pièce, s'est voulu départir. Quant
il a veu que je ne luy disoye riens, il est entré à me dire qu'il
se esbaïssoit comme, l'autre jour, je m'estoye tant mescontenté,
et que onques ceste seigneurie n'entendist riens faire contre
vous, ny empescher à la possession du royaume qu'ils vous ont
laissé prendre à vostre aise ; mais que par sa foy, ils ont eu
paour et d'autres aussy. Je luy ay dit que le duc de Millan fei-
gnoit d'avoir ceste paour pour la leur faire plus grande, affin de
les fourrer en ce brouillis, qui sera plus grant qu'ils ne l'ont
entendu et plus long. Il a dit que , sans nulle doubte , que en
nulle chose du monde ils ne vous feront empeschement, sauf que
de leur pouvoir ils vouldroient sauver ce qui est d'Italie de vos
mains, excepté le royaume, et que vous pouvez bien considérer,
aux poursuites qu'ils ont eues, qu'ils vous pourroient bien faire
pis s'ils vouloient ; mais qu'ils n'entendent avoir rien mué de ce
qu'ils vous ont promis dès le commencement.
1 Le comte de Cajazzo? Cf. Bull, de l'armée d'Italie, par M. de la
Pilorgerie, pp. 322 et 350.
- ftalëas de San-Severinr», surnommé Fracazza.
186 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Ils ont envoyé un grip • à leur cappitaine-général a, qui est en
Courfou, mander qu'il assemble là leurs galées soutilles3, qu'ils
ont dehors, qui sont environ trente. Ce lieu est près de Pouille,
et le dy pour s'en prendre garde pour ce que je vous diray
après. Ils en ont encores quinze qu'ils veuillent faire partir, qui
ne sont encores achevées, comman céans toutes, et y besoignent
en une mervelleuse dilligence, et, comme il y en a une preste,
ils mettent ung cappitaine dessus et autres officiers vénitiens,
et les envoyent icy près, en Esclavonye et en Dalmatye, pour
prendre le reste des gens , et fais mon compte que dedens huit
jours elles seront toutes parties. Il y a trois naves qu'ils font
neuves, dont il y en a une fort grosse ; le bailly de Berry l'a
veue. Ceulx-là iront aussy; mais je fais mon compte qu'elles
ne sauroient partir de troys sepmaines, et auront quarante-cinq
gualées et quelques sept naves en tout; mais ils en peuvent
bien finer là plus largement s'ils veulent, et de tout temps ils
font là leurs assemblées , pour ce que c'est la saillie de leur
gouffre.
Aucuns marchans de Pouille qui sont de Trane, qui sont en
ceste ville, à qui il a esté prins de leurs biens, pour ce que l'on
disoit qu'ils estoient absens, sont allés au duc, ennuyt, pour
luy demander lettres de recommandation , car ils vouloient aller
vers vostre vice-roy en Pouille 4. Ils n'ont peu parler à luy ;
mais il est sailly ung secrétaire à qui ils ont dit leurs cas,
lequel sur le champ a respondu qu'ils eussent patience trois ou
quatre jours , et qu'ils pourroient bien veoir quelque autre
chose qui leur plairoit. Et en ceste propre substance a ennuyt
parlé l'ambassadeur du roy Alphons à ung petit vieillot qui est
ici, dont autresfois ay escript à monseigneur le séneschal, et
cela, sire, est la cause pour quoy j'envoye ceste lettre par homme
■exprès, vous suppliant, sire, me mander qu'il vous plaira que
1 Le grip est un navire léger. Commines en parle dans ses Mémoires.
2 Antonio Grimani.
3 Ce mot a été probablement mal lu. Il faut, je crois : sous teilles,
sous voiles.
1 Gabriel d'Albret.
DE COMMINES. 187
je deviègne avant que le temps empire, et aussi à grant peine
me souffriroient icy ; car depuis l'onziesme du mois passé ne
receu lettres de vous , et n'oubliez pas mon huille * que j'ay
demandée, ou autre chose pour me tirer d'icy, si c'est vostre
plaisir.
Je ne sçay, sire, s'il y a plus rien en Pouille qui tienne, car
on parle d'Otrante et du chasteau de Brandis. Les gualéaces qui
doivent apporter leurs stradiots, seront brief avecques leur
cappitaine-général de leur retour, et m'a-l'en dist qu'ils les
feront descharger en la terre de l'Eglise. La perte de leurs
deux gualéaces de Flandres et de la nave garde beaucop de
gens d'estre en ceste ville 2 : il y avoit quarante gentilshommes
dessus 3.
En même temps, Commines écrivait au cardinal de Saint-
Malo :
Monseigneur, j'ay escrit au roy deux lettres et ceste-cy
depuis la conclusion de cette ligue, et à vous une. Depuis que
cette lettre au roy a esté faite, m'est venu voir ung qui sçait
quelque chose, m'assurer sans doute de la venue du roy des
Romains et que de grandes choses se vante l'ambassadeur du
roy d'Espagne dès qu'il sera en Flandres, lequel a eu lettres
et dit que de Flandres sont arrivés gens en Sicile, comme luy
a dit ledit ambassadeur. Je luy ay demandé s'il savoit combien
receut le roy des Romains à ceste heure; il ne me l'a sceu
dire , mais ce qui luy a esté promis là, c'est six-vingts mille
ducats. Ung Vénitien mal content de cette ligue (mais veut
montrer le contraire et l'on trouve qu'il y a aidé) a dit ce
matin à l'ambassadeur du roy Alphonse et devant tesmoin : « A
« ce point estoit grand chose à nous d'avoir fait ceste ligue. »
4 Ce mot semble avoir été mal transcrit, et j'ignore comment on
peut le remplacer.
2 Cette phrase parait incomplète.
3 Mem., t. III, pr. p. 408 (d'après les papiers Fontette).
188 LETTRES ET NEGOCIATIONS
L'autre a dit que ouy, mais elle leur estoit séante. Il luy a
respondu : « Traistre, tout se perd en Italie si ce roy de France
« eschappe, car s'il mouroit un de ces roys ou le duc de Milan ou
« que quelque brouille vînt en Alemagne, nous en serions mal. »
Je ne dis rien, ne quoy, ny par espouvantement pour donner
doute à nul, mais pour dire ce que c'est et afin qu'il avise à son
faict et dilligence, et de ouïr chacun ne vous couste rien, et je
dis moins de ce que me disent ceux qui savent bien le vouloir
de leurs maîtres ou ce que feront. Il n'y a nul de ceux qui se sont
déclarés, qui ne vous voulsist bien de tant obliger à luy que
nous aider à retourner, nos bagues sauves, laissant le royaume;
et ce que chacun vous en pourra dire, m'est dit icy, et ces offres-
là se pourront hausser ou baisser selon que nous trouveront
fors. Dieu vous veuille garder de cet inconvénient, mais si cela
venoit, la manière de pratiquer seurement ce retour seroit plus
seure avec ceux icy que aultres , pour la quantité grande de
leurs navires et pour vous tous aider à repasser.
Je ne scay si vous n'avez nul ambassadeur devers les Suisses,
mais si vous avez à venir là où je crois, y devriez despendre
quelque argent pour essayer à en fourrer une bande en le pays
du duc de Milan, et encore qu'ils ne pussent pas faire grand
chose, qu'ils meissent les feux, et semblablement vos gens qui
seront du costé du Piedmont, s'ils n'y peuvent avoir intelli-
gence, car je fais mon compte que tost il en viendra ; il n'y a
que cela au monde qui les espouvantast, car la crainte de la perte
leur va devant toute chose. J'ay esté mal traité de nouvelles
particulières, veu le lieu où j'estois. Le roy a grande chose en
question et a bien besoin de choisir bon party. Pour cent
hommes qu'il fera venir en Piedmont, il sera bruit de cinq
cens. Vous savez bien, monsigneur, que si je m'en vais, que l'on
le redira, et si ne sçay par où je puisse passer en seureté, car
icy j'ay beaucoup parlé contre le duc de Milan, avant la con-
clusion de la ligue et le jour qu'elle me fut dicte, et y a eu
maint débat parmi ces Vénitiens avant la conclusion ; mais
puisqu'ils y sont, r>n tout et partout s'en voudroient montrer
DE COMMINES. 189
les chefs, mais moins périlleus contre la personne du roy, ni à
le vouloir de tous points fouller, que les autres ; mais je ne
seray plus bon de rien à traiter avec eux, veu la façon comme
nous sommes départis. Si est service que je vous puisse faire,
en le me faisant sçavoir , monseigneur, je le feray de bon
cœur '.
D'autres lettres de Commines que nous ne possédons
plus, furent envoyées au duc d'Orléans et au duc de Bour-
bon. André Thévet y fait peut-être allusion quand il dit
dans son livre de la Vie des hommes illustres : « J'ai quel-
« ques lettres missives du seigneur d'Argenton, qui sont
« fort nécessaires pour le discours d'une si célébrée entre-
ce prise2. »I1 est à regretter qu'elles ne se retrouvent plus,
et nous sommes réduits à citer les documents où elles sont
mentionnées.
Le 14 avril le duc d'Orléans écrit au duc de Bourbon :
Monseigneur mon cousin, présentement et depuis ce matin
que je vous ay escrit et dépesché la poste, ay eu un paquet de
lettres de monseigneur d'Argenton estant à Venise, lesquelles
il m'a fait sçavoir que les ouvre et voye et incontinent les vous
envoyé en diligence, ce que je fais par ceste poste, et par icelles
pourrez amplement voir et sçavoir du fait du roy en Italie, où,
pour Dieu, monseigneur mon cousin, pourvoyer en tout extrême
diligence, et principalement à m' envoyer gens à ce que je
puisse garder les passages des montagnes pour avoir secours
de France, afin d'éviter aux inconvéniens et sauver la personne
1 Bibl. imp. de Saint-Péterbourg, Doc. fr., vol. 71, n° 118. Une
partie de cette lettre a été publiée par M1Ie Dupont {Me m., t. III,
p. 416), comme adressée au seigneur de Beaujau.
1 Ce ne sont pas les seuls documents que nous ayons à regretter.
Commines correspondait avec Sébastien Badoer, ambassadeur vénitien
à Milan (Romanin, Stor. docum. di Venezia , p. 57). Aucune de ces
lettres n'est parvenue jusqu'à nous.
190 LETTRES ET NEGOCIATIONS
du roy, car je suis délibéré y employer ma personne et mes biens
sans rien y espargner.
Escrit d'Ast, très à la haste, ce quatorziesme jour d'avril, à
cinq heures du soir.
Yostre bon cousin,
Loys *.
Quelques jours après , le duc d'Orléans écrit de nouveau
au duc de Bourbon :
Monsieur mon cousin, je suis très-fort esbahy, veu que par
tant de fois vous ay escrit et qu'en cecy gist tout le fait et sal-
vation du roy, que autrement n'ay de vos nouvelles, attendu
mesmement que la chose requiert grande et extresme diligence,
comme pourrez voir par les lettres de monsieur d'Argenton à
vous adressantes, lesquelles par ceste poste vous envoyé, et aussi
le siège que d'heure en autre j'attends, où me sera impossible
de résister, et seray contraint de départir et abandonner les pas-
sages, si autrement ne suis secouru. J'ai envoyé par plusieurs et
diverses fois haster les nobles du Dauphiné, et vous avois escrit
que de vostre part y voulussiez envoyer, dont n'ay eu aucune
response. Toutesfois par lettres qu ils m'ont cejourd'huy escrites,
ils font la meilleure diligence que possible leur est, et se mon-
trent en cecy bons et loyaux sujets et serviteurs du roy. Mes
gens qui, ceste nuit, estoient allés dehors, ont trouvé près d'icy
vingt-cinq hommes d'armes du seigneur Ludovic, lesquels ils
ont rué jus et amenés tous prisonniers en ceste ville, et n'en est
eschappé qu'un tout seul, dont vous ay bien voulu avertir, parce
que je scais qu'en serez très-joyeux, priant Dieu, monsieur mon
cousin, qu'il vous doint ce que vous désirez.
Escrit en Ast, le XXIIe jour d'avril.
Vostre bon cousin,
Loys.
A monsieur mon cousin, monsieur de Bourbon 2.
1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, pr. p. 700.
- Godefroy, Ilist. de Charles VIII, pr. p. 702.
DE COMMINES. 191
Dès le 9 avril, Commines. songeait à quitter Venise, mais
il craignait, s'il traversait le Milanais, d'être arrêté par les
marchands vis-à-vis desquels il s'était engagé, et il écrivait
à ce sujet au duc Ludovic :
Monseigneur, si très -humblement comme je puis, me recom-
mande à vostre bonne grâce. J'attens d'icy à peu de jours nou-
velles du roy et savoir là où il luy plaira que j'aille devers luy
ou en France, et non obstant ceste ligne ne feray nulle difficulté
de passer parmy vos seigneuries ; mais comme il vous a pieu
m'escripre deux fois, aucuns marchans de Millan me demandent
quatre mille ducats dont je suis respondant pour le roy et y suis
obligéen la chambre appostolicque, pourquoy me semble que par
raison ne me pevent contraindre par autre voye. Par quoy vous
supplye, monseigneur, qu'il vous plaise m'escripre si non obstant
la demande des dis marchans, je puis seurement passer parmy
vostre pays, si le cas estoit que le roy me permist de m'en aller;
et qu'il vous plaise, monseigneur, tousjoursme commander vostre
bon plaisir pour l'acomplir à mon povoir. En priant à Dieu,
monseigneur, qu'il vous doint bonne vie et longue et tout ce que
vous désirez.
Escript à Venise, le IXe jour d'avril.
Vostre très-humble et très-obéissant serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur, monseigneur le duc de Millan ' .
Commines attendait à Venise un autre envoyé de Char-
les VIII : c'est ce que nous apprend une lettre de Jean-
Baptiste Ridolfl, ambassadeur florentin à Milan, adressée
aux Dix de la Balie :
L'illustrissime duc de Milan m'a communiqué une lettre qui
lui est écrite de Venise par ses ambassadeurs, où on lui annonce
1 Document communiqué par M. Charavay.
192 LETTRES ET NEGOCIATIONS
que monseigneur d'Argenton a déclaré à cette seigneurie, de la
part du roi, que Sa Majesté avait résolu de lui envoyer un autre
ambassadeur, pour lui faire connaître ce qui sera exposé en son
nom. Sur quoi la seigneurie lui a répondu quelle l'écouterait
toujours volontiers et qu'elle répondrait à toutes ses communi-
cations, en tenant compte de ce que réclament l'intérêt, l'honneur
et la dignité de la Ligue '.
En effet, Jean Bourdin, secrétaire de Charles VIII, arriva
à Venise ; mais Commines y resta avec lui , et nous les
voyons le 24 mai se rendre ensemble au Sénat. Commines
prit la parole et prononça un discours fort habile dont on
nous a conservé le résumé :
Premièrement, le roi fit déclarer : que la Ligue a été formée sans
qu'il en fût prévenu ; qu'on l'avait aussi pressé de négocier une
ligue avec d'autres souverains, et qu'un grand personnage, qu'il
peut regarder comme son égal 2, l'y avait même engagé, mais que
son amour envers la seigneurie l'avait empêché d'en rien faire ;
que, même avant d'apprendre la conclusion de la ligue, il avait
solennellement envoyé deux ambassadeurs à ladite seigneurie,
non-seulement pour renouveler son alliance avec elle, mais aussi
pour resserrer encore davantage les liens qui les unissaient
déjà. Cependant, la ligue conclue, le roi s'est vu forcé de modi-
fier ses desseins, non qu'il en soit mécontent, mais il se plaint de
n'en avoir point été informé.
En second lieu, bien qu'il ne convienne pas à la grandeur du
roi de justifier ses actes, néanmoins quand il s'adresse à une sei-
gneurie aussi sage, il lui a paru qu'il était sans inconvénient de
le faire et de lui exposer à la fois tout ce qui s'était passé ici et
ce qu'il se proposait de faire.
Le roi a franchi les Alpes et a traversé le marquisat de Mont-
ferrat, où il y a beaucoup de domaines et de lieux importants, qui
n'ont eu à déplorer ni dommages, ni vexations, ni violences
* Archives de Florence.
8 Cette insinuation paraît dirigée contre le duc de Milan.
DE COMMINES. I94J
d'aucune sorte : il en a été de même dans l'Etat de Milan,
notamment lors de son passage à Pavie et dans d'autres villes de
la même importance. Les Lucquois ont mis à sa disposition un
de leurs châteaux qu'il leur a gracieusement restitué, moins de
deux mois après. Les Florentins lui ont spontanément offert plu-
sieurs de leurs forteresses, et on leur proposa depuis de les leur
remettre ; il en a été de même des forteresses pontificales, qui
ont déjà été rendues , selon la convention faite avec le Saint -
Père.
Quant à ce que le roi se propose de faire, il s'est décidé à
retourner en France, sans réclamer ni garanties, ni subsides
quelconques. Il s'avancera avec son armée, ne croyant pas que
personne doive mettre le moindre obstacle à sa marche et étant
même persuadé que le duc de Milan, loin de s'y opposer, le
laissera passer et se gardera bien de se montrer hostile, à cause
du voisinage de ses Etats et de la France.
Enfin le roi désire s'aboucher, en Italie ou hors de l'Italie, avec
le sérénissime roi des Romains ; il y a même déjà des démarches
faites pour une entrevue, dans l'unique but de conclure et de
mettre à exécution une expédition générale contre les Infidèles :
le roi apprendrait donc volontiers quel genre de secours il peut
espérer de la susdite seigneurie dans cette entreprise * .
Le même jour, Commines écrivit à Charles VIII pour
lui rendre compte de cette audience :
Sire,
Je vous ai écrit hier matin que je n'avais aucune nouvelle de
maître Jean Bourdin. Toutefois il est arrivé dans la soirée et non
sans péril. Avant lui est venu un courrier que vous m'avez
envoyé avec des lettres, par lesquelles j'apprends l'état de la
santé de Votre Majesté, et aussi de monseigneur le cardinal et
du sénéchal. Vous trouverez en vérité, sire, par le rapport que
* Archives de Venise (trart.).
commines. — ii. 13
l'.U LETTRES ET NEGOCIATIONS
vous fera ledit maître Jean, que j'ai dit et fait tout ce qui me
paraissait nécessaire selon les circonstances, et je crois que vous
avez pu le reconnaître par certaines lettres que je vous ai écrites.
Il n'y a rien eu de trop, et je ne laisserai point, par considération
pour quelques personnes, de dire tout ce que vous me comman-
derez. Dans la matinée d'aujourd'hui dimanche , nous nous
sommes rendus tous deux à la seigneurie qui nous attendait,
parce qu'elle avait été informée de l'arrivée de maître Jean, et
comme nous nous trouvions devant la porte de la salle de son
audience dans un endroit où l'on attend quand il y a lieu, nous
avons remarqué que tous les ambassadeurs de la Ligue étaient
réunis dans cette salle. On les fit retirer dans une pièce voisine,
et l'on nous fit appeler. Nous exposâmes le contenu de nos
instructions sans omettre aucune chose et le moins mal que
nous pûmes. Il s'y trouvait beaucoup de monde, c'est pourquoi
nous demandâmes U adjuncti ' (ce sont certaines personnes que
nous crûmes devoir réclamer cette fois). Ils nous écoutèrent et
nous firent très-bon accueil.
Le prince répondit sur le premier point de votre instruction,
que la Ligue n'a pas été faite contre vous, puisqu'elle n'a d'autre
but que la conservation de cet État et la paix de l'Italie ; et
lorsque vous en faites vous-même de semblables sans leur en
donner connaissance, vous ne pouvez vous plaindre de celle qu'ils
ont conclue, et si vous ne pouvez éviter d'avoir des amis et des
ennemis, il en est de même pour eux. A ce que j'avais dit que
l'on vous avait fait certaines propositions d'alliance dans une
affaire dirigée contre eux et relative à certaines terres qu'ils
possèdent et que d'autres prétendent devoir leur appartenir, ils
m'ont répondu avec colère, disant que depuis que cette cité existe,
ils ont sans cesse fait leur devoir pour rester en paix avec leurs
voisins, et que lorsqu'ils n'ont pu faire autrement, ils ont su
1 Que faut-il entendre par ces adjuncti? Etaient-ce des gardes atta-
chés à la personne des ambassadeurs et dont Commines réclama la
protection, en voyant la foule qui l'entourait ?
DE COMMINKS. ]<>.-,
combattre; que tout ce qu'ils ont acquis, ils le possèdent justement
et qu'ils sont prêts à défendre, comme ils l'ont acquis, c'est-à-dire
de leur sang et de leurs biens, tout ce qu'ils possèdent, contre qui-
conque voudrait les attaquer. Ils ajoutèrent qu'ils croyaient que
vous défendriez de la même manière le royaume de Naples et vos
Etats de France que vos prédécesseurs ont acquis au prix des
mêmes peines, mais qu'ils vous remerciaient humblement de ne
pas avoir voulu prêter l'oreille aux susdites négociations.
Quant à ce que j'avais dit, sire, que vous vouliez observer
tous vos traités avec le Pape et avec les Florentins et leur res-
tituer avant votre départ tout ce que vous avez promis de leur
rendre, ils répondirent qu'en agissant ainsi, vous auriez la
paix en Italie , et que vous seriez certain qu'ils ne vous inquiéte-
raient en aucune chose, ce qu'ils ne sont tenus de faire en vertu
de quelque ligue que ce soit.
Quant à la paix que vous désirez avec le roi des Romains ,
ils seraient heureux de vous la voir conclure ainsi qu'avec tous
les autres princes chrétiens. En effet, ce qui a eu lieu dans le
temps passé contre le Turc , démontre par expérience qu'après
avoir seuls soutenu la guerre contre le Turc pendant dix-huit
ans sans accepter aucune trêve, ils ont été malgré eux réduits à
faire la paix avec lui et à l'entretenir. Toutefois, s'ils voyaient
le Pape qui est le chef des chrétiens et deux ou trois princes
mettre la main à l'œuvre, ils y prendraient aussi une part assez
grande pour que l'on reconnût que cet État est véritablement
chrétien et qu'il ne veut rien épargner.
En ce qui touche votre retour et la manière dont vous comptez
l'effectuer, ils ont répondu qu'ils trouvaient bon qu'on vous
laissât passer en sûreté et que vous rendissiez à chacun ce que
vous lui avez enlevé, comme vous le dites dans vos instruc-
tions; cependant, puisque vous réunissez des troupes nom-
breuses là où vous êtes , et puis que d'autres bandes se rassem-
blent à Asti , il y a des motifs suffisants pour qu'ils prennent
de ce côté des mesures pour assurer leur sécurité. Je leur ai
parlé nettement en présence de maître Jean comme je lavais
190 LETTRES ET NEGOCIATIONS
fait avant son arrivée ; je répétai devant lui ce que les ambas-
sadeurs de Milan m'avaient dit pendant la Semaine Sainte:
qu'il y en avait qui menaçaient de piller tout le pays jusqu'aux
Alpes et de ne pas vous laisser passer, eussiez- vous mille ou
quinze cents cavaliers, que cela avait été écrit à vous et en
France et que je croyais que vous-même aviez ordonné de le
mander à monseigneur d'Orléans. Nous dîmes aussi que les
lettres que vous a adressées monseigneur Ludovic, vous avaient
engagé à appeler de France plus de gens d'armes qu'il n'en fau-
drait pour rétablir la paix dont on ne paraît pas vouloir.
En ce qui touche Asti et ce qu'ils affirment qu'il vaudrait
mieux repasser en petite compagnie, nous avons répondu que les
menaces du seigneur Ludovic procédaient de son arrogance plu-
tôt que d'aucune raison, puisqu'il avait été la première cause de
votre venue en Italie.
Le prince nous a répondu que si vous faisiez les restitutions,
il ne croyait pas que la Ligue voulût empêcher votre départ, que
toutefois il ferait appeler les ambassadeurs de la Ligue qui
étaient dans la chambre voisine et qu'ils nous répondraient.
Nous répliquâmes que nous ne voulions avoir aucune forme de
négociation avec quelque ambassadeur que ce fût, parce que vous
étiez résolu à passer sans attaquer personne et 'que vous sauriez
bien protéger les vôtres. J'exhortai le prince, puisque je venais
par votre commandement de déclarer votre volonté , de vouloir
bien aussi me parler clairement afin que je pusse vous écrire si
vous avez, oui ou non, quelque chose à redouter d'eux à votre
passage, parce que, dans tous les cas, vous êtes résolu à passer.
Ils me dirent qu'ils nous répondraient sur ce point, mais qu'ils
ne pouvaient pas porter cette question devant le conseil ou
devant les Prégadi avant l'après-dînée de demain, que mardi,
mercredi et jeudi, ils seraient empêchés à cause de la fête de
l'Ascension qui est la plus grande fête qu'ils célèbrent pendant
toute l'année. Nous croyons donc que ce ne sera que vendredi
que nous obtiendrons une réponse, et aussitôt que nous l'aurons
reçue, si autre chose ne survient point, nous nous mettrons en
DE COMMINES. 197
route aussi rapidement que nous le pourrons, pour retourner près
de vous. Le fils de l'ambassadeur d'Espagne m'a dit ce matin que
malgré la coalition qui a eu lieu, toute la Ligue n'osera pas
s'opposer à votre passage, mais que, si l'on découvrait celui qui
le lui a dit, il serait battu.
La plupart des soldats n'ont pas encore reçu leur argent pour
chevaucher, parce que les selles ne sont pas prêtes, et on
remet les soldats et les capitaines du jour au lendemain et ainsi
de suite, mais toute la cité murmure, et vous devez persé-
vérer dans votre entreprise sans vous préoccuper ni des uns
ni des autres , quelque parole qu'on vous puisse dire.
On ne sait rien en ce moment ni du roi des Romains, ni d'au-
cun personnage qui soit en Allemagne, mais j'ai fait bonne dili-
gence pour être instruit de ce qui se passe.
Commines acheva cette lettre deux jours après :
Dans la matinée d'aujourd'hui mardi, nous sommes retournés
à la seigneurie et nous lui avons fait connaître ce dont vous
nous avez chargés relativement à don Ferrand : ils nous ont
répondu qu'ils vous remerciaient grandement de cette commu-
nication, mais que c'était une affaire qui leur était étrangère.
En ce qui touche le fait de votre retour dont nous leur avons
parlé, ils en ont conféré avec les ambassadeurs de la Ligue, et il
leur paraît à tous que vous n'avez point la volonté de faire des
restitutions, parce qu'ils ont reçu récemment des lettres de
Rome et d'ailleurs où on leur annonce que vous avez menacé le
Pape d'entrer à Rome, ce qui les oblige à faire tout ce qu'ils
peuvent non point pour attaquer, mais pour se défendre; et puis
ils sont revenus à dire que vous devriez passer en petite com-
pagnie et que le duc de Milan et eux aussi vous donneraient des
otages. Je répondis aussitôt que si le duc de Milan vous remettait
sa femme, ses enfants et tous ses parents jusqu'à la quatrième
génération, vous ne lui confieriez point votre personne. Quelques
uns d'entre eux dirent alors : « Mais si nous vous donnions des
« nôtres?» Nous répliquâmes que si, pendant le voyage, il arrivait
J08 LETTRES ET NEGOCIATIONS
quelque chose à quoi les otages ne pussent porter remède, et si,
en se confiant en eux, vous tombiez dans les mains du duc de
Milan, et si (ce qu'à Dieu ne plaise !) vous étiez tué ou pris, cette
seigneurie ne pourrait vous ressusciter, ni vous délivrer des pri-
sons de Milan, et qu'ils avaient assez d'expérience pour être con-
vaincus que vous ne vous remettriez à la foi de personne, que
d'ailleurs vous n'en avez aucun besoin, que vous passeriez de
toute manière et que vous verriez quels seraient ceux qui ose-
raient s'y opposer.
Trois ou quatre d'entre eux se levèrent et dirent qu'ils vous don-
neraient cinquante galions, cinq à six navires et autant de galéasses
et qu'ils vous feraient conduire jusqu'au port de Livourne et vous
escorteraient jusqu'à Marseille. Nous les remerciâmes, nous leur
fîmes part de ce que vous nous avez écrit et nous ajoutâmes
que nous voudrions savoir ce qu'ils comptaient faire, afin que de
cette défiance on ne tombât point dans des hostilités ; nous décla-
râmes que nous n'avions d'ailleurs aucun pouvoir à cet égard, et
que s'ils le désiraient et si cela était nécessaire , nous leur mon-
trerions nos instructions. Ils cherchèrent plusieurs fois à glisser
quelques mots, et nous leur dîmes en nous retirant, que, selon
notre opinion, vous n'entreriez dans aucune ville fermée depuis
votre royaume de Naples jusqu'en Piémont, que vous prendriez
la route de terre, que vous vous reposeriez où il serait besoin,
que vous dormiriez dans vos beaux pavillons hors des cités, et
que si l'on ne vous portait pas de vivres, vous seriez réduit,
là où il le faudrait, à les payer de vos deniers.
A ces mots, nous nous sommes retirés. Ils n'ont pas dit ce
qu'ils voulaient faire, et nous nous sommes empressés de venir
expédier cette lettre : nous croyons, sire, qu'elle sera la der-
nière et que nous n'aurons plus d'entretien avec eux, sinon pour
prendre congé, sauf le jeudi qui est le jour de la fête de l'As-
cension, parce que nous ne pourrons pas partir plus tôt.
Ce changement de langage de dimanche à mardi provient,
sire, de ceux de Milan qui ont poussé le Pape à changer d'avis
"1 qui vous poursuivent des plus grandes menaces, parce qu'ils
DE COMMINES. 199
excitent constamment à se déclarer contre vous ceux-là mêmes
auxquels nous disions ce matin qu'il sera nécessaire qu'ils s'op-
posent seuls à votre passage, parce que le seigneur Ludovic est
assez occupé de son côté et le sera encore plus comme cela est
vrai. A notre avis, ces apparences et ces démontrations dirigées
contre vous aussi bien que les paroles couvertes qu'ils pronon-
cent, ont pour but de vous intimider; mais si vous n'essayez
pas d'entrer à Rome par force et si vous vous bornez à pour-
suivre votre route, vous ne trouverez pas un homme qui ose vous
dire quelque chose. Quoiqu'il en soit, veuillez être, aussi bien que
ceux qui sont avec vous, complètement en repos sur cette matière;
vous pourrez séjourner dans la terre des Florentins, si cela est
nécessaire ou si cela vous plaît, et les avoir pour serviteurs et pour
amis. Je ne connais aucun peuple qui comme celui de Milan ne
sache tirer aucun avantage de ce qu'il possède si ce n'est des
gens de pied. Tous les capitaines, excepté le marquis de Man-
toue, se trouvent dans cette ville, et il en est bien peu qui ne
réclament pas le subside que l'on accorde quand leurs gens mon-
tent à cheval, ce qui forme une grande somme d'argent, parce qu'il
n'y a aucun hommes d'armes à qui il ne faille donner au moins
cinquante ducats. L'homme du marquis de Mantoue ma dit ce
matin que son maître est encore à Milan, qu'il a reçu l'ordre de
se tenir prêt et qu'il n'est pas encore question de se mettre en
marche. Il est bien assuré de son argent, car sans cela, il ne
ferait rien. Nous vous écrivons longuement, sire, afin que vous
avisiez sur le tout, et aussi afin que vous veuilliez réunir vos
hommes d'armes dans le Parmesan, ce qui exigera plusieurs
jours '.
Commines, dans ses Mémoires, nous apprend peu de
chose des derniers temps de son séjour à Venise. Parfois
* Archives de Milan, 24 mai 1495 (trad.) Cette lettre fut-elle inter-
ceptée et communiquée au duc de Milan? En obtint-il une copie par un
de ses agents aussi habiles que Commines dans l'art de surprendre les
secrets de leurs ennemis? Rien ne permet de résoudre cette question.
200 LETTRES ET NEGOCIATIONS
il allait visiter le monastère des religieux du Mont d'Olivet,
qui conservaient le corps de sainte Hélène, et ils lui racon-
taient qu'Alphonse de Naples , « très-saige roy mais très-
ce hays, » venait de se retirer dans un monastère de leur
ordre, n'ayant emporté des grandeurs du monde que des
remords et des illusions évanouies1. Telle devait être aussi
la fin d'un arrière-petit-fîls du duc Charles de Bourgogne,
qui, après avoir rempli l'Italie de sa gloire bien plus écla-
tante que celle de Charles VIII, chercha la paix plus haut
encore que n'avait atteint son ambition.
Cependant, dès que Commines quittait le cloître, tout lui
retraçait les tristes images de la guerre qui se préparait, et
il vit descendre à l'île Saint-Nicolas quinze cents estradiotes
grecs ou albanais, « vaillans hommes » qui recevaient un
ducat par tête d'ennemi qu'ils rapportaient à leurs chefs 2.
Commines continuait à être « aussi bien traicté que
« devant 3, » mais on se méfiait de lui et il était surveillé
de près. On le croyait capable de former des intrigues qui
eussent menacé la sûreté des Vénitiens.
Presque au moment où il prononçait des harangues si paci-
fiques, les ambassadeurs du duc de Milan à Venise dénon-
çaient à leur maître les pratiques nouées par le seigneur
d'Argenton avec un capitaine du duché de Ferrare, nommé
Beschetto, qui se trouvait , semble-t-il , en ce moment, à la
solde de Ludovic Sforza :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Ce matin, après nous avoir remerciés fort affectueusement rîo
1 Mém., t. II, pp. 380 et 383.
- Mém., t. II, p. 456.
3 Mém., t. II, p. 424.
DE COMMISES. 201
ce qui s'est passé ces jours derniers, l'illustrissime seigneurie
nous confia sous le plus grand secret ce qu'elle avait appris par
les siens , des pratiques que monseigneur d'Argenton paraît
entretenir avec messire Aloys Beschetto. Nous ne lui avons pas
caché combien Votre Excellence a été irritée d'un pareil acte ;
nous lui avons fait connaître que vous en aviez averti l'illustre
seigneur Ascagne ', afin qu'il écrivît au nom de notre Etat, et
que nous-mêmes de notre côté, nous devions aussi lui en dire
quelques mots, comme Votre Excellence nous en a chargés par
une lettre du 8. L'illustrissime prince a ajouté qu'on pèserait
mûrement la chose et qu'on nous ferait connaître plus tard la
décision qui serait prise, nous recommandant bien en attendant
de n'en parler à qui que ce soit, ce que nous ferons. Nous nous
recommandons à Votre Excellence.
Venise, le 10 mai 1495.
Vos très-fidèles serviteurs,
Antoine Trivulce, évéque, et ses collègues *.
« Ainsi vivent en Italie, » dit Comraines en parlant
d'autres intrigues ; « les seigneurs et les cappitaines ont
« sans cesse praticques avec les ennemis 3. » Ce qui était
vrai des seigneurs et des capitaines, l'était aussi des ambas-
sadeurs, lors même que ces ambassadeurs n'étaient que des
étrangers en Italie.
Ces bruits , vrais ou faux , hâtèrent vraisemblablement
le jour où Commines prit congé du doge et de la seigneurie.
Barbarigo, toujours prudent, lui répéta que si les Véni-
tiens et les Milanais formaient un camp de quarante mille
hommes, c'était non pour attaquer, mais pour se défendre.
Immédiatement après le départ du seigneur d'Argenton,
1 Le cardinal Ascanio Sforza.
2 Archives de Milan. Cf. Me'm. t. II, p. 515.
3 Me'm., t. II, p. 364.
202 LETTRES ET NEGOCIATIONS
on arrêta à Venise un bombardier français : de là de nou-
velles rumeurs qui rappelaient la réunion de l'artillerie
française à Castro-Cano et le complot de Beschetto. Nous
les mentionnons d'après une lettre de Taddeo Vicomercati :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Après le départ de monseigneur d'Argenton, l'illustrissime
seigneurie a fait arrêter un de ses bombardiers, nommé maître
Nobile, français, homme très-habile, paraît-il, dans son métier.
On ignore le motif de cette arrestation, quoiqu'on fasse circuler
les bruits les plus divers. Ce qui est vrai, c'est qu'il avait de fré-
quentes relations avec monseigneur d'Argenton. Je me recom-
mande toujours aux bonnes grâces de Votre Excellence.
Venise, le 6 juin 1495.
Votre humble serviteur,
Taddeus Vicomercatus '.
Les Vénitiens avaient conduit Commines « en bonne
« seureté et à leurs dépens, 2 » jusqu'à Padoue. Ce fut là
qu'un de leurs provéditeurs qui était venu au-devant de
Commines, lui déclara que si les Français n'attaquaient pas
les Milanais, les Vénitiens ne passeraient pas l'Oglio. Com-
mines se montra, comme toujours, habile et prévoyant :
« Nous prismes enseignes ensemble, dit-il, le dict prové-
« diteur et moy, de povoir envoyer l'un vers l'autre, s'il
« en estoit besoing, pour traicter quelque bon appoincte-
« ment, et ne voulus rien rompre, car je ne sçavoye ce qui
« pourroit survenir à mon maistre 3. » Les envoyés du mar-
quis de Mantoue étaient présents, mais ils n'entendirent
1 Archives de Milan (Trad.).
2 Mcm.,t. II, p. 424.
3 Mém., t. II, p. 434.
DE COMMINES. 203
rien de ces propos échangés probablement à voix basse
entre Commines et le provéditeur vénitien.
A Ferrare, Commines vit le duc Hercule d'Esté se rendre
au-devant de lui et lui faire « bonne chière l ; » mais ce
prince, à la fois gendre du roi Ferdinand de Naples et beau-
père de Ludovic Sforza , hésitait entre ses relations de
famille et son hostilité contre les Vénitiens qui l'avaient
dépouillé d'une partie de ses États 2. A Bologne, le chef de
la seigneurie de cette ville, Jean de Bentivoglio, reçut éga-
lement Commines en le défrayant à ses dépens : comme le
duc de Ferrare, il ne se hâtait point de proclamer ses sym-
pathies pour la cause du roi de France. L'un et l'autre se
préoccupaient surtout de ce que l'on pourrait ajouter à
leurs domaines : peu importait qu'on l'enlevât aux Véni-
tiens ou même au duc de Milan 3.
1 Mém., t. II, p. 425.
- Mém., t. II, p. 516.
* Mém., t. II, p. 560.
13.
204 LETTRES ET NEGOCIATIONS
IX
SUITE DE L EXPEDITION D ITALIE.
Commines ne consacre que deux lignes à l'accueil que
lui fit à Bologne Jean de Bentivoglio, dont le nom fut porté,
peu d'années plus tard, par un négociateur qui, à son
exemple, nous a laissé de précieux mémoires. Il mentionne
plus brièvement encore son court séjour à Florence, où
grandissait un jeune homme qui devait, comme Bentivoglio,
s'illustrer dans l'histoire, mais qui est surtout resté célèbre
parce qu'il développa, avec le même art que le seigneur
d'Argenton, ce système d'habileté politique, de sagesse
envieuse, de prudence perfide, qui, au xve siècle, fut com-
mun à Louis XI et aux États d'Italie. Machiavel avait
vingt-six ans. Il s'applaudissait des conquêtes des Français,
si elles devaient avoir pour résultat l'humiliation des enne-
mis de Florence: il ne regrettait pas les Médicis, et, sans
se préoccuper beaucoup du choix de la puissance qu'il
encenserait, il se rangeait le premier parmi les adeptes
complaisants de cette théorie qui place le bien dans l'utile,
le droit dans la force, Dieu même dans le succès. Ce que
Commines laisse entrevoir, Machiavel le proclame ; il se
fait gloire de ce qu'avant lui on n'avouait qu'à peine ; il
développe des idées qui ne sont peut-être pas les siennes,
mais qui jamais n'ont été exposées avec tant d'éloquence
DE COMMINES. 205
et tant d'audace. Commines connut-il Machiavel? L'instrui-
sit-il par ses conseils? Le forma-t-il par ses leçons? Fut-ce
alors que s'établit au centre de l'Italie cette école savante
et astucieuse qui devait perpétuer le système de Commines.
quand les victoires de Charles VIII seraient déjà oubliées ?
Commines s'était à peine arrêté au berceau de Bentivoglio :
il eut à Florence le loisir d'entretenir Machiavel , et put
l'exhorter à quitter son professeur de lettres grecques pour
se mêler activement aux agitations politiques.
Commines ne nous parle, du reste, que des rapports qu'il
eut à Florence avec un prieur de Saint-Marc, plus puissant
par sa parole et son austérité que les magistrats eux-
mêmes, car pour le peuple, peut-être aussi pour les Fran-
çais, c'était un saint et un prophète. Commines interrogea
Savonarola sur l'avenir qui lui paraissait si sombre. « Je
« lui demandai, dit-il, si le roi pourrait passer sans péril
« de sa personne, vu la grande assemblée que faisoient les
« Vénitiens, de laquelle il savoit parler mieux que moi, qui
« en venois1. » Savonarola répondit que Charles VIII
aurait un combat à livrer, mais qu'il en sortirait à son
honneur : ce que Commines appliqua plus tard à la ren-
contre de Fornoue. Mais Savonarola ajoutait aussi : « Si
« Charles VIII ne remplit pas la mission que Dieu lui a
« donnée, s'il n'empêche pas ses gens de piller, je vois sa
« sentence déjà écrite au ciel 2. »
Commines eut de longues conférences avec les magis-
trats de Florence, sur les questions si ardentes qui étaient
alors débattues, surtout sur celles dont dépendait la liberté
1 Mem., t. II, p. 438.
"■ Mem., t. II, p. 591.
•206 LETTRES ET NEGOCIATIONS
ou la sujétion des Pisans. Jamais elles n'avaient été si
urgentes, si difficiles à résoudre, car elles étaient intime-
ment liées à la retraite de l'armée et à la sûreté du roi.
Commines apprit successivement que Charles VIII était
sorti de Naples le 20 mai et qu'il avait traversé Rome où
le Pape ne se trouvait plus. Le 13 juin , il quitta lui-même
Florence pour aller rejoindre le roi à Sienne.
La seigneurie de Florence en informa aussitôt ses ambas-
sadeurs :
Monseigneur d'Argenton est parti ce matin pour se rendre
près du roi. Comme nous connaissons l'intérêt qu'il porte à nos
affaires, nous en avons conféré avec lui. Il nous a promis de
s'employer de son mieux en notre faveur. A l'occasion , vous
pourrez réclamer son appui et vous aider de lui toutes les fois
que vous jugerez qu'il peut vous être utile. Nous avons mon-
tré à Sa Seigneurie la lettre que nous avons reçue, et elle s'est
engagée à mettre tout en œuvre pour y réussir ; vous l'en ferez
ressouvenir d.
Commines amenait à sa suite de nombreux bagages que
Thomas Spinelli s'était chargé de conduire , et on était à
peine arrivé près de Lastra, quand une troupe de marau-
deurs en enleva une partie. De là grand émoi à Florence.
La seigneurie craignait que le seigneur d'Argenton ne se
montrât irrité et ne lui retirât un appui dans lequel elle
plaçait ses espérances sous Charles VIII aussi bien que
sous Louis XI. Aussi écrivait-elle en toute hâte le 19 juin
1495 à ses ambassadeurs près du roi de France :
Nous apprenons à l'instant même (8 heures du soir), que
1 Cette lettre et celles qui suivent, sont tirées des Archives de
Florence.
DE COMMINES. 207
certaines voitures de monseigneur d'Argenton ont été attaquées
en route par linéiques valets étrangers, du côté de Lastra. Les
paysans ayant de suite fait sonner le tocsin, on a pu rejoindre
les voleurs, et nous ne doutons pas que tout aura été retrouvé
Dès que nous avons eu connaissance de cet. incident, nous avons
dépêché de la cavalerie et des commissaires pour faire garder les
passages afin de mettre la main sur les brigands et d'en faire \iw
justice aussi sévère que le mérite leur crime. Nous vous laissons
à penser quel déplaisir nous en avons ressenti, et nous ne nous
tiendrons pour satisfaits que si nous atteignons le but que nous
nous proposons. Il nous a paru opportun de^vous communiquer
cet avis, pour que vous puissiez rassurer monseigneur d'Argen-
ton quand le bruit en viendra jusque là, et lui dire que nous
avons pris toutes les précautions pour recouvrer entièrement <•<
qu'on a enlevé.
Le même jour, la seigneurie de Florence adressait la
lettre suivante à Jean de Bentivoglio :
Quelques voitures de monseigneur d'Argenton qui est parti
d'ici pour rejoindre Sa Majesté Très-Chrétienne, ont été attaquées
en route par des valets étrangers, à sept milles d'ici environ.
D'après nos informations , lès brigands doivent avoir pris la
route de votre pays et ils se dirigent vers Bologne. Nous venons
en conséquence prier Votre Seigneurie de vouloir bien, dans
cette circonstance, qui nous intéresse vivement, à cause du res-
pect que nous portons à monseigneur d'Argenton, faire toutes les
diligences nécessaires pour retenir les susdits bagages et pour
mettre la main sur les brigands. Ce faisant, Votre Seigneurie
nous obligera au delà de toute expression, et nous lui en garde-
rons une profonde reconnaissance, avec le ferme propos d'agir
de même vis-à-vis d'elle, si quelque occasion s'en présentait.
Le lendemain , la seigneurie de Florence mandait de
nouveau à ses ambassadeurs au camp français :
15..
208 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Nous vous avons informés hier soir de l'accident survenu aux
équipages de monseigneur d'Argenton et des mesures que nous
avions immédiatement prises : elles ont eu pour résultat que les
bagages ont été recouvrés; nous ne croyons pas qu'il y manque
rien. Quelques-uns des coupables ont été pris et ils subiront le
châtiment de leur crime : on est à la poursuite des autres, et ils
tomberont probablement en notre pouvoir. Il nous a paru bon de
vous communiquer ces détails, pour que vous en fassiez tel usage
que vous trouverez convenable. Les susdits bagages sont à Las-
tra en lieu sûr, et nous les enverrons sous bonne escorte le plus
tôt que nous le pourrons.
Les Dix de la Balie ajoutaient dans une autre lettre aux
mêmes ambassadeurs :
Nous vous écrivons ce matin quelques lignes, pour vous donner
avis que les bagages de monseigneur d'Argenton sont entière-
ment recouvrés ; on les a depuis expédiés, sous la conduite d'un
massier chargé de les conduire en sûreté. En réalité, nous
n'avons pas trouvé la chose aussi grave qu'on le rapportait hier
soir. Thomas Spinelli, qui accompagnait ces bagages par ordre
de monseigneur d'Argenton, est fort bien instruit de tout et
pourra vous dire comment les choses se sont passées.
Charles VIII fit bon accueil à Commines et l'admit dans
son intimité. Il lui dépeignit les péripéties de son expédi-
tion; il lui rapporta comment, dans un moment de dénue-
ment et de disette , il avait vu s'ouvrir les portes de Brac-
ciano 1 : il est probable que ce fut aussi le roi qui raconta
à Commines qu'à deux reprises on amena les canons pour
assaillir le château Saint-Ange, mais que chaque fois il s'y
opposa 2.
1 Mém., t. II, p. 365.
• Mém., t. II, p. 385.
DE COMMINES. 209
En d'autres moments, le roi, trompé par la folle pré-
somption de ses courtisans, plaisantait son ambassadeur
sur ses craintes et lui demandait en riant si les Vénitiens
n'enverraient pas au-devant de l'armée française, pour
faire acte d'obéissance et de soumission. Commines répon-
dit en mettant sous les yeux du roi le rôle des estradiotes
et des mercenaires recrutés par les Vénitiens, document
important qu'il avait réussi à obtenir, grâce à son habi-
leté; mais les jeunes gens qui entouraient le roi, croyaient
peu à ce que disait le seigneur d'Argenton, et ce fut en
vain qu'il supplia Charles VIII de hâter sa marche pour
rentrer en France.
Commines exposa aussi les griefs des Florentins. Il
soutint qu'il fallait leur abandonner les Pisans et accepter
les ducats et les hommes d'armes qu'ils offraient ; néanmoins
l'avis du comte de Ligny l'emporta sur le sien, qui fut
écarté « non pour raison, mais pour pitié des Pisans1. »
Lorsqu'on mit en délibération s'il fallait occuper Sienne,
Commines insista de nouveau pour que le roi « tirât à son
« chemin, » au lieu de s'arrêter « â ces folles offres d'une
« cité qui se gouverne plus follement que ville d'Italie. »
Cette fois, chacun était de son opinion, mais on n'en fit rien :
l'on amusa le roi six ou sept jours en lui montrant les
dames de Sienne, et une garnison française y fut laissée au
grand mécontentement des Florentins 2.
Commines était chargé près de Charles VIII, non-seule-
ment du soin de défendre les intérêts de Florence, mais
1 Mém., t. II, pp. 431 et 44(1.
- Mém , t. II, ]). 430.
COMMINES. — II. j \
210 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
aussi d'une mission du duc de Ferrare, car ce prince écri-
vait le 21 juin à Antoine de Costabili :
Messer Antonio, depuis votre départ d'ici jusqu'à ce jour,
nous avons reçu en plusieurs fois six lettres, datées du 11, 14,
15, 16 et 18 de ce mois, par lesquelles vous nous avez lon-
guement raconté votre arrivée à Florence et puis à la cour,
l'audience que vous avez eue de Sa Majesté et vos entretiens
avec monseigneur d'Argenton et d'autres seigneurs. Comme
vous avez vu, par une lettre que nous vous avons adressée,
que vous devez prendre congé et revenir ici, nous n'avons rien
à vous mander, sinon que nous vous remercions et nous vous
louons de tous les renseignements que vous nous avez commu-
niqués et de tout ce que vous avez dit et fait. Vous avez, à
notre avis ,, agi en tout avec sagesse et en bon ambassadeur ;
mais, avant de partir, vous remercierez de notre part monsei-
gneur d'Argenton de la faveur qu'il vous a accordée, ainsi que
de ses bonnes intentions et de sa bonne volonté à notre égard,
en lui donnant -l'assurance du grand amour et de l'affection que
nous portons à Sa Seigneurie. Vous tiendrez aussi le même
langage, dans les meilleurs termes qu'il vous paraîtra convenir,
à monseigneur de la Trémoïlle et aux autres seigneurs vis-à-
vis de qui vous jugerez devoir le faire x.
Le duc de Ferrare avait pour gendre le duc de Milan :
nous le verrons s'interposer près de lui pour qu'on laissât
les Français sortir paisiblement de l'Italie. Il écrivit lui-
même à Commines, le 2 juillet :
Excellent et magnifique seigneur,
Messer Antonio de Costabili, que nous avions envoyé vers
Sa Majesté Très-Chrétienne en qualité de notre ambassadeur,
pour les négociations que vous connaissez, nous a fait connaître,
* Archives de Modène.
DE COMMINES. 211
à son retour, la manière gracieuse avec laquelle Sa dite Majesté
a daigné l'accueillir et la bienveillance que vous lui avez
témoignée vous-même. Il nous a rendu compte de tout ce qui
s'était dit et fait relativement aux affaires dont nous l'avions
chargé; nous avons pris en considération les aimables paroles
que Sa Majesté lui a adressées en dernier lieu et l'espérance
que Votre Seigneurie conserve encore de faire réussir cette
négociation. Nous remercierons d'abord Votre Seigneurie de
la bienveillance dont elle a usé envers notre dit ambassadeur,
de l'introduction et de la faveur quelle lui a ménagées auprès
du roi Très-Chrétien, à l'occasion de^cette négociation, et aussi
de vos excellentes dispositions à notre égard. Comme nous
désirions beaucoup, en vérité , que cette négociation eût une
issue favorable, principalement dans l'intérêt de Sa dite Ma-
jesté, afin qu'elle pût passer sans s'exposer aux hasards de la
fortune, et aussi afin que le sérénissime duc de Milan, notre
gendre, ne fût inquiété en rien, nous avons fort regretté que
cette issue favorable ne se soit pas produite ; mais nous tenons
à ce que Votre Seigneurie sache, et nous la prions de vouloir
le faire connaître au roi, que, de notre côté, nous avons fait
tout ce qu'il était possible de faire, et nous avons mis toute la
diligence nécessaire pour amener cette conclusion. D'autres
n'ayant pas jusqu'ici jugé à propos d'intervenir dans ces négo-
ciations, nous ne pouvons pas faire davantage, et nous sommes
certain que Sa Majesté nous en excusera ; elle a pu voir la
bonne volonté que nous y avons mise, et Votre Seigneurie
pourra lui dire qu'ayant bien examiné la dernière réponse
de Sa Majesté, ainsi que les paroles bienveillantes de Votre
Seigneurie, nous avons de rechef écrit à Milan et rappelé au
duc ce qui nous a paru opportun à propos de la négociation,
et si nous en recevions une réponse favorable , nous vous en
préviendrions de suite. Nous ne vous ferons pas faute de dili-
gence et de zèle dans cette affaire. Il nous reste à prier Votre
Seigneurie de vouloir nous recommander aux bonnes grâces du
roi et lui faire comprendre combien nous sommes attachés à
212 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Sa Majesté, combien sont grands notre confiance en elle et
notre désir de la servir. Elle peut, en un mot, disposer de
nous , de notre Etat et de notre fortune comme de son bien
propre, et nous nous mettons également à la disposition de
Votre Seigneurie là où il lui plaira de nous employer !.
Cependant, les Français avaient quitté Sienne. Ils s'avan-
çaient vers l'Arno. Arrivés près d'Emboli, dans un endroit
où s'élève le célèbre oratoire de Notre-Dame de Ripa, ils
rencontrèrent deux routes conduisant l'une vers Florence,
l'autre vers Pise. Commines insista probablement une'der-
nière fois pour que les Français se dirigeassent en amis et
en alliés vers Florence; mais lorsque le parti contraire eut
été adopté, il entra dans l'oratoire voisin et y fit un vœu à
Notre-Dame de Ripa, afin que, grâce à sa protection, il ne
fût pas victime de tant d'imprudence et pût rentrer sain et
sauf en France : c'est ainsi, du moins, que nous expliquons
sa dévotion à Notre-Dame de Ripa, qu'il choisit pour
patronne de sa dernière demeure.
Toutes les espérances de Commines s'étaient évanouies.
Déjà quelques hommes d'armes français s'étaient joints aux
Pisans pour enlever le château de Librafatta aux Floren-
tins, et ceux-ci traitaient en ennemis les Français aussi
bien que les Pisans.
Charles VIII, sans traverser Florence, s'était dirigé vers
Pise. Ce fut là qu'il convoqua son conseil pour statuer sur
les rivalités des Florentins et des Pisans. Commines main-
tenait toujours qu'il fallait replacer les Pisans sous la domi-
nation de Florence, mais un grand nombre de seigneurs
français, prenant pitié de la désolation des Pisans, accu-
1 Archives de Moriène.
DE COMMINES. 213
saient ceux qui tenaient ce langage, de s'être laissé gagner
par l'or des Florentins. Charles VIII, hésitant et ébranlé,
ne prit , cette fois encore , aucune résolution , et les Dix
de la Balie adressèrent à Commines une nouvelle lettre pour
lui recommander les intérêts de la seigneurie de Florence :
Connaissant par une longue expérience l'amour et l'affection
que Votre Seigneurie a toujours témoignés envers cette ville et
envers ceux de notre nation, nous prenons la confiance de lui
adresser la présente lettre, par Thomas Spinelli, notre très-
cher concitoyen, que Votre Seigneurie connaît fort hien, et
nous la prions de vouloir s'employer en notre faveur auprès de
Sa Majesté Très-Chrétienne et des seigneurs de sa cour, de la
manière quelle jugera la plus convenahle à nos intérêts, spé-
cialement en ce qui touche le règlement de nos affaires; car
Sa Majesté, se trouvant à Lucques, a promis à nos ambassa-
deurs de s'en occuper sans faute et sans retard dès qu'elle
serait à Asti ou dans quelque lieu voisin '. Nous prions instam-
ment Votre Seigneurie de vouloir solliciter cette solution de
manière qu'elle sorte son effet, selon la confiance que nous avons
en Votre Seigneurie. Nos seigneurs ont de plus répondu ces
jours derniers à quelques lettres de Sa Majesté ; nous avons
remis une copie de leur réponse à Thomas Spinelli, pour la
communiquer à Votre Seigneurie , qui saura ainsi que Sa
Majesté exigeait que nous suspendions les hostilités contre les
Pisans, promettant d'en exiger autant de ceux-ci, ce que nous
étions contents de faire par égard pour Sa Majesté, et jusqu'ici
nous avons empêché nos gens de faire aucune démonstration
contre les Pisans. Nonobstant cela, à peine Sa Majesté eut-
elle quitté leur ville, que les dits Pisans, avec les Français
qui sont restés à Pise (quelques-uns même en qualité de parle-
mentaires), se remirent à battre le pays dans tous les sens, le
pillant et le ravageant , brisant les prisons et saccageant tout
1 Voyez la lettre de Charles VIII à la seigneurie de Florence , du
23 juin 1495. Desjardiks, p. 621.
214 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
sur leur passage, de telle sorte que, pour sauver notre honneur
et assurer la sécurité des nôtres, nous avons été forcés de leur
permettre d'user de représailles. Nous croyons devoir porter
ces faits à la connaissance de Votre Seigneurie, afin que si Ton
venait à les rapporter d'une autre manière, elle puisse nous
justifier et défendre notre cause en toute vérité.
Nous avons chargé Thomas Spinelli, pendant qu'il sera à la
cour, de poursuivre et de surveiller nos intérêts jusqu'à l'arri-
vée de messeigneurs Guido-Antonio Vespucci et Neri Capponi,
que nous venons d'accréditer comme ambassadeurs auprès de
Sa Majesté Très-Chrétienne, pour l'expédition de nos affaires.
Nous prions Votre Seigneurie d'accorder une pleine foi à tout
ce que lui exposera ledit Thomas Spinelli, que nous lui recom-
mandons en toute circonstance, comme notre très- cher conci-
toyen.
A monseigneur d'Argenton '.
Cependant, de graves événements s'accomplissaient au
nord de l'Italie. Le duc d'Orléans, au lieu d'employer à for-
fier Asti, les renforts que le duc de Bourbon lui envoyait à
la prière de Commines 2, les avait conduits dans le Milanais
pour commencer la guerre contre Ludovic, et cédant à «une
« pratique friande 3, » il s'était emparé de Novare où il se
vit bientôt assiégé à son tour par des forces supérieures aux
siennes.
Lorsque Charles VIII arriva à Sarzana, on mit en délibé-
ration, dans le conseil où se trouvait Commines, s'il fallait
envoyer des hommes d'armes à Gênes. Il fut conclu par tous
« que on n'y entendroit point » et néanmoins on fit le con-
1 Archives de Florence.
2 Mém., t. II, p. 442.
3 Mc'm., t. II, p. 443. Le duc d'Orléans raconta lui-même cette pra-
tique à Commines. Mém., t. II, p. 451.
DE COMMINES. 215
traire de ce qui avait été résolu. « Et fut le premier coup,
« dit Commines, que je ouys parler que l'on creust qu'il y
« deubst avoir bataille. Je me esbahis comment il estoit
« possible que ung si jeune roy n'avoit quelques bons servi-
« teurs qui luy osassent avoir dict le péril en quoy il se
« mettoit. De moy il me sembloit qu'il ne me croyoit point
« du tout l. »
Ainsi l'armée française s'affaiblissait de plus en plus à
mesure qu'elle était exposée davantage à être assaillie dans
un pays rempli de montagnes et de défilés. Lorsqu'elle
arriva au pied des Apennins, elle ne comptait pas dix mille
combattants, et les confédérés, au nombre de trente à qua-
rante mille, se préparaient à la combattre sous les ordres
du marquis de Mantoue, qui avait établi son camp près de
Fornoue.
Le danger auquel on était exposé, se révéla à tous les
yeux. « La crainte, dit Commines, commençoit à venir aux
« plus saiges 2. » Charles VIII qui n'était pas loin de regret-
ter d'avoir repoussé les conseils de Commines, exprima le
désir de l'envoyer vers les Vénitiens, en le faisant accom-
pagner d'un officier qui eût apprécié le nombre des confé-
dérés. Commines jugeait la chose fort périlleuse. Néan-
moins, sur les instances de Guillaume Briçonnet, qu'on
n'appelait plus que le cardinal de Saint-Malo, Commines
adressa un message à l'un des provéditeurs vénitiens atta-
chés à l'armée, qui était, par une chance fort heureuse,
celui qu'à son départ de Venise il avait vu à Padoue 3 ; il lui
1 Mém.t t. II, pp. 445 et 446.
- Mém., t. II, p. 463.
3 Les provéditeurs, dit Commines (t. II, p. 410), accompaignent les
capitaines et les conseillent.
216 LETTRES ET NEGOCIATIONS
rappelait ce qui s'était alors passé entre eux et faisait
demander un sauf-conduit. Il reçut pour réponse que l'agres-
sion du duc d'Orléans avait suspendu les pouvoirs donnés
pour traiter de la paix, mais que l'on conviendrait du lieu et
de l'heure d'une entrevue. Cette réponse arriva le dimanche
soir. « Nul ne l'estima de ceux qui avoient le crédit, dit
« Commines. Je craignoye à trop entreprendre et que on le
« tinst à couardise, si j'en pressoye trop ; et laissay ainsi la
« chose pour ce soir, combien que j'eusse voulentiers aydé
« à tirer le roy et sa compaignie de là, si j'eusse peu, sans
« péril \ » Vers minuit, le cardinal de Saint-Malo, dont la
tente était voisine de celle de Commines, vint lui annoncer
que le roi était décidé à se porter en avant : ce qui parut si
imprudent au seigneur d'Argenton qu'il ne vit dans ce pro-
jet que la pensée isolée du cardinal Briçonnet, et il eût été
convenable que le roi « eust assemblé les plus sages hommes
« et capitaines pour se conseillier d'ung tel affaire 2. »
C'était d'ailleurs rompre brusquement la négociation qu'on
avait chargé Commines d'entamer : « Et me despleut bien,
« dit-il, qu'il falloit prendre ce train; mais mes affaires
« avoient esté tels au commencement du règne de ce roy,
« que je n'osoye fort m'entremeltre, affin de ne point faire
« ennemys de ceulx à qui il donnoit auctorité 3. »
Il était à peine sept heures du matin quand Charles VIII
monta à cheval, tout rayonnant, malgré sa petite taille, de
l'ardeur du combat et de l'enivrement du triomphe : ce qui
rappela à Commines les paroles prophétiques de Savonarola.
Aussi, lorsqu'il entendit le roi lui dire qu'il le chargeait
1 Mém., t. II, p. 464.
2 Mém., t. II, p. 464.
3 Mém., t. II, p. 464.
DE COMMINES. 217
d'aller avec le cardinal de Saint-Malo négocier avec les
ennemis, il ne put s'empêcher de lui répondre : « Sire, je
« le ferai volontiers, mais je ne vis jamais deux si grosses
« compagnies si près l'une de l'autre, qui se départissent
« sans combattre l. »
Commines écrivit, sur l'ordre du roi, une seconde lettre
aux provéditeurs vénitiens. Il y rappelait sa pacifique
ambassade de Venise et s'offrait de nouveau comme média-
teur, répétant que le roi ne voulait de mal à personne et ne
demandait qu'à poursuivre sa retraite 2.
Les provéditeurs, l'un d'eux surtout, se montraient dis-
posés à traiter avec les Français, mais les capitaines de
l'armée confédérée voulaient combattre. Tout à coup le
canon se fit entendre, et Commines qui venait de dire au
cardinal de Saint-Malo qu'il n'était plus temps « de s'arau-
« ser 3, » rejoignit Charles VIII assez tôt pour se placer au
milieu des pensionnaires de la maison du roi qu'il avait
commandés en 1478 à Dijon. Il chargea avec eux les esca-
drons italiens du marquis de Mantoue. Le soir il trouva le
roi dans une métairie remplie de blessés, et l'entendit
raconter son péril : il lui prêta même son manteau, puis il
se coucha dans une vigne, après avoir soupe d'un morceau
de pain noir.
Il faut bien le reconnaître, cette victoire n'avait pas été
décisive, et rien n'assurait à l'armée française qu'elle pour-
rait poursuivre sa retraite. « Le lendemain au matin, raconte
« Commines, me délibéray de continuer encores nostre
« praticque d'appoinctement, tousjours désirant le passage
1 Mém., t. II, p. 466.
- Mém., t. II, p. 467.
5 Mém., t. II, p. 471.
218 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« du roy en seureté l. » Il envoya en effet un trompette
chargé de proposer de nouvelles négociations. On lui fit
parvenir un sauf-conduit pour parlementer à mi-chemin des
deux armées. Bien que cela parût à Commines d'une exé-
cution à peu près impossible, il ne fit aucune objection : « Je
« ne vouloye, dit-il, riens rompre, ne faire difficile 2. »
On lit dans une lettre écrite du camp français le 7 juil-
let 1495, c'est-à-dire le lendemain de la bataille de For-
moue :
« Le marquis de Mantoue et le comte de Galéas doivent ce
« jourd'hui venir parler au roy pour trouver moyen de faire
« quelque traictié de paix, et ont envoyé quérir leur sauf-
« conduit pour y venir. Et sont ordonnés, pour les ouyr,
« messeigneurs de Saint-Malo, mareschal de Gyé, Pyennes et
« d'Argenton 3. »
Il avait été convenu que les plénipotentiaires des deux
armées se rencontreraient sur les bords du Taro. Un orage
en avait enflé les eaux, et les plénipotentiaires français esti-
ez mant leurs personnes, » engageaient Commines à passer
sans eux sur l'autre rive, « sans lui dire ce qu'il avoit à
« faire, ne à dire 4. » Il franchit donc le Taro. « Il me sem-
« bloit, rapporte-t-il, que si je ne faisoye rien, au moins je
« m'acquiteroie vers ceulx qui estoient assamblés par mon
« moyen. » Il leur déclara, en effet, que seul il ne pouvait
faire aucune ouverture, et lorsqu'un héraut français vint
lui annoncer qu'on l'autorisait « à ouvrir ce qu'il vou-
1 Mém., t. II, p. 484.
2 Mém., t. II, p. 485.
3 Lettre de Jacques de Thenray, publiée par M. de la Pilorgerie,
Campagne de Charles VIII en Italie, p. 350.
* Mém., t. II, p. 486.
DE COMMINES. 219
« droit, » il persista dans le même langage, et ne voulut
rien faire en l'absence du cardinal de Saint-Malo et du
maréchal de Gyé : « car ils savoient du vouloir du roy plus
« que moy, tant pour en estre plus prochains que pour
« avoir parlé à luy à l'oreille à nostre partement; mais de
« son affaire présent j'en sçavoie autant que eulx pour
« lors •. »
Commines , qui désirait fort la paix et qui comprenait
sans doute qu'il était bon, en toute hypothèse, de gagner
du temps en pourparlers, se montra très- gracieux vis-à-vis
des confédérés, à tel point que le marquis de Mantoue lui
ayant demandé si le roi l'aurait fait mettre à mort dans le
cas où il se serait emparé de lui , Commines répondit que
le roi lui eût fait, au contraire, s'il en eût été ainsi, le plus
bienveillant accueil. La conférence se borna là, et Com-
mines retourna près du roi.
Rien ne fut décidé dans le conseil qui s'assembla aussi-
tôt. Charles VIII parla de nouveau à l'oreille du cardinal
de Saint-Malo et chargea Commines de retourner près
des confédérés pour entendre ce qu'ils auraient à dire.
Or, comme le remarque Commines, c'était au roi de France
qui avait provoqué cette conférence, qu'il appartenait de
faire les premières propositions, et le cardinal eut soin
d'ajouter qu'on ne pouvait rien conclure. « Je n'avoye
« garde de riens conclure, ajoute Commines, car on ne
« me disoit riens. » Cependant, espérant bien « ne rien
« gaster » et devoir peut-être au hasard quelques paroles
« de seurté, » il se dirigea de nouveau vers le Taro,
mais déjà la nuit approchait et il rencontra un trompette
1 Mém., t. II, p. 486.
220 LETTRES ET NEGOCIATIONS
italien chargé de l'engager à ne pas aller plus loin, parce
que le guet était confié à ces cruels Estradiotes qui cou-
paient les têtes de leurs ennemis et qui se faisaient payer
chez les chrétiens le même salaire que chez les Infidèles.
A son retour, Commines remarqua « d'autres conseils en
« l'oreille qui le firent doubter, » et lorsqu'un peu après
minuit, il entra dans l'appartement du roi, il y trouva les
chambellans en équipage de guerre, qui lui annoncèrent que
le roi continuait son voyage et qu'on le laisserait en arrière
pour tenir le parlement : « dont je m'excusay, ajoute Com-
« mines, disant que je ne me vouloye point faire tuer à mon
« escient et que je ne seroye point des derniers à cheval !, »
Une heure avant le jour, l'armée française se mit en
marche ; à huit heures, les plénipotentiaires italiens atten-
daient inutilement sur la rive du Taro; à midi, ils ne
savaient pas encore le départ des Français qui gagnaient
les plaines de la Lombardie. Commines ajoute que si les
confédérés ne poursuivirent pas les Français, ce fut parce
que les provéditeurs vénitiens s'y opposèrent.
L'armée française n'avait plus rien à craindre, mais ses
souffrances n'étaient pas à leur terme. Commines , qui
n'était pas, comme il l'observe, des plus malheureux, était
réduit à porter lui-même dans ses bras le fourrage de son
cheval, et pendant deux jours, il n'eut pour toute nourri-
ture que du mauvais pain. C'était le plus pénible voyage
qu'il eût fait de sa vie, et il en avait connu « de bien aspres »
du temps du duc Charles de Bourgogne.
On arriva enfin à Asti, et on n'y apprit que des nouvelles
inquiétantes. La position du duc d'Orléans, assiégé à
1 Mém^t.U, p, 488.
DE COMMINES. 221
Novare, devenait de plus en plus critique. Commines, pour
soutenir son courage, lui avait fait savoir que des négocia-
tions étaient entamées avec le duc de Milan, principalement
par la médiation du duc de Ferrare, et que la duchesse
douairière de Savoie interposait, dans ce but, son active
médiation. «Je m'en mesloye aussi l, » dit Commines, et, en
effet, les confédérés lui avaient envoyé un sauf-conduit,
car ils ne désiraient pas moins, assure-t-il, le voir chargé
du soin de ces négociations.
Cela était vrai peut-être pour le duc de Milan qui sem-
blait convaincu que Charles VIII était peu favorable aux
prétentions du duc d'Orléans, « qu'il ne désiroit point fort
« de veoir si grant 2 » et qui savait bien que Commines ne
les seconderait pas davantage. Quant aux Vénitiens, depuis
l'ambassade de Commines à Venise et plus encore depuis
la fallacieuse négociation des bords du Taro, ils éprouvaient
un profond sentiment de méfiance.
Ce fut dans ces circonstances que le Sénat de Venise
transmit à ses provéditeurs les instructions suivantes :
De quelque pratique que l'on use, soyez sur vos gardes à
toute heure, jour et nuit, sans relâche, en tout ce qui se
rapporte aux propositions qu'on vous fera, car nous connais-
sons assez les artifices et l'astuce accoutumée des Français.
Pour arriver à ce qui concerne personnellement monseigneur
d'Argenton, il vous a, dites-vous, demandé un sauf-conduit de
quatre jours pour venir dans votre camp, accompagné de qua-
rante cavaliers, afin de traiter d'un accord avec vous. Nous
apprenons par la voie de Milan que ce sauf-conduit lui est déjà
délivré. Aussi vous dirons-nous là dessus notre sentiment. Nous
1 Mém.yt, II, p. 501.
2 Mém., t. II, p. 493.
222 LETTRES ET NEGOCIATIONS
connaissons ledit seigneur d'Argenton pour un homme aussi
habile et aussi sagaee que possible, ainsi que nous avons pu nous
en convaincre pendant son séjour dans notre ville. Vous avez pu
vous en faire vous-mêmes une idée par diverses ouvertures
insidieuses qu'il vous a faites avant et après la rencontre des
armées. Le nombre des cavaliers qu'il amène et sa liaison
intime avec le duc d'Orléans, nous font tenir pour indubitable
que sa visite ne peut avoir qu'une fin mauvaise et dangereuse
et qu'elle cache quelque pernicieux dessein *. Nous aimerions
mieux qu'on ne l'eût point reçu, mais la chose étant probable-
ment faite à cette heure, nous vous recommandons que sous
aucun prétexte vous ne le laissiez s'arrêter au milieu de notre
armée, mais qu'il soit congédié immédiatement avec toute sa
suite, de telle sorte que personne d'entre eux ne demeure en
arrière : on les accompagnera de près afin qu'ils ne puissent
s'entretenir, ni tenter aucune pratique avec qui que ce soit, et
afin surtout que nul d'entre eux ne puisse pénétrer, ni envoyer
de message à Novare, par quelque moyen que ce soit. Vous nous
transmettrez en toute hâte le résumé des ouvertures qu'il aura
pu vous faire, pour que nous puissions sur ce point vous exprimer
notre avis et nos intentions. En attendant, pressez de plus en
1 Per descender ad la particularità de monsignor de Argenton, qualo
ne scrivete haver rechiesto salvo conducto per zorni quattro de poter
venir in questo campe- cum cavalli 40 per praticar qualche accordo, et
per la via de Milano sentimo talo salvo conducto esser li stà concesso :
etiam circa questo ve direrao el sentiraento nostro : cognoscendo la qua-
lité de la persoua de dicto monsignor d'Argenton versutissima et saga-
cissima quanto exprimer se posse, com ben l'havemo cognossuto nel
tempo le stado in questa nostra cita, et anche per diverse sue frau do-
lente rechieste a vuy facte, et avanti et dapoi el congresso de li exerciti,
lo havette etiam vui possuto ben comprehender. Et similiter per el
numéro di cavalli el mena cum si, et per la affectione incomparabile
luy ha al signor duca de Orliens, nui teguimo indubitamente, che la
venuta sua non possi esser nisi ad cativo et periculosissimo fine et cum
qualche pernitiosa pensata.
DE COMMINES. 223
plus le siège de Novare et veillez à ce que, par aucune voie,
l'on ne puisse ravitailler cette ville '.
Commines avait tracé des règles semblables sur les pré-
cautions à observer vis-à-vis des ambassadeurs, pour les-
quels il y a « matière de suspection2. » Il avait lui-même
écrit qu'en ce cas il fallait « tost despêcher et faire faire
« bon guet. » Il ne pouvait pas se plaindre que l'on vît
dans sa mission « des communications dangereuses 3. »
Quoi qu'il en fût, Commines ne profita pas du sauf-con-
duit qu'on lui avait adressé, et ce ne fut pas du côté des
Vénitiens que vinrent les obstacles. « Comme les envieulx
« sont entre gens de cour, » le cardinal Briçonnet s'op-
posa à ce que Commines fût investi d'une si haute mission 4,
et celui-ci se vit réduit à y renoncer, comme il l'écrivait
lui-même le 24 juillet au marquis deMantoue :
Monseigneur, je me recommande à votre bonne grâce tant
comme je puis, J'ay receu le sauf-conduit qu'il vous a pieu m'en-
voier par ce porteur, votre trompette, lequel a esté veu par le
roy en son conseil ; mais son plaisir n'a pas esté que j'allasse
jusques en votre ost. Mais s'il vous plaist vous trouver ou envoïer
quelques gens en une ville neutre, comme de madame de Savoye
ou de madame la marquise, le roy y envoiera moy ou autres ; ou
si vous aymez mieulx envoïer quelc'un jusques devers ledit sei-
gneur, il envoieroit devers vous, en votre camp, et ceste
voye là me sambleroit la meilleure. Il me despleut bien que je
ne me peus trouver sur le bort de la rivière, comme j'avois dit,
1 Archives de Venise.
2 Mém., 1. 1, p. 264.
3 Mém., t. I, p. 82.
* Le cardinal rompit que je ne m'en meslasse point. Mém., t. II,
p. 501.
224 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
le soir dont partismes le matin d'auprès de vous ; mais j'en feis
mon excuse à votre autre trompette que vous eustes en ceste ville
et lui dis davantage le désir que j'avois de servir en la pacifica-
tion de ses différens aussy avant que ma puissance se peut esten-
dre. Et s'il vous plaist m'emploïer en riens, me trouverez tous-
jours prest à vous faire service. Priant à Dieu, monseigneur,
qu'il vous doint bonne vie et longue.
Escript en Ast, le XXIIir" jour de juillet.
Le roy vous respond ;ï vos lettres.
Votre humble serviteur,
Phelippe de Commynes.
A mon très-honoré et dotiUé seigneur, monseigneur le marquis
de Mantoue, gouverneur général des gens d'armes de la seigneu-
rie de Venise *.
Cependant la mauvaise saison approchait, l'armée de
Charles VIII et la garnison de Novare souffraient de plus
en plus, et les choses en arrivèrent à ce point que Com-
mines crut devoir exposer à Charles VIII toute la gravité
de la situation. « Je m'aventuray, dit-il lui-même, de dire
« au roy qu'il me sembloit qu'il vouloit mettre sa personne
« et Estât en grand hasard pour peu d'occasion, qu'il ne
« devoit point laisser à prendre quelque honneste appoinc-
« tement pour ces paroles que on disoit qu'il ne debvoit
« point commencer, et que s'il vouloit je le feroye bien par-
ce 1er en sorte que l'honneur des deux costés y seroit bien
« gardé 2. » Le roi renvoya Commines au cardinal de Saint-
Malo qui voulait la guerre ; mais Commines, secondé par le
seigneur de la Trémoïlle, insista, et le cardinal déclarant
que c'était à lui qu'il appartenait, en sa qualité d'homme
1 Archives de Venise (trad.).
* Mém., t. II, p. 511.
DE GOMMINES. 223
d'église, d'ouvrir les négociations, il répondit qu'à défaut
du cardinal, il les aborderait lui-même.
Tel est le récit de Commines ; mais de même qu'au com-
mencement de la guerre il entretenait des relations avec
les Florentins, à l'insu du roi, pour s'efforcer de l'arrêter
dès son début, il y a tout lieu de croire que cette fois aussi,
il adressa de son propre mouvement et sans y être autorisé,
des communications secrètes afin de rétablir la paix qu'il
considérait comme pouvant seule sauver le roi et les siens.
Charles VIII venait de l'envoyer à Casai, où la marquise de
Montferrat était morte, laissant après elle deux fils sur les-
quels avait mis la main un de ses oncles, le grec Constan-
tin, dont Commines à Venise avait voulu faire un roi de
Macédoine. Bien que Constantin ne fût pas l'un des parents
les plus proches des jeunes marquis de Montferrat, Com-
mines déclara au nom de Charles VIII lui en remettre la
tutelle, et d'autre part, il est permis de l'ajouter, Constan-
tin, favorisé dans son ambition, s'engagea à seconder tous
les projets de Commines : ce qu'il fit en adressant aussitôt
aux Milanais et aux Vénitiens un message où il leur faisait
part, avec toutes les réserves dictées par la prudence, du
désir de négocier qu'avait exprimé le seigneur d'Argenton.
Le 12 septembre 1495, Ludovic Sforza remit les instruc-
tions suivantes à Jules Cattanei en le chargeant de se rendre
à Casai :
Jules, ayant vu le post-scriptum inséré dans la lettre de l'il-
lustre seigneur Constantin, dont vous connaissez le contenu,
nous voulons que vous vous rendiez secrètement à Casai et que
vous vous présentiez audit seigneur Constantin, de telle sorte
que lui et son messager qui vous accompagnera, soient seuls
instruits de votre arrivée. Vous lui offrirez d'abord nos saluta-
COMMINES. — 11. io
22G LETTRES ET NÉGOCIATIONS
tions et nos remerciements de la communication qu'il nous a
faite, en vous servant des termes qui vous paraîtront les plus con-
venables. Vous lui expliquerez la cause de votre voyage qui a été
amené uniquement par les paroles dont, à ce qu'il nous a écrit,
s'est servi le seigneur d'Argenton , et qui a pour but de vous
entretenir avec lui comme il en a témoigné le désir; et si le
seigneur Constantin vous procure le moyen de rencontrer mon-
seigneur d'Argenton, lorsque vous serez avec lui, vous le saluerez
en notre nom et vous le remercierez de l'affection qu'il témoigne
à notre égard ; vous lui ferez connaître que le seul motif de votre
voyage est de vous entretenir avec lui , comme il en a exprimé
le désir, et vous lui ferez entendre que nous aimerons aussi tou-
jours ceux qui se montrent de bonne volonté vis-à-vis de nous,
et que naturellement nous sommes porté à la paix avec tout le
monde, mais surtout avec ceux que nous avons de tout temps le
plus aimés. A ce sujet, vous chercherez à apprendre s'il agit avec
sincérité, vérité et loyauté, et vous nous ferez savoir s'il compte
venir ici avec vous, ou bien nous écrire dans le cas où il préfé-
rerait que vous restassiez là secrètement; et vous aurez soin
d'user de tels moyens qui ne vous engagent en rien jusqu'à ce
que vous ayez reçu une nouvelle lettre de nous '.
Commines, dans ses Mémoires, a soin de passer sous
silence ce que son initiative avait d'irrégulier et de mysté-
rieux ; il ne parle même point des ouvertures qu'il fît faire
au duc de Milan et se borne à raconter qu'il était depuis
trois jours à Casai, lorsqu'y arriva, par une heureuse et
fortuite coïncidence, un maître d'hôtel du duc de Mantoue,
capitaine général des Vénitiens, et que ce fut ainsi que s'ou-
vrirent les négociations. « Celluy-là et moy, dit-il, entrasmes
« en parolles d'appoincter les deux osts sans combatre...
« Je lui disoye que moy et luy, comme médiateurs, com-
1 Archives de Milan (tratl.).
DE COMMISES. 2-27
« mencerions, s'il vouloit l. » Eu effet, il adressa des lettres
dictées par la même pensée aux provéditeurs vénitiens. « Je
« avo-ye occasion, ajoute-t-il, de continuer l'office de bon
« médiateur, car ainsi l'avoye conclud au partir de
« Venise 2. »
Commines, revenu près de Charles VIII, lui présenta un
comte Boschetto, probablement le même condottiere qu'on
l'avait accusé, quelques mois auparavant, de vouloir gagner*
et qui, par sa double influence à Milan et à Ferrare, pou-
vait être utile aux Français. On examina de nouveau dans
3e conseil si, comme le demandait Commines, on accorde-
rait un sauf-conduit aux envoyés de la Ligue. Les gens
d'église, à ce que rapporte Commines, continuaient à vou-
loir la bataille où ils ne se fussent point trouvés 3. Quant à
lui, il insista sur la faiblesse de l'armée, sur la famine dont
elle était menacée, sur le devoir de tous de placer au-dessus
d'intérêts particuliers l'intérêt général de la France. Le
sauf-conduit fut accordé, l'opinion de Commines prévalut et
le roi lui ordonna de se rendre au camp ennemi « car il ne
« vouloit riens rompre 4. »
Des conférences s'ouvrirent. Elles eurent lieu près de
Camerano et elles se continuèrent au camp des confédérés,
où Commines se rendit avec le maréchal de Gyé et le sei-
gneur de Piennes. Dès le premier jour, il obtint un résultat
important, car il sauva la garnison de Novare. Les ambas-
sadeurs milanais résumèrent cette importante convention
dans les termes que nous allons reproduire :
1 Mém., t. II, pp. 512 et 514.
- Mém., t. II, p. 515.
3 Mém., t. II, p. 517.
4 Mém., t. II, p. 519.
228 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Les ambassadeurs français, monseigneur le maréchal de Gyé,
monseigneur de Piennes et monseigneur d'Argenton, ayant
déclaré dès le début de leurs ouvertures, au nom de Sa Majesté
Très-Chrétienne, qu'avant d'aborder les questions particulières
ils avaient à demander qu'on laissât le duc d'Orléans sortir de
Novare et se rendre auprès de Sa Majesté, on n'a pas voulu dis-
cuter l'évacuation de Novare avant d'en avoir parlé au duc, et
monseigneur le duc de Milan a répondu qu'il entend traiter avec
Sa Majesté et non avec le duc d'Orléans, qui lui a enlevé Novare
avec ses gens et son argent.
Enfin on répondit pour conclure, qu'afin d'être agréables au
Roi Très-Chrétien, monseigneur le duc de Milan et monseigneur
le marquis de Mantoue permettraient au duc d'Orléans de rejoin-
dre Sa Majesté, à condition que si la paix n'avait pas lieu, ledit
duc d'Orléans aurait, si tel était le bon plaisir du duc et du mar-
quis de Mantoue, à revenir à Novare avec le même nombre de
serviteurs qui l'auraient accompagné à sa sortie et point davan-
tage. Le duc d'Orléans aura à fournir la liste de ses gens avant
de sortir, et ils seront comptés par quelqu'un des nôtres.
Ledit ambassadeur ayant demandé des sûretés pendant le
voyage dudit duc d'Orléans, pour sa sauvegarde, lesdits sei-
gneurs ont consenti que le seigneur marquis se porterait à l'en-
droit de la première conférence des seigneurs français avec Sa
Seigneurie, où se rendrait en même temps un desdits ambassa-
deurs français, et qu'il y resterait pour protéger le duc d'Orléans.
Le duc de Milan enverra chercher par un des siens ledit duc
d'Orléans à Novare, qui se rendra suivi d'un des ambassadeurs
français et des gens désignés pour sa suite, jusqu'à l'endroit où
se trouvera le marquis de Mantoue. Lorsque le duc d'Orléans y
sera arrivé, le marquis retournera au camp avec les ambassa-
deurs français et ceux de nos gens qui les auront accompagnés;
et le duc d'Orléans avec les siens ira rejoindre Sa Majesté *.
Ce qui contribua le plus à ce résultat inespéré, ce fut le
1 Archives »le Milan (20 septembre 1495).
DE COMMUNES. -229
bruit que le bailli de Dijon s'avançait vers Verceil, avec
vingt raille Suisses recrutés à la hâte, pour délivrer la gar-
nison de Novare, et le duc d'Orléans qui les attendait impa-
tiemment, eût sans doute, quelques jours plus tard, refusé
d'évacuer la forteresse qu'il avait conquise.
Cependant les souffrances des assiégés étaient devenues
si vives qu'il était impossible de les prolonger. Un tiers était
mort, surtout par la famine, car ils avaient été réduits à
manger tous leurs chevaux. Beaucoup sortirent de Novare,
firent quelques pas et expirèrent sur les routes sans pou-
voir aller plus loin. Commines en vit plusieurs étendus
dans une vigne et frappés d'épuisement. Il leur fit donner
de la soupe : « J'en sauvay bien , dit-il , cinquante pour
« un escu. » A Verceil, il en mourut encore un grand
nombre dans les rues et jusque sur les fumiers de la ville l.
Ce triste spectacle confirma Commines dans sa profonde
conviction qu'il était indispensable et urgent de conclure la
paix.
Dès le 24 septembre, l'archevêque de Rouen 2, le maré-
chal de Gyé, le seigneur d'Argenton et le président de Paris
avaient indiqué, comme bases du traité, les points sui-
vants :
1° Remise de la citadelle de Gênes entre les mains du
duc de Ferrare, qui s'engagera, pendant deux ans, à la
délivrer aux Français si le duc de Milan leur contestait le
droit d'y armer et désarmer. Engagement semblable pen-
dant dix ans, des Anciens qui, dans la même hypothèse, se
1 Mém., t. II, p. 522. Voyez le récit de M. de la Pilorgerie, Cam-
pagne de Charles VIII, p. 382.
* Georges d'Amboise.
230 LETTRES ET NEGOCIATIONS
mettront en l'obéissance du roi; confirmation, pour le reste,
du fief de Gênes au duc de Milan ; promesse par les ambas-
sadeurs français, au nom du roi, que les armements qui se
feront à Gênes, ne seront dirigés ni eontre les gouverneurs
de cette ville, ni contre le duc de Milan ; mais les Génois
fourniront aux Français les navires dont ils auront besoin ;
2° Engagement du duc de Milan et de la seigneurie de
Venise de n'aider en aucune manière le roi Alphonse et le
roi Ferdinand, de retirer les hommes d'armes qu'ils auraient
pu leur prêter et d'abandonner tous les territoires du
royaume de Naples qu'ils auraient occupés ;
3° Engagement du duc de Milan et de la seigneurie de
Venise de publier un ban pour annoncer que quiconque
prendrait les armes contre le roi Très-Chrétien ou pour
envahir le royaume de Naples, serait puni; indemnités pour
certaines personnes dont les noms seront indiqués x.
Tous les plénipotentiaires se réunirent en une assemblée
solennelle pour s'occuper du rétablissement de la paix. Le
duc et la duchesse de Milan s'y rendirent, et comme Com-
mines ne savait pas la langue de Tite-Live et parlait assez
mal, à ce qu'il nous apprend, celle de Guichardin et de
Machiavel, ce fut le président du parlement de Paris, Jean
de Gannay, qui fut chargé de prononcer de doctes harangues
en latin. Cependant la vivacité française éclatait souvent, et
lorsque les envoyés de Charles VIII prenaient la parole tous
à la fois, le duc de Milan ne manquait pas de dire : « Ho,
« ung à ung 2. »
Toutefois, en dehors des discours latins du président de
1 Archives de Milan.
? Mém., t. II, p. 520.
DE COMMINES. SM
Paris, il y avait des raisonnements qui persuadaient mieux
Ludovic Sforza, qui probablement n'avait jamais étudié les
écrivains de l'ancienne Rome. Ces arguments qui ne se
produisaient point dans les séances publiques, mais qu'on
faisait répéter tout bas par le comte Boschetto ou par d'au-
tres, c'était au seigneur d'Argenton qu'il appartenait de les
faire prévaloir. Il fallait avant tout séparer les confédérés
et opposer les intérêts du duc de Milan à ceux de la sei-
gneurie de Venise. Grâce à l'habileté de Commines, on y
parvint, et une clause secrète porta que si les Vénitiens
n'adhéraient pas au traité et si Charles VIII leur faisait la
guerre avec l'aide de Ludovic, celui-ci garderait exclusive-
ment toutes les conquêtes que les Français enlèveraient aux
Vénitiens.
Tous les points auxquels tenaient les ambassadeurs fran-
çais furent donc admis, et le 10 octobre 1495 fut signé un
traité de paix et d'alliance entre le roi de France et le duc
de Milan, où le seigneur d'Argenton figure à juste titre, au
premier rang après le maréchal de Gyè, entre les plénipo-
tentiaires de Charles VIII. Les Vénitiens n'y étaient point
intervenus; mais on avait stipulé un délai de deux mois
pour qu'ils pussent y adhérer *.'
Charles VIII, voulant consolider la paix qu'il venait de
conclure avec le duc de Milan, lui fit offrir par Commines
une entrevue ; mais Ludovic Sforza la repoussa, prétendant
que déjà, à Pavie, au commencement de l'expédition, les
Français avaient voulu s'emparer de sa personne, et qu'en
ce moment le cardinal de Saint-Malo et le comte de Ligny
1 Godefroy, Hist. de Charles VIII, pr. p. 722; Recueildes ordonn.,
t. XX, p. 485; Campagne de Charles VIII, par M. pe la Pilokgekie,
p. 384.
232 LETTRES ET NEGOCIATIONS
tenaient encore des propos qui devaient l'engager à une
grande prudence. Il alla jusqu'à dire qu'il ne se croirait en
sûreté que si l'entrevue avait lieu sur un pont séparé par
une forte barrière \
Le refus du duc de Milan, si blessant pour l'honneur
français, irrita fort les conseillers de Charles VIII. Com-
mines presque seul soutenait le parti de Ludovic Sforza et
continuait à lui adresser des messages confidentiels sim-
plement signés : PMlip])e; mais autour de lui la plupart
des courtisans répétaient que c'était une grande faute que
d'avoir traité avec un homme menteur et perfide comme
Ludovic Sforza, au lieu de chercher avant tout à se rap-
procher des Vénitiens. Peut-être reprochait-on à Commines
d'avoir écouté à la fois ses intérêts en faveur de Milan et
ses rancunes contre Venise.
Neuf jours après la conclusion du traité et au moment
même où il rejetait l'entrevue proposée, Ludovic écrivait à
l'un de ses cousins, François Sforza, comte de Santa-Flora,
qui était retenu au camp français comme prisonnier ou plu-
tôt comme otage ; il espérait qu'à la suite du traité de Ver-
ceil il serait mis en liberté et le chargeait d'un message
pour le roi et pour le maréchal de Gyé et le seigneur d'Ar-
genton. Malgré ces circonstances, François Sforza ne put
s'éloigner du capitaine à la garde duquel il était confié et
fut réduit à employer un intermédiaire dans une affaire
qu'il eût mieux conduite si on avait montré quelque géné-
rosité à son égard. Tout en excusant le roi, il ne manqua
point de rapporter dans sa réponse que les courtisans fran-
çais insultaient tous les jours le duc de Milan :
1 GUICHARDIN.
DE COMMINES. "233
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Hier à huit heures, j'ai reçu vos lettres ainsi que celles qui
étaient adressées au roi Très-Chrétien, à monseigneur de Gyè et
à monseigneur d'Argenton, afin que je me rendisse près de Sadite
Majesté et desdits seigneurs, pour remplir la mission que vous
m'aviez confiée. Sa Majesté était à Chieri ; mais je ne pus rien
faire parce qu'il ne m'est pas permis de quitter le capitaine qui
m'accompagne sans cesse , et j'en chargeai Manfred , qui m'a
rapporté de la part de Sa Majesté que vous connaîtriez sa
réponse par une lettre qu'elle venait de vous écrire, qu'elle atten-
drait que Votre Excellence l'ait reçue et qu'en ce moment il n'y
avait pas lieu d'en faire une autre, J'ai reçu la réponse de mon-
seigneur de Gyé que je vous envoie ci-incluse. Quant à monsei-
gneur d'Argenton, il a répondu que dans trois jours il se rendrait
de votre côté et que par ce motif il n'avait pas autre chose à dire.
Cependant, après un court intervalle, il raconta à Manfred que le
roi avait écrit à Venise et qu'il croyait que c'était à la suggestion
de ses rivaux1. La lettre signée : Philippe, est de monseigneur
d'Argenton. Tandis que Manfred se trouvait à Chieri pour s'en-
tretenir avec Sadite Majesté, il y eut de nouveau des paroles
injurieuses prononcées contre nos seigneurs par leurs ennemis,
qui disaient que nous avions trompé Sadite Majesté et que nous
lui avions fait jeter trois cent mille francs aux Allemands, etc.,
et quelques-uns disaient avoir appris d'une personne d'autorité
auprès de Votre Excellence, que vous feriez semblant de per-
mettre aux Français de s'armer à Gènes, mais qu'en réalité vous
étiez d'intelligence avec les patrons des navires qui ne faisaient
rien et laissaient passer le temps en leur faisant perdre leur
argent. D'autres disaient que le roi attendait votre réponse quant
aux navires qui ont naguère été armés à Gènes pour le roi de
Naples et qui étaient déjà partis quand les lettres de défense
parurent. En vérité, Votre Excellence est fortement censurée
1 Commines voulait probablement désigner le cardinal de Saint-
Malo et le comte de Ligny.
234 LETTRES ET NEGOCIATIONS
dans cette cour, mais elle ne doit point s'en préoccuper, car le
roi, comme je l'entends, reste ferme dans la bonne opinion qu'il a
d'elle, et les choses qui se disent, ne sont que propos de courtisans.
Ce matin je me suis mis en route et je précéderai toujours le
roi d'une journée au moins, puisque Votre Excellence ne m'a pas
donné d'autres charges. Je pense que le roi partira demain matin
pour continuer son voyage et aller fort loin. On dit générale-
ment qu'il demeurera du côté de Lyon ou en Provence tout cet
hiver avec ses hommes d'armes.
Je me recommande humblement à Votre Excellence.
Turin, le 20 octobre 1495.
De Votre Altesse illustrissime
Le serviteur,
Le comte François Sforza '.
L'opinion du cardinal de Saint-Malo triomphait, et, ce qui
sans doute affligea vivement Commines, ce fut à lui que
Charles VIII "donna l'ordre de se rendre immédiatement aux
bords de l'Adriatique pour entamer avec les Vénitiens une
négociation qui devait inévitablement mécontenter le duc
de Milan.
Commines parle peu dans ses Mémoires de cette seconde
ambassade à Venise. Il se borne à remarquer qu'il fut reçu à
Venise avec les égards dûs à son rang, mais avec moins
d'honneur qu'à son premier voyage 2. Il retrouva le vieux
doge Barbarigo et lui exposa le désir du roi de France de
voir la seigneurie de Venise retirer tout appui au roi Ferdi-
nand d'Aragon. Barbarigo lui promit de consulter le grand
conseil, et la seigneurie, pour mieux attester la gravité des
circonstances et de la résolution qu'elle allait prendre ,
1 Archives de Milan.
2 Mém.y t. II, pp. 323 et 530.
DE COMMINES. 235
ordonna trois jours de prières publiques. Ce fut le 17 no-
vembre 1495 que le grand conseil adopta le texte de sa
réponse qui fut communiquée à Commines le surlendemain
après quinze jours d'attente :
Magnifique ambassadeur, vu le respect que nous avons de tout
temps porté à Sa Majesté Très-Chrétienne et à ses augustes pré-
décesseurs, nous nous sommes toujours fait un usage et comme
une loi naturelle d'accueillir avec empressement et bonheur les
envoyés de Sadite Majesté et les marques de sa bienveillance
envers nous. Nous sommes d'autant plus heureux d'en agir ainsi
avec Votre Excellence, que nous professons une affection et une
estime toutes particulières pour ses vertus et ses insignes qua-
lités, dont elle nous a donné tant de preuves. Le discours de
Votre Excellence a pour objet et pour but de nous engager à
répondre aux trois articles * qui nous ont été envoyés du camp
du roi, et Votre Excellence nous a notifié qu'il nous avait été
accordé un délai de deux mois pour préparer notre réponse. Dès
ce moment toutefois, d'accord avec notre sénat et conformément
à ce que nous avons déjà fait déclarer à Sa Majesté par nos délé-
gués, nous dirons que, ni dans le passé, ni à l'heure présente,
nous ne tenons être en guerre ou avoir rompu avec Sadite
Majesté. Tout ce que nous avons fait jusqu'à ce jour, nous
l'avons accompli pour ne pas manquer à nos confédérés, offensés
et provoqués par Sa Majesté elle-même : c'était, c'est encore un
devoir que nous impose notre alliance, et une foule d'exemples
ont attesté à l'univers entier que nous n'avons jamais failli à
notre penchant naturel de respecter la parole que nous avions
une fois donnée. Depuis longtemps déjà nous avons averti nos-
dits confédérés de la situation des affaires, mais nous n'avons
point encore reçu leur réponse : nous n'avons donc point en ce
moment les pleins pouvoirs nécessaires pour répliquer en détail
aux trois articles qu'on nous propose , d'autant plus que nous
1 La première rédaction du traité conclu par Charles VIII avec le
duc de Milan, ne comprenait que trois articles.
136 LETTRES ET NEGOCIATIONS
voyons, actuellement encore, Sadite Majesté persister dans ses
attaques contre le Souverain Pontife, chef de notre confédéra-
tion, et contre l'Eglise, comme nous en avons reçu l'assurance du
Saint-Père et comme le démontre d'ailleurs le résultat des mesures
que nous voyons Sa Majesté prendre chaque jour. Si elle consen-
tait à cesser entièrement ses hostilités envers nos confédérés,
nous serions de notre côté tout prêts à revenir à l'affection et au
respect que nous lui portions autrefois, car personne n'est animé
envers Sa Majesté de sentiments meilleurs et plus respectueux
que les nôtres. Voilà tout ce qu'il nous est possible de répondre
quant à présent, car nous ne savons encore, comme nous venons
de le dire, quelles sont les intentions de nos alliés. De jour en
jour nous attendons de leurs nouvelles, et dès qu'elles nous seront
parvenues, nous pourrons répondre d'une manière plus expli-
cite. Cependant, pour ne pas manquer au dévouement que nous
avons toujours professé envers Sa Majesté, et surtout parce que
c'est Votre Excellence qui la représente ici, nous croyons qu'il
est de notre devoir d'ajouter une réflexion. Les principaux
monarques et potentats de la chrétienté se trouvant engagés
dans les querelles et les discussions actuelles, dont les Infidèles
prennent occasion pour s'animer et s'exciter à l'invasion de la
république chrétienne, il serait nécessaire, et nous engageons
Votre Excellence à s'y employer, que toutes ces querelles et ces
discordes pussent s'apaiser sans l'emploi des armes et sans l'effu-
sion du sang chrétien. La tâche si digne et si louable d'assurer
une heureuse issue aux différends actuels n'est pas au-dessus des
moyens et des ressources dont nous pouvons disposer. Quant à
nous, nous nous offrons à y prêter notre intervention et notre
concours actif, en assurant Sa Majesté que nous n'y épargnerions
pas nos fatigues, si nous savions lui être agréables en cela, et
que nous nous employerions de telle sorte que nous aurions lieu
d'espérer de voir le tout réussir pour la plus grande satisfaction,
Le plus grand honneur et la plus grande gloire de Sa Majesté '.
1 Archives de Venise. Cette déclaration fut communiquée le même
jour aux envoyés d'Allemagne, d'Espagne et de Bologne.
DE COMMINES. 237
Venise offrait sa médiation afin de se rendre l'arbitre de
ce grand différend, mais Commines, devenu trop hostile aux
Vénitiens, interpréta leur réponse comme un refus formel
d'accéder à toutes ses demandes l.
Cependant, après cette déclaration publique, Barbarigo,
dans un entretien particulier avec Commines, lui fit d'autres
propositions. Il engageait le roi de France à se contenter de
la suzeraineté du royaume de Naples comme de celle de la
cité de Gênes, réclamait pour Venise la possession des ports
de la Pouille et offrait seulement à Charles VIII celui de
Tarente, le plus éloigné de tous, sous le prétexte qu'il était
le plus convenable pour que les Français commençassent de
là une croisade à laquelle les Vénitiens s'associeraient
volontiers. « C'estoit, dit Commines, une très-meschante
« invention, car c'estoit celler les pensées 2. » Le sei-
gneur d'Argenton se borna à répliquer qu'il rapporterait
au roi la réponse qu'il avait reçue, et il se hâta de quitter
Venise.
Cette infructueuse démarche près des Vénitiens ne
devait-elle pas compromettre tout ce qu'on espérait de
l'alliance du duc de Milan? Commines en était convaincu et
devait l'éprouver lui-même. En traversant le Milanais, il
s'arrêta au château de Vigevano. Le duc Ludovic, diri-
geant une partie de chasse du côté où devait arriver
l'envoyé de Charles VIII, alla au-devant de lui et lui fit
donner un appartement où on l'entoura des plus grands
honneurs ; mais tout se borna là. Commines n'obtint pas
même l'audience qu'il avait sollicitée , et elle était fort
1 Mém., t. II, p. 531.
* Mém., t. II, p. 532.
238 LETTRES ET NEGOCIATIONS
urgente, car il s'agissait du départ des navires qu'atten-
daient les Français de Naples et que le duc retenait à Gênes.
Lorsque Commines parvint enfin à voir Ludovic, ses plaintes
furent mal reçues. Le duc prétendit que le roi lui avait
offert Sarzana et Pietra-Santa et n'avait jamais tenu son
engagement, puis il ajouta avec une irritation très-mar-
quée que s'il avait promis des navires, ce n'était point afin
que les Français pussent s'y embarquer. Commines lui
répondit qu'il trouvait l'excuse « bien maigre » et que si le
duc lui prêtait une mule pour traverser les Alpes, il lui serait
assez inutile de n'en avoir que la vue et de ne pouvoir s'en
servir. Enfin, après une longue discussion, Commines,
réveillant tour à tour l'ambition et les terreurs de son inter-
locuteur, lui montra Charles VIII prêt, soit à ressaisir
l'épée pour le combattre, soit à lui abandonner une partie
de ses conquêtes du royaume de Naples. Ludovic ne parut
ni ému de ces menaces, ni séduit par ces promesses. Ce fut
en vain que Commines, insistant sur ces points, lui exposa
la part qu'il avait prise au traité de Verceil, lui offrit
Tarente et Bari, lui fit entrevoir la haine perpétuelle du roi
de France, et chercha de nouveau à l'exciter contre les
Vénitiens dont il lui représentait la puissance comme dange-
reuse pour tous leurs voisins. Le duc de Milan se bornait à
répondre à l'ambassadeur de Charles VIII « que avec le roy
« ne povoit trouver nulle seureté, ne fiance '. »
Pendant le séjour que Commines fit à Vigevano , il put
admirer fort à l'aise cette résidence qui est « la plus belle
« demoure pour chasses et volleries en toutes sortes 2 ; »
1 Me'm., t. II, p. 535.
2 Me'm., t. II, p. 451.
DE COMMINES. 239
mais il éprouva un autre sentiment en voyant les remparts
élevés contre les Français aux bords du Tessin, peu de mois
auparavant, alors que le duc d'Orléans n'avait su ni maintenir
la paix, ni faire la guerre. Ce furent les chefs mêmes de
l'armée milanaise qui montrèrent à Commines les positions
dont le duc d'Orléans n'avait pas su profiter1. La veille il avait
entendu dire à Milan que si le duc d'Orléans se fût approché
de cette ville, on lui en eût ouvert les portes 2. Il y eut
même un capitaine milanais qui reprocha tout haut aux
Français de l'armée de Charles VIII de ne pas avoir tiré un
meilleur parti de leur avantage le jour de la bataille de
Fornoue 3.
Après trois jours passés à Vigevano, Commines s'éloigna,
et le duc qui l'avait reconduit à une lieue de son château, le
voyant triste et abattu, « advisa une plus belle mensonge »
et lui dit tout à coup qu'il voulait « lui monstrer ung tour
« d'ami afin que le roy eust occasion de lui faire bonne
« chière. » Il lui promit que dès le lendemain il ordonne-
rait de mettre les navires de Gênes à la disposition des
Français et que du reste il lui écrirait de sa propre main
pour lui en annoncer le départ, de telle sorte qu'il en serait
instruit avant d'arriver à Lyon et pourrait le premier en
faire part au roi 4.
Commines passa les Alpes, et il n'entendait aucune poste
derrière lui qu'il ne crût voir arriver le courrier du duc de
Milan. Il avait toutefois quelque doute, « congnoissant
« l'homme 5. » Il s'arrêta un jour à Chambéry où le duc de
1 Mém., t. II, p. 352.
* Mém., t, II, p. 451.
* Mém., t. II, p. 482.
4 Mém., t. II, pp. 535 et 530.
'" Mém., t. II, p. 536.
240 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Savoie « lui fit grande chière ', » puis il continua sa route
vers Lyon où il arriva le 12 décembre 1405 : le courrier du
duc Ludovic n'avait pas paru.
Cependant Commines avait conservé quelque espoir, et
pour ne rien négliger, cinq jours après son retour à Lyon, il
adressa au duc de Milan la lettre suivante :
Monseigneur, je me recommande très-humblement à votre
bonne grâce. Quant je suis arrivé ici, j'ai trouvé plusieurs
lettres doubles quil vous a plu envoyer, dont les aucunes se
adressoient àmoy, etjeay largement communiqué avec le conte
Francisco et votre secrétaire.
A nuyt a esté informé le roy du contenu de vos dernières
lettres qui sont bonnes et saiges, et quant l'armée de Gènes fut
partie, il n'y eust point eu défaulte que leur service n'eust esté
bien reconnu. Jusques ici la compagnie a esté en doute que tout
ne passe à Gènes par dissimulation et de votre consentement; et
en ay veu plusieurs avertissements aujourduy, et luy coûte ladite
armée bien chier.
Monseigneur, tout gît à l'expérience et que ceste armée parte
tost. Le roy désire bien que vous ly soiez bon parent et amy, et
n'a nul plésir de ouir parler du contraire ; et me semble que
quand vous serez bien de ly, que vous vivrez en grant surté et
grant repost. Messire Téodore* et moy, avons de tout parlé au
long à vosdits serviteurs, et désire ledit messire Téodore vous
fere service, et moy de toute ma puissance, priant à Dieu, mon-
seigneur, qu'il vous donne bonne vie et longue et tout ce que
vous désirez.
Escript à Lyon, le XVIIe jour de décembre.
Votre très-humble serviteur,
Philippe de Commynes.
A mon très-redoubté seigneur monseigneur le duc de Milan 3.
1 Mém., t. II, p. 536.
* J'ignore quel est ce messire Théodore.
1 Archives de Milan.
DE C0MMINE8. 24Ï
Commines fit plus encore : il alla le lendemain trouver le
•comte François Sforza, que les Français avaient conduit
avec eux à Lyon; il lui annonça que le roi de France
envoyait un agent à Milan et le pressa d'appuyer ses efforts.
Le comte François Sforza écrivait le 18 décembre 1495
au duc de Milan :
Illustrissime et excellentissime seigneur,
Monseigneur d'Argenton vient de me faire mander sur-le-
champ, et, accompagné de ma garde habituelle, sans laquelle je
ne puis faire un pas, je me suis rendu chez lui. Il m'a dit , au
nom de Sa Majesté, que Ghirinat qui doit aller remplacer là
bas Regalt *, avait reçu l'ordre de se mettre en route. Il me fit
comprendre que Sa Majesté l'envoyait, bien éclairé sur les
affaires de Votre Excellence et muni de toutes les instructions
nécessaires pour négocier dans l'intérêt commun, et le roi lui
avait donné l'ordre qu'on m'en fit part, afin que je connusse la
qualité de ce personnage, qui se trouvait là avec ledit seigneur
d'Argenton, et afin que je susse que du côté du roi on n'avait rien
négligé pour correspondre aux bonnes dispositions que Votre
Excellence témoigne envers Sa Majesté. Il me semble assez
habile, plus que les autres peut-être, et pour cela même je crois
que Votre Seigneurie en retirera plus de satisfaction. Je répon-
dis que Votre Excellence serait singulièrement charmée et satis-
faite du choix et de l'arrivée d'un homme si distingué. Je n'ai
rien de plus à vous mander, sinon que je me recommande tou-
jours à Votre Excellence.
Lyon, 18 décembre 1495.
Votre humble serviteur,
François Sforza *.
Le duc de Milan n'accueillit pas les propositions qui lui
furent adressées, mais il écrivit à Commines pour qu'on
* Ces noms paraissent inexactement reproduits.
* Archives de Milan (trad.).
COMMINES. — it. iH
242 LETTRES ET NEGOCIATIONS
laissât son cousin à Lyon et qu'on ne le traitât pas avec trop
de rigueur :
En ce qui touche le comte François, qui a été remis entre les
mains de monseigneur de Miolans et emmené par lui à Vienne,
nous écrivons à notre chancelier Thomasino que vous lui direz
ce que vous aurez appris dudit comte. Nous vous prions avec
confiance de vous employer pour que ledit comte soit laissé à
Lyon, où se trouve Sa Majesté, pour qu'il y soit bien traité, qu'on
ne l'en éloigne pas et qu'on lui procure les moyens d'y rester
sans trop d'ennui ou d'incommodité , en témoignant au moins
ainsi que Sa Majesté n'a pas perdu tout souci de notre honneur
et de notre dignité , et qu'elle n'a pas complètement oublié notre
amour et notre affection envers elle.
Au seigneur d'Argenton '.
Ainsi s'étaient évanouies les dernières espérances de Corn-
mines dans les résultats de l'entrevue de Vigevano et dans
les promesses du duc de Milan. Les courtisans qui avaient
blâmé la paix de Verceil, ne manquèrent pas de railler
la crédulité de Commines « et de lui bien laver la teste,
« comme on est accoustumé de faire aux cours des princes
« en semblables cas, » et Commines laisse échapper de son
esprit humilié cet aveu : « Bien estoie iré et marry 2. »
Le seigneur d'Argenton, pour se venger du duc de Milan,
voulut engager Charles VIII à se rapprocher des Vénitiens
dont il avait dit tant de mal à Vigevano. Il essaya de repré-
senter ces mêmes propositions dans lesquelles il avait vu
naguère un refus formel de négocier, comme dignes d'être
discutées et acceptées. « C'estoit, dit-il, un bon appoincte-
1 Archives de Milan (trad.).
2 Mém., t. II, p. 536.
DE COMMINES. 243
« ment1. » Mais le duc d'Orléans et le cardinal de Saint-Malo
combattirent son avis. Charles VIII qui y était favorable*
ne montra aucune énergie pour le soutenir. Au demeurant,
soit crainte de mécontenter ses conseillers, soit indolence
naturelle, « le roy n'en feist nulle estime. Il estoit petit de
« corps et peu entendu. Il entendoità faire bonne chière et
« jouster, et de nulle aultre chose ne luy challoit 2. »
Une autre question à laquelle s'intéressait vivement
Commines, n'avait pas reçu une solution plus favorable.
Deux jours après la signature du traité de Verceil, la sei-
gneurie de Florence se plaignait de ce que les Français ne lui
restituaient point, comme ils s'y étaient engagés, la citadelle
de Pise et les forteresses voisines, et exprimait le vœu que
le seigneur d'Argenton fût envoyé aux bords de l'Arno pour
faire droit à tous les griefs et rétablir dans toute sa force
l'alliance française confirmée en ce moment même à Trino.
Voici en quels termes était conçue la lettre adressée le
12 octobre 1495 à Néri Capponi, ambassadeur florentin
près de Charles VIII :
On nous assure que le roi et monseigneur de Ligny ont fait par-
venir au capitaine de la citadelle de Pise et aux autres capitaines,
des ordres qui ne seront pas plus respectés que les précédents ne
l'ont été jusqu'ici. Il nous paraît donc nécessaire d'agir près de
Sa Majesté Très-Chrétienne et par l'entremise de nos amis, pour
que Sa Majesté envoie là bas quelque personnage de crédit, chargé
de ses pouvoirs et muni de lettres et de mandements, écrits de
bonne encre, du roi, du duc d'Orléans et de monseigneur de Ligny,
enjoignant que sans remise ni exception aucune, Pise, Petra-
sancta, Mutrone, Serzana et Serzanello nous soient exactement
• Mem., t. II, p. 531.
* Mém., t. II, p. 536.
244 LETTRES ET NEGOCIATIONS
restituées. Connaissant l'amour et la grande affection que mon-
seigneur d'Argenton porte à notre cité, pour y avoir été autre-
fois et pour s'y être beaucoup employé en faveur de nos affaires,
nous voudrions bien qu'on travaillât à lui faire donner cette
mission, pourvu néanmoins qu'on fût bien assuré que ce choix
ne serait pas vu de mauvais œil de l'autre côté et qu'on n'en
prendrait point occasion pour nous contrarier et empêcher
l'exécution desdites restitutions. Cela mérite d'être pris en
sérieuse considération ; mais si rien ne s'y oppose, nous désirons
qu'on mette en œuvre tous les moyens et toute la diligence pos-
sible pour le faire charger de cette mission , qu'il acceptera,
croyons-nous, volontiers. Mais il faut que le roi lui donne des
pouvoirs assez étendus pour que la restitution s'effectue sans
remise. La chose presse, et il importe que monseigneur d'Ar-
genton ou celui qu'on enverra, arrive avec la plus grande célé-
rité possible, parce que nous désirons recouvrer nos possessions
avant que Sa Majesté Très-Chrétienne quitte l'Italie pour retour-
ner en France *.
Les réclamations multipliées de Florence furent peu écou-
tées. « Chacun sait,' dit Machiavel, combien de fois les Flo-
« rentins ont donné de l'argent à Charles VIII, atin qu'il
« leur rendît la citadelle de Pise, ce qu'il n'exécuta jamais :
« ce qui était une grande preuve de l'avarice et du peu
« de bonne foi de ce prince 2. » En ce qui touchait le choix
du seigneur d'Argenton, leurs vœux ne furent pas davan-
tage pris en considération, et d'autres missions le condui-
sirent, nous l'avons déjà vu, en Lombardie et vers l'Adria-
tique.
Commines, en quittant Lyon, paraît avoir été envoyé
dans l'un des ports de la Méditerranée où l'on embarquait
1 Archives de Florence (trad.).
a Discours polit., 1. III, eh. xuii
DE COMMINES. 245
des hommes d'armes pour secourir les garnisons de Naples
et de Gaëte ; il en vit revenir les Suisses qui rapportèrent
toutes leurs enseignes, mais qui étaient si affaiblis par les
privations et les fatigues qu'il fallut les porter hors des
navires l.
Telle était la triste conclusion de la brillante et éphémère
expédition de Charles VIII.
Certes, Commines s'était signalé en Italie par l'habileté
de sa conduite et la sagesse de ses conseils. Pendant la
première période de l'expédition, il avait retardé la forma-
tion de la ligue contre la France ; dans la seconde, il en
avait conjuré les menaces et les périls. Cependant, il ren-
trait en France, amoindri dans sa réputation, abaissé dans
son influence, et sans avoir pu faire triompher en Italie ni
ses rancunes ni ses amitiés, car il avait été joué par ses
rivaux les diplomates de Milan et de Venise, sans avoir rien
pu faire pour ses anciens et fidèles clients, les Florentins.
1 Mém., t. II, p. 554 et 556.
g46 J.ETTKKS KT NEGOCIATIONS
\
DERNIERES ANNEES DU REGNE DE CHARLES VIII.
Commines, bien que son rôle fût moins important et plus
effacé, ne cessait pas de s'occuper activement des affaires
d'Italie.
Vis-à-vis des Vénitiens, il avait une revanohe à prendre
et peu de reconnaissance à satisfaire. Lorsque Charles VIII
se réconcilia avec le Saint-Siège, ce fut lui qui introduisit
près du roi le messager secret du pape Alexandre VI qui
était fort hostile à la république de Venise *.
Vis-à-vis du duc de Milan, il ressentait d'autres rancunes
plus vives, plus profondes. Il appuyait tous les projets diri-
gés contre lui, même ceux des condottieri italiens qu'il espé-
rait voir « faire grans choses 2 » pour renverser Ludovic
qui continuait à agir sous la triple influence de la trom-
perie, de la malveillance et de la peur 3.
Lorsqu'on forma le projet de nouvelles expéditions en
Italie, Commines, n'écoutant que ses haines, ne montra plus
cet esprit de résistance qui l'avait honoré au milieu de tant
d'imprudentes résolutions. Voyant s'incliner la fortune de
Charles VIII et s'élever celle du duc d'Orléans, il ne son-
geait plus à contester l'opinion d'un prince qui était devenu
1 Mcm., t. II, p. 587.
* Mém., t. II, p. 566.
* Mem-, t- n, p. 558.
DE COMMISES. 247
par la mort du dauphin (autre prophétie de Savonarola)
l'héritier présomptif du trône. Deux fois on décida dans le
conseil du roi que le duc d'Orléans réunirait une armée à
Asti, et Commines vota dans ce sens comme tous ses
collègues; mais le duc d'Orléans ne voulait pas quitter la
France, et si à Asti il se souvenait de Valentine Visconti, il
se rappelait à plus forte raison à Paris que l'époux de
Valentine était l'un des fils du roi Charles V et lui avait
transmis de ce chef des droits qu'il allait bientôt revendi-
quer.
Un instant, il fut question d'une alliance intime entre le
roi de France et le roi de Naples, Ferdinand d'Aragon, pour
se partager l'Italie. « Toute ceste ouverture » à l'avis de
Commines et d'après ce qu'il apprit depuis « n'estoit que
« dissimulation. » Telle était, ajoute-t-il « la pratique d'Es-
« pagne. » Il assista au conseil où l'on délibéra sur ce
point et il était sans doute l'un de ceux qui pensaient qu'il
fallait «joindre ceste practique de plus près 4. » Peut-être
fut-ce grâce à son influence qu'on chargea de cette mission,
le seigneur du Bouchage « homme bien saige » et comme
lui ancien ministre de Louis XI.
Commines ne restait dévoué qu'aux Florentins, et il faut
bien le dire, en défendant leurs intérêts, il servait aussi les
siens engloutis dans le naufrage des Médicis et vainement
disputés jusqu'alors aux orages des révolutions qui se suc-
cédaientaux bords de l'Arno. Il n'avait jamais cessé de récla-
mer près de la République pour qu'elle fît servir au paiement
de ses créances le produit de la confiscation des biens de
Pierre de Médicis. Il avait insisté sur ce point lors de son
passage à Florence avant la bataille de Fornoue, et on l'avait
248 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
vu alors flatter dans ce but les Nerli qui étaient les auteurs
de la ruine des Médicis \ Rentré en France, il réitéra ses
réclamations, et le 10 juin 1497, les dix de la Balie écri-
vaient à leurs ambassadeurs :
Les syndics des Médicis, Lorenzo Tornabuoni et Galéas Sas-
setti ont comparu devant nous ; nous leur avons nettement
déclaré qu'il faut de toute manière qu'ils s'occupent de la créance
de monseigneur d'Argenton et qu'on ne manque pas d'y aviser le
plus tôt possible. Ils ont concerté entre eux un arrangement
dont ils donneront avis à Cosme Sassetti pour qu'il le soumette à
monseigneur d'Argenton : quant à nous, nous prendrons soin
qu'il soit satisfait le plus promptement possible 2.
Ils ajoutent quelques jours après :
Pour l'affaire de monseigneur d'Argenton, nous tâcherons de
vous répondre une autre fois et d'y donner la meilleure solution
que nous pourrons 5.
Ils reviennent sur ce point dans une lettre du 31 août :
Si monseigneur d'Argenton se plaint, il n'écoute pas la raison
à notre égard ; car, comme vous l'avez vu par notre lettre précé-
dente, la difficulté des temps et la gène de ceux qui doivent
fournir l'argent, engendrent plus d'un obstacle, mais en réalité
on ne veut pas lui manquer, et vous pouvez le rassurer 4.
Le 14 septembre, ils écrivent eux-mêmes au seigneur
d'Argenton :
Monseigneur, nous nous recommandons à votre bonne grâce et
nous vous faisons savoir que nous n'avons jamais oublié com-
* Mem., t. II, p. 358.
2 Archives de Florence.
s Archives de Florence (1er juillet 1497).
* Archives de Florence.
DE COMMINES. 249
bien vous vous êtes toujours employé en laveur de cette répu-
blique et de cette nation : aussi en avons-nous une grande obli-
gation à Votre Seigneurie. Si votre payement n'a pu être réglé
aussitôt que nous l'aurions voulu, cela ne vient pas de ce qu'on
faisait peu de cas de Votre Seigneurie, mais c'est à cause de la
grande difficulté de trouver dans les biens de Pierre de Médicis
l'argent nécessaire pour vous rembourser. Cette affaire a été
remise aux soins de quelques agents que nous avons pressés de
liquider votre créance : ce qu'ils ont fait de la manière qu'ils ont
indiquée à notre ambassadeur, qui doit vous en rendre compte.
Votre Seigneurie écrira ou enverra ici quelqu'un ou même une
simple procuration, pour poursuivre l'affaire. De notre côté,
nous aiderons et nous favoriserons de tout notre pouvoir les
intérêts d'un seigneur qui est notre ami le plus cher et qui a si
bien mérité de notre république *.
Quelques jours après, ils lui écrivent de nouveau :
Votre Seigneurie aura appris par notre ambassadeur, la réso-
lution que les agents préposés aux biens des rebelles 2 ont prise
concernant votre créance. Nous venons donc engager Votre Sei-
gneurie à envoyer quelqu'un ou à charger qui bon vous semblera
de retirer en votre nom les meubles ou les immeubles qui vous
sont accordés en payement : on les délivrera à celui que vous
aurez muni de vos pouvoirs à cet effet. Que Votre Seigneurie
veuille bien croire que s'il y avait eu un moyen quelconque de
la satisfaire et de la rembourser en argent comptant, nous l'au-
rions fait bien plus volontiers, en souvenir de la bienveillance
que Votre Seigneurie nous a toujours témoignée. Néanmoins
nous espérons que vous resterez finalement content et satisfaii
de nous, eàr nous connaissons la prudence et, la sagesse de Votre
1 Corne di signore amico carissimo nostro et henmerito assai délia
citta nostra. Archives de Florence.
* Les Médicis proscrits étaient considérés comme rebelles.
250 LETTRES ET NÉGOCIATIONS
Seigneurie, et elle saura bien apprécier combien il est difficile
de faire de l'argent là où il n'y en a pas de comptant ; et si elle a
attendu quelque temps, elle reconnaîtra bien du moins que la
faute en est, non pas à nous, mais à la nature même de l'affaire
et à la triste situation du temps présent '.
Il n'est pas sans intérêt de faire connaître la solution
proposée par la république de Florence. Les Dominicains de
Saint-Marc avaient acheté trois mille écus d'or la biblio-
thèque des Médicis, et un banquier nommé Nasi, s'engagea
en leur nom à en remettre le tiers en dix-huit mois au sei-
gneur d'Argenton. Les beaux manuscrits qui sont encore
aujourd'hui l'orgueil de Florence, avaient été acquis par les
moines de Saint-Marc, selon le conseil de Savonarola, et ils
devenaient ainsi un gage remis en quelque sorte entre les
mains de l'illustre historien qui devait bientôt après racon-
ter la mort de l'éloquent prieur de Saint-Marc 2.
Nous ne pouvons complètement passer sous silence d'au-
tres contestations pécuniaires soulevées par Commines.
Depuis plusieurs années, il réclamait du seigneur du Mesnil-
Simon une indemnité considérable pour la vaisselle, les
chaînes et les bagues que celui-ci avait saisies en 1487, lors de
l'arrestation du seigneur d'Argenton à Amboise. Commines
les évaluait à plus de trois mille écus en demandant à être
cru sur serment; mais il n'avait obtenu en justice que deux
mille livres. L'affaire ne devait se terminer que sous le règne
de Louis XII par une transaction 3.
1 Archives de Florence (28 septembre 1497).
2 Voyez l'intéressante notice de M. Benoist sur les lettres de Com-
mines conservées à Florence, 2e partie, p. 8.
3 Mém., t. III, pr. p. 158.
DE COMMINES. 251
De 1496 a 14(.»S, Commines ne quitta pas Charles VIII
qui allait de Lyon à Moulins, de Moulins à Tours pour pré-
sider à des joutes « et ne pensoit à aultres choses \ » Autour
de lui tout était divisions et rivalités.
Cependant Charles VIII, avant que sa vie s'achevât, sen-
tit s'éveiller en lui un sentiment plus profond des devoirs
de la royauté. Il s'efforça d'imiter l'exemple des rois les
plus vénérés. Il donnait, comme saint Louis, audience aux
pauvres 2, et Commines l'y vit pendant deux heures écoutant
tout le monde et veillant avec soin au maintien de la justice 3.
Huit jours après, Charles VIII, empoisonné, à ce que répé-
taient les rumeurs populaires, par une orange que lui avait
envoyée Ludovic Sforza, expirait presque subitement sur
un grabat dans une galerie ouverte. Commines se trouvait
en ce moment au château d'Argenton. Il accourut aussitôt
à Amboise, alla dire son oraison aux pieds des restes inani-
més du roi, et passa ainsi cinq ou six heures en prières ou
en méditations sur les vanités du monde. Cette fois encore,
à ce triste spectacle, il put reconnaître « que c'est bien peu
« de chose que ceste misérable vie qui tant nous donne de
« peine pour les choses du monde, et que la puissance de
« Dieu est bien grande, puisque les rois n'y peuvent résis-
te ter non plus que les laboureurs *. »
Charles VIII était un prince faible mais bon, et sa
1 Mém., t. II, p. 567.
2 Charles VIII écrivit à la cour des comptes i pour savoir la forme
« qu'ont tenue les roys à donner audience au pauvre peuple, et mesme
i comme monsieur saint Loys y procédoit. » (22 décembre 1497.)
Godefroy, Histoire de Charles VIII, pr. p. 745.
3 Mém., t. II, p. 588.
1 Mém., t. II, p. 590.
252 LETTRES ET NEGOCIATIONS
mémoire fut entourée de larmes et de regrets : « Je croy,
« dit Commines, que j'ay esté l'homme du monde à qui il a
« plus faict de rudesse ; mais je ne lui en sceus jamais
« mauvais gré l. »
* Mém., t. II, p. 595.
DE COMMINES.
Xî
AVENEMENT DE LOUIS XII.
Le duc d'Orléans, agité par son ambition et sans cesse
mêlé à des intrigues, allait être exilé en Allemagne, lors-
qu'il se trouva tout à coup appelé à monter sur le trône l.
Dès le lendemain, Commines se présenta à l'audience du
successeur de Charles VIII : « J'avoye, dit-il, esté aussi
« privé de luy que nulle autre personne , et pour luy
« avoye esté en tous mes troubles et pertes : toutesfois pour
« l'heure ne luy en souvint point fort 8. »
Louis XII, comme le remarque fort bien le dernier édi-
teur de Commines3, avait perdu, en ceignant la couronne, la
mémoire des services comme celle des injures 4. C'étaient
du reste des services bien anciens, que ceux de Commines,
et depuis lors bien des dissentiments les avaient effacés.
Néanmoins le nouveau roi déclara « qu'il vouloit tenir tout
1 D'après Adrien de But, Louis XI, parrain de Louis XII, lui pré-
dit la couronne dès le jour de sa naissance : Obiit Karolus, dux Aure-
lianensis, relinquens uxorem suam gravidam. Nato filio, novus rex
Ludovicus eum levavit de sacro fonte, dioens possibile illurn sceptra
posse déferre.
* Mém., t. II, p. 596.
3 Madpmoiselle Dupont.
254 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« homme en son entier et estât ' . » Commines conserva l'office
de conseiller du roi. Il assista à ce titre à la cérémonie du
sacre à Reims et probablement aussi à l'entrée solennelle à
Paris, le 2 juillet 1498. En effet, le 26 de ce mois, il figurait
parmi les personnages qui siégèrent au conseil du roi, et il
resta auprès de Louis XII pendant tout l'hiver, car lorsque
les Vénitiens envoyèrent, pour féliciter le nouveau roi , un
ambassadeur extraordinaire, celui-ci, nommé Pietro Stella,
ne manqua pas d'aller saluer Commines, et nous remar-
quons l'analyse suivante d'une de ses lettres dans le Diario
de Marino Sanuto : « Stella écrit que monseigneur d'Argen-
« ton était aussi à la cour, et qu'il lui avait fait bonne
« chère (bona ciera), qu'il se rappelait au souvenir de la
« seigneurie, qu'il l'avait assuré avoir toujours parlé au roi
« Charles de la grande puissance de la seigneurie, et qu'il
« tenait pour certain que le nouveau roi serait fort notre
« ami '. »
L'Italie restait divisée et troublée. Au moment même où
expirait Charles VIII, Savonarola montait sur le bûcher.
Commines ne sait s'il faut l'accuser ou le plaindre, si on a
bien ou mal fait de le frapper. Un instant, il semble disposé
à le croire inspiré par Dieu, puis il rejette ses révélatious,
en attribuant aux avis secrets d'un de ses amis qui siégeait
au conseil, ses plus merveilleuses prophéties. Sa fin fut ter-
rible, il est vrai, et d'autant plus cruelle que sa vie avait été
la plus belle du monde. Mais ce qui semble toucher Com-
mines davantage, c'est que la mort de Savonarola entraîne
1 Mém., t. II, p. 596.
5 Diarii de Sanuto, publiés par M. Rawdon Brown et citée par1
M. Baschet, Dipl. vénit., p. 351 .
DE C0MM1NÊS. 255
le pillage du monastère de Saint-Marc, et le banquier Nasi
refuse de remplir ses engagements, puisque la bibliothèque
des Médicis est tombée entre les mains de la seigneurie de
Florence. Ce qui accroît de plus en plus les difficultés, c'est
que des deux syndics des créances à charge des Médicis, l'un
Cosme Sasseti meurt presque ruiné lui-même, l'autre Lorenzo
Tornabuoni est impliqué dans un complot et mis à mort l.
Commines se vit réduit à de nouvelles instances et à de
nouvelles prières adressées à la seigneurie florentine :
Mes très-honnorés seigneurs, je me recommande humblement
à votre bonne grâce. Je renvoie devers vous ce porteur apelé
Jehannet de Sallet, qui autresfois a esté sept mois à Florence à
la poursuite de ce que me doit Pierre de Médecins, les héritiers
de feu Lorens Tournebonne et ceulx de feu François Saxet, tant
à cause de leur maison, vielle que neufve, à Lyon, vous suppliant
que me vueillez faire meilleure justice, que ne m'a esté faicte le
temps passé, et que je me sente que ce nouveau gouvernement
ait plus congnoissance de la longue et continuelle amour que je
vous ay portée et porte, que ceulx qui y ont esté puis trois ans
en ça. Aucuns particuliers m'ont escript que vous m'avez
ordonné quatre mille ducats en déduction du principal et que le
bancq de Nasy m'en devoit respondre, mais ledit bancq ne l'a
voullu faire, vers lequel j'ay envoie. La despence des poursuites
a esté grande, et si me firent les serviteurs dudit bancq de Méde-
cins grand tort en ung appointement, que plusieurs à Florence
entendent bien, dont m'a esté plusieurs fois prommis de par
vous de m'en rescompenser. Aussi m'a falu emprumpter argent à
grant interest, par deffaut de celuy que me détiennent les dessus-
dits. Vous supplie vouloir avoir bon reguart à tout, et aussi me
faire la justice de Pelgrin Lorin de deux mille six cents livres
qu'il me robba, et s'il vous plaist m'employer en chose qui soit
1 Benoist, Lettres de Cornmynes, 2e partie, p. 9.
256 LETTRES ET NEGOCIATIONS
en ma puissance, me trouverez toujours prest à vous faire ser-
vice. Priant à Dieu, mes très-honnorés seigneurs, qu'il vous doint
l'acomplissement de tout ce que vous désirez.
Escript à Paris le XXe jour de juillet.
Votre humble serviteur,
Philippe de Commynes *.
Commines n'obtint rien, et près de trois années s'étaient
écoulées, lorsqu'il écrivait de nouveau :
Mes très-honnorés seigneurs , je me recommande à votre
bonne grâce, tant comme je puis. Après avoir veu une responce
qu'il vous a pieu faire à vos ambassadeurs monseigneur de Vol-
terre et messire Luc d'Albice, touchant l'argent qu'il m'est deu
par ceulx de Mèdicis, ay esté délibéré de vous envoyer cest
homme d'église nommé monsieur Jehan de la Font, pour vous
remonstrer la perte qui se mect de tant attendre mon argent, et
la despence que j'ay eu en le pourchassant, sans la perte d'ung
bien bon serviteur qui est mort à la poursuite, et si vous prie
avoir congnoissance que je n'ay jamais voulu pourchasser chose
qui fût en riens à votre préjudice, ne dommaige, comme ont fait
et font d'autres en semblable cas, mais au contraire ay serché
et procuré de toute ma puissance de vous pover faire ser-
vice, comme plusieurs d'entre vous savent, par quoy vous sup-
plye de me vouloir faire payer, comme autrefois m'avez escript
par deux lettres, tant du principal que des despens ; car il est bien
à votre puissance et en les biens dudit de Médicis, et si sont
encore soubs vous et en votre subjection, ceulx qui m'estoyent
obligés comme luy : priant Dieu, mes très-honnorés seigneurs,
qu'il vous doint ce que désirez.
A Paris, ce dimanche de Quasimodo.
Votre humble serviteur,
Philippe de Commynes ■•
1 Benoist, Lettres de Commynes, 2e partie, p. 9 (20 juillet 1499;.
* Benoist, Lettres de Commynes, 2e partie, p. 1 1 (1502).
DE COMMINES. 2oï
Comniines avait quitté la cour \ Il avait eu à se plaindre
du maréchal de Gyé et luttait contre lui, d'accord avec la
reine j et il y a lieu de croire que cette fois encore il s'enga-
gea dans quelque intrigue qui amena une autre disgrâce.
Depuis plusieurs années, il ne possédait plus le comté de
Dreux, qui avait été racheté en 1498 par le comte de
Nevers 2, et il se voyait de nouveau menacé dans la posses-
sion du domaine d'Argenton. L'héritier des Chabot, issus de
Brunissent d'Argenton, invoquait un document qui remon-
tait au règne de Charles VII. Sous Louis XI, Commines, si
peu délicat en matière de titres, avait été assez puissant
pour faire condamner son adversaire à la prison comme
convaincu d'avoir falsifié les lettres qu'il produisait 3 ; mais
cette fois, leur authenticité n'était plus contestée.
Ces revendications se poursuivaient et laissaient à
Commines peu de repos. Cependant il semblait aimer
à multiplier lui-même des démêlés judiciaires que tout
autre se fût efforcé de fuir, et il soulevait comme à plaisir
d'autres contestations non moins fâcheuses que celles
qu'il avait déjà traversées. Le seigneur de la Rochejacque-
lin invoquait dans l'église de Voulgeton certains privilèges
seigneuriaux attestés par le placement de ses armoiries sur
les fenêtres. Commines n'hésita pas à en faire briser les
vitraux, autre façon de détruire les titres qui le gênaient.
L'un de ses successeurs à la sénéchaussée de Poitiers \p
1 II siégea la dernière fois au conseil, le 26 juillet 1498. Mém.,
Introd. de Mlle Dupont, p. cxx.
* Acte du 1er avril 1497 (v. st.) aux archives des Basses-Pyrénées.
Ce document vient d'être publié par M. Rahlenbeck.
5 Mém., Introd. de Mlle Dupont, p. rxxvn.
OOMMINF.S. — II. J7
258 LETTRES ET NEGOCIATIONS
condamna le 20 mars 1503 aux dépens, dommages et inté-
rêts \
Dans un autre procès du même genre, relatif à l'église
de Boësse, le sire de Sanzay s'appuyait sur l'existence des
monuments funèbres de sa famille. Cette fois encore, Com-
mines voulut faire disparaître ces preuves et alla jusqu'à
porter la main sur des tombeaux. De là, de nouvelles sen-
tences prononcées contre lui 2.
En même temps, Commiries menait une autre affaire bien
plus importante, bien plus sérieuse, sur laquelle une pleine
lumière n'a point encore été répandue. Nous savons com-
bien Commines avait toujours été mêlé à toutes les intri-
gues dont la Bretagne était le théâtre 3, et cette fois il son-
geait à y intervenir dans un intérêt direct et personnel, en
laissant à l'avenir le soin de faire grandir et de développer
ce qu'il semait. Après avoir, plus que personne peut-être, con-
tribué à l'union de la Bretagne à la monarchie française, il
était arrivé à se demander si ce pacte, déjà presque rompu à
la mort de Charles VIII, se maintiendrait après le règne de
Louis XII. Au xiv6 siècle, une princesse flamande avait
groupé autour d'elle les barons bretons. Aurait-on reproché
à l'un d'eux, appelé à recueillir l'héritage d'Anne de Bre-
tagne, de s'être allié à la fille d'un chevalier né dans la
patrie de la comtesse de Montfort?
En 1494, Commines se trouvait à Vienne quand
Charles VIII se fit remettre, moyennant certaines indem-
1 Mém., t. I, Introd. de Mlle Dupont, p. cxxvm.
8 Mém., t. I, Introd. de Mlle Dupont, p. cxxix.
3 C'est par erreur que, dans le volume précédent, p. 161, j'ai attri-
bué à Louis XI le don d'un collier d'ordre envoyé à Commines. Ce
collier était celui de l'Hermine et lui était adressé par le duc de Bre-
tagne.
DE C0MM1NES, 2&J
nités pécuniaires, la renonciation de tous les droits qu'Alain
d'Albret pouvait avoir au duché de Bretagne, du chef de
son aïeul qui avait épousé Françoise de Bretagne, petite-
fille de Charles de Blois ; mais Françoise de Bretagne avait
un frère , Charles de Bretagne , baron d' Avaugour , dont
la fille unique avait épousé le seigneur de Boussac. En
1501, Jean de Brosse, seigneur de Boussac, avait reçu
défense de porter les armes et le nom de Bretagne. Cepen-
dant il était mort, laissant à son fils aîné nommé René,
des prétentions qu'il n'avait jamais abdiquées. Par une
étrange contradiction, les successeurs de Philippe de Valois
tenaient le duché de Bretagne d'Anne, qui descendait du
comte de Montfort, et ne voyaient que des usurpations
ambitieuses dans les réclamations des représentants de
Charles de Blois.
Quoiqu'il en fût, le contrat de mariage d'Anne de Breta-
gne et de Louis XII portait que si la reine n'avait pas d'en-
fants, le duché de Bretagne retournerait à ses plus proches
parents, c'est-à-dire aux Brosse-Boussac. Anne n'avait
qu'une seule fille, qui pouvait mourir, et lors même qu'elle
vivrait, rien n'était plus aisé que de s'appuyer tôt ou tard
contre elle sur l'arrêt rendu par la cour des pairs à Con-
flans en 13 il , qui avait adjugé la Bretagne à Charles d»'
Blois et à ses descendants l. D'ailleurs de vifs symptômes dr>
mécontentement se manifestaient parmi les Bretons, et ils
regrettaient déjà l'indépendance dont ils avaient joui pen-
dant plusieurs siècles.
1 La généalogip de la maison de Cornalines, conservée à Tourna;. ,
mentionne avec soin que la fille de Philippe : « fut mariée au conte de
* Pentièvre, droit héritier de la conté de Biois et de la ducé de Bre-
« taigne. »
260 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Tout porte à croire que Commines, dans le vaste horizon
que lui ouvrait sa perspicacité, caressa l'éventualité qui tôt
ou tard pouvait placer sur les épaules de sa fille le manteau
d'hermine des duchesses de Bretagne. René de Boussac,
inconstant, léger, prodigue, se livrait à des dépenses incon-
sidérées. Commines lui prêta à diverses reprises de l'argent,
jusqu'à ce que de son débiteur il fît son gendre, en lui don-
nant, comme dot de sa fille, les créances mêmes qu'il pou-
vait revendiquer contre lui.
Ce fut au mois d'août 1504, que Jeanne de Commines,
fille unique du seigneur d'Argenton, épousa René de Brosse,
comte de Penthièvre. Dans le contrat, Commines s'enga-
geait à faire célébrer les noces à ses frais, « à vestir et
« accoustrer honnestement et honorablement sa fille, » et
de plus à lui donner dix-huit mille écus d'or ; mais les deux
tiers de cette' somme représentaient les avances faites par
Commines pour dégager une partie des domaines du comte
de Penthièvre. Pour le surplus, on lui remettait des perles,
des rubis, des diamants à la façon de Gênes, une fleur de
lis, donnée peut-être par Louis XI, un parement d'or de
mille quarante-sept écus, un balai qui seul en valait plus de
mille, et enfin certaines menues choses d'argent; mais il était
convenu que s'il se trouvait « que ces pierreries ne fussent
« bonnes et loyales, » Commines serait tenu « de les faire
« valoir à la discrétion de gens de bien, eux congnoissans
« en pierreries. » Il en résultait que Commines avait con-
stitué, sans bourse délier, une dot magnifique, telle que la
dame de Beaujeu n'en avait pas obtenue de son père, le roi
Louis XI ".
1 Mém., t. III, pr. p. 161.
DE COMMISES. 261
Sur ces entrefaites, l'Italie avait vu s'accomplir un mémo-
rable événement qui dut produire une vive sensation chez le
seigneur d'Argentou. Une expédition conduite par Louis XII
avait passé les Alpes, et sous les remparts mêmes de la for-
teresse de Novare, témoins de ses anciens revers, Ludovic
Sforza était tombé entre ses mains. Le duc de Milan, traité
avec une impitoyable rigueur, avait été conduit au châ-
teau de Loches où Commines avait passé deux mois.
Moins heureux que lui, il allait languir dix années dans les
souffrances de la captivité et devait rendre le dernier soupir
dans les fers.
Louis XII, pour exercer une action plus puissante dans
les affaires d'Italie, traitait avec l'empereur Maximilien et
avec son fils Philippe ; mais ces négociations furent aussi
souvent rompues que reprises, et en 1505, le bruit se répan-
dit que la France allait porter la guerre en Flandre, en
prenant pour prétexte ce droit de ressort du parlement de
Paris auquel Charles VIII avait renoncé pour un terme de
dix années, dans des lettres royales où Commines figurait
comme témoin '.
A cette nouvelle, le seigneur d'Argenton se souvint qu'en
d'autres circonstances semblables, il avait offert d'excellents
conseils. Cette fois, Olivier le Diable n'était plus là pour les
combattre, et il crut le moment propice pour reparaître à la
cour. Il devait y trouver son ancien ami Georges d'Amboise,
qui y résidait comme légat du Pape ; il comptait aussi sur
l'influence de sa belle-sœur, la dame de Beaumont 2. Il se
1 Voyez plus haut, p. 3.
* Jean de Polignac , seigneur de Randan et de Beaumont , avait
épousé Jeanne de Chambes, sœur d'Hélène de Chambes, femme de
Commines.
262 LETTRES ET NEGOCIATIONS
rendit donc au Plessis-les-Tours (lieu plein de souvenirs pour
lui), et y trouva un puissant médiateur sur lequel il n'avait
point compté et qui cherchait, en protégeant Commines,
à se réconcilier avec la reine. C'était, selon toute probabi-
lité, le maréchal de Rieux, ancien tuteur d'Anne de Bre-
tagne et depuis quelque temps l'objet de son mauvais vou-
loir qu'il s'efforçait de calmer. On avait promis d'avance
à Commines que le roi lui ferait bon accueil. En effet,
Louis XII lui parla trois fois et alla jusqu'à lui dire que ses
bonnes dispositions à son égard, dues d'abord aux instances
de l'évêque du Puy, Geoffroi de Pompadour (autre complice
de Commines dans les troubles de la minorité de Char-
les VIII), remontaient à son séjour à Lyon , c'est-à-dire
à plusieurs mois. Tout dépendait néanmoins d'Anne de
Bretagne qui, en ce moment, voyageait dans ses États héré-
ditaires, et ce fut à cette princesse, qui lui avait sans cesse
été favorable, que Commines écrivit le 17 juillet 1505 :
Madame , tant et sy très-humblement comme je puis, me
recommandé à vostre bonne grâce. Madame, tost après vostre
partement de Blois, fus parler à monseigneur le légat, à Beau-
regoiart, et ne vous osse nommer celluy qui en a esté moyen,
pour ce que je le doubte à vostre malle grâce, et plusieurs fois
en a envoyé devers moy, et dès le premier coup le vous eusse
fait savoir, mays je ne cuydois point que la chose avînt, pour ce
que je désirois savoir s'il me feroit bonne ctière ou mauvesse
avant aller. Toutesfoys, madame, il me tint les millieurs termes
du monde et la millieure parolle et bien longue. Après plusieurs
parolles, ,ly pryé que peusse veoir le roy. Il me dist qu'il luy en
parleroit, et pour ceste heure ne se peut faire, comme il me
manda, et me remyt à Tours; je manday à celluy qui avoit esté
cause de mon aller audicf Beaureguart, que, sans estre seur de
veoir le roy, je n'yrois point volentiers, Ency la chose est
DE C0MM1NES. 263
demouré quinze jours, qu'il m'a renvoyé ung homnie, que je
vinse et que le roy me feroit bonne chère : se qu'il a fait,
madame, et tenu bien longues parolles, par troys foys, et hier,
de vous, longtemps, au propos du petit cheval qu'il me fit mon-
ter, sur lequel entrez voullentiers aux villes, comme il me dit,
et me semble, madame, qu'il désire bien vostre retour.
Madame, se commencement de bien me vient pour l'onneur de
vous, et est bien en vostre puissance d'en faire bonne yssue, et,
sy propos ne change, veut me mestre en lieu où je pourroys faire
service, mais, sans ce que vous y aidissez et qne l'eussez agréable,
il ne s'y vouldroit point employer. Par quoy tout est remis à
vostre venue, et croy que jusques-là retourneré sens moy, et
combien que me soye trouvé longue espace avecque le roy, où il
y avoit poy de gens, et qu'il parloit à moy, n'ay en riens voulu
parler de mes afaires, et croy que pour ce coup n'en parlere
point. Il m'a conté, madame, comme monsieur duPuy ' ly parla
de moy à Lyon, et que, sy je en eusse escript à monsieur du Puy,
qu'il m'eust fait bonne response. Et sy sa pensée est comme sa
parolle, madame, se que je croy, je m'en doy contenter, mais le
tout dépent de vous, madame, car s'il cuydoit que n'y eusez nulle
afecsion , combien qu'il ayt bien afaire de compaignie , sy
doubté-je que je demourois sus moy à faire mes vignes.
Madame, madame d'Angoulesme - et monsieur son fils sont
icy pour ces choses de Savoye, comme je croy, car il en est
venu des gens.
Plaise vous tousjours, madame, me commander vostre bon
plésir pour l'acomplir à mon povoir, en priant Dieu, madame,
qu'il vous doint boune vie et longue et tout se que vous désirez.
A Tours, ce XVIIe jour de juillet.
Vostre très-humble et très-obéissant suget et serviteur,
Commynes.
A la roy ne ma souveraine dame s.
' Geoffroi de Pompadour, évêque du Puy.
- Louise de Savoie, mère de François Ier.
3 Mém., t. III, pr. p. 172.
■ÎÙ-L LETTRES ET NEGOCIATIONS
Six jours après , Commines adressa une autre lettre à la
reine. Il y confirmait tout ce qu'il lui avait déjà écrit, insis-
tait sur les bons offices de Georges d'Amboise, annonçait
que le roi songeait à appeler près de lui Geoffroi de Pom-
padour et se félicitait d'avoir trouvé un nouvel appui dans
la duchesse d'Angoulême, mère de l'héritier présomptif de
la couronne, qui fut, depuis, François Ier. Néanmoins le roi
éprouvait quelque défiance, quelque suspicion. On lui disait
qu'il serait trompé , s'il écoutait Commines et madame de
Beaumont. Il songeait même à demander quelque promesse
ou quelque serment au seigneur d'Argenton, et celui-ci, qui
ne s'en était jamais montré avare, se fût bien gardé d'hési-
ter à ce sujet, car il espérait que le roi l'aimerait plus que
personne.
Tout ceci est nettement indiqué dans la lettre où Com-
mines mentionne également l'ambassade du comte deNevers
en Flandre et les efforts de l'amiral de France pour allu-
mer la guerre ;
Madame, tant et sj très-humblement comme je puis, me
recommande à votre bonne grâce.
Madame, puis poy de jours, vous ay escript mon arrivée, et
comme le roy m'avoit fait bonne chère et fort parlé à moy, et a
fait, chacun jour, depuis mais lettres escriptes, parolles géné-
rolles, et à chascune fois m'a parlé de vous et longuement ; mais
je n'y suis allé que unne foys le jour et en la compaingnie de
monseigneur le léguât L
Il y a environ quatre jours, madame, que je demandé à mon-
seigneur le léguât s'il ne valloit pas myeulx que je m'en allasse en
attendant votre venue, puisque mon fait estoit remis là et se
qu'il lui sembloit que je devois dire au roy à mon partement, et
me dist que je attendisse jusques sur le partement du roy et que
ne. dist. sinon que le merciais de ce qu'il lui avoit pieu que vinse
DE COMMINES. 265
icy et que pour ee.ste heure ne lui voullois faire requeste de aultre
chose, et que s'il luy plesoit m'emploier en aucune chose en son
service, que de millicur ceur que jamais je m'y emploirois, et
puis que à vostre venue il vous en parlera et s'y emploira de
toute sa puissance. Ency je suiveray son conseil, car quant je
vouldrays faire autrement, je parderois tantost tout. Sine d'amy-
tié il me monstre et de privées paroles assez, et m'a parlé ennuyt
de faire venir monsieur du Puy, et ung autre foys le m'avoit
dit, et dit que le dit du Puy est bien de mes amis. Je ne se s'il
vouldroit quelque serment ou promesse de moy, car en quelque
susepecion l"avoit-on mis au commencement, disant que s'il s'y
fioit, que mademoiselle de Beaumont ' et moy à la fin luy nui-
rions envers vous et le tromperions.
Madame d'Angoulème, madame, a porté fort bonnes parolles,
disant qu'il me vouldroit céans, avec ung bon et gros appoincte-
ment, pour ce qu'il est grand faute de gens. Je entens bien à son
parler, qu'il faut bien qu'il s'ayde de quelqu'un, et croy qu'il
seroit plus content de mcy que d'aultre, sy défience ne l'en
guarde, mais qu'il vous plaise l'ayder.
Je vous supplie, madame, qu'il vous plaise m'eseripre une
bonne lettre, que je lui puisse monstrer ou faire monstrer sy
j'estois partyd'ycy.
Le roy envoie monsieur de Nevers et l'évesque de Paris vers
le roy de Castille pour ses resors * et aucunes appellacions, et
cela le prend fort à ceur et à grands aprests de parolles. Monsieur
l'amiral tient le roy de près et fit ung tel 5 visage, quant il me
vit rester en votre chambre à Paris, quant il m'y trouva.
Le roy, madame, fut ung poy mal disposé puis poy de jours, et
vis monseigneur le léguât en peur; mais l'endemain il n'y parut.-
Il me semble, madame, que ferez bien d'abrégier votre véage. Il
n'est point de nouvelles qu'il aille enNormendie. On dit, je ne se
*
1 Jeanne rie Chambes , femme de Jean de Polignac, seigneur de
Beaumont.
2 Les ressorts du parlement de Paris en Flandre.
3 Var.: bel.
266 LETTRES ET NEGOCIATIONS
s'il est vray, que ledit amiral egrit fort contre se conté de Flan-
dre. S'il y avait brouillis et guerre, son amyrauté en vaudroit
XX mille francs par an davantage. Les semblables diférens de
seux pour coy ils vont, ay-je veu toute ma vie, et toujours s'opè-
rent en parlant *.
Je loue Dieu, madame, de ce que l'afère du maresal prend
train à votre honneur et plésir : il a ycy ung homme, mes nul
ne parla à ly, que j'aie veu. Le roy loue vos mariages -, se
m'a-t-on dit. Priant à Notre Seigneur, madame, qn'il vous doinst
bonne vie et longue et accomplissement de tous vos désirs.
A Tours, se XXIIIe 3.
Je vous supplie, madame, rompre ses lettres.
De la main de votre très-humble et très-obéissant sujet et
serviteur,
COMMYNES.
A la roy ne ma souveraine dame *.
A ces lettres de Commines, il faut joindre d'autres lettres
signées d'un nom qui se retrouve sans cesse dans son his-
toire, celles que Jacques de Beaune écrivait au même
moment à une dame d'honneur de la reine Anne.
Jacques de Beaune mandait le 10 juillet 1505 :
Monseigneur d'Argenton a fait la révérance au roy, et l'a pré-
senté monseigneur le légat, et lui a fait le roy bonne chière, et
dîne avec mondit seigneur.
1 Cette phrase est à peu près illisible.
* D'après M. de laPilorgerie, ceci se rapportait notamment au projet
de mariage du roi d'Espagne et de Germaine de Foix.
5 Les mots : juillet 1505, se trouvent dans la copie reproduite par
M. de la, Pilorgerie.
* Le document original, publié par M"e Dupont, Mém., t. III, pr.
p. 175, et par M. de la Pilorgerie, p. 466, appartient à M. de Cham-
bry, qui a eu l'obligeance de nous en adresser une nouvelle tran-
scription.
DE COMMINES. 267
Il ajoutait le lendemain :
L'amiral est iey, qui se tient près et est toujours après toutes
reformations à faire, se il peult, un monde nouveau. Monseigneur
le légat le tient de près, mieulx qu'il ne âst jamais. Ledit sei-
gneur escript à ladite dame, j'ay fait retarder la poste d'ung jour
pour faire escripre madame d'Angolesme qui arriva ce soir. J'ai
veu monsieur d'Argentonsejourd'hui au Plessis, à qui j'ai parlé.
Quelqu'un m'a dit qu'il fust l'autre jour bien deux heures avecques
le roy en devis et à bon visaige '.
Cependant, la paix fut maintenue. « Le roy de Castille,
« dit Wielant, ne demandoit point la guerre en France...
« Il fut conseillé de faire faire par son procureur-général,
« secrètement et à part, protestations pertinentes et à per-
ce pétuelle mémoire, et icelles faites et enregistrées, manda
« à ses députés accorder les points et articles projetés par
1 Bibliothèque de Nantes. — Ces lettres sont adressées à made-
moiselle Michelle de Saubonne. J'en dois l'obligeante communication
à M. de la Pilorgerie, qui se propose de les publier. J'emprunte à la
même source une autre lettre de Jacques de Beaune, du 26 juillet 1505,
qui offre des détails intéressants sur les intrigues qui divisaient
Louis XII et Anne de Bretagne :
a Mademoiselle, j'escrips à la royne que je vous ay advertie de
a quelques propos pour lui dire ; c'est du fait de Flandres. Il y a un
« personnaige par dessà qui dit qu'il a grand crédit avecques la royne
« et se vente bien de savoir de ses principaulx affaires. Il escript sou-
« vent , à ce que j'entens , et par le paige , vous en apercevrez bien
a par ce que verrez. C'est celuy dont l'on avoit soubson sus vous et
« dont nous parlasmes en ceste maison. Vous ferez bien d'entendre
■. de son intencion par ces lettres", et vous prie que prenez garde
i si en riens l'on touche île moy. Je m'en suis aperçu en quelque
« endroit. Vous y ferez comme vous vouldriez que fisse pour vous
i et dont avez seurté, et ne le vous e.scrips sans cause. »
268 LETTRES ET NEGOCIATIONS
« les gens du roy de France 1 . » Louis XI avait fait de
même lorsqu'il invitait les députés flamands à assister à
l'enregistrement du traité d'Arras par le Parlement qui
venait d'être saisi des réserves secrètes qui l'annulaient.
Commines n'eût point eu le droit de blâmer ces procédés
qui semblaient de bonne mise à son ancien maître.
Trois ans après , le bruit d'une invasion des Français
dans les Pays-Bas se répandit de nouveau , et le prince de
Castille déclara qu'en cas de guerre avec Louis XII, il trans-
porterait au prince de Chimay les terres de Renescure et
d'Ugies , appartenant à Philippe de Commines , seigneur
d'Argenton 2. Le prince de Castille, devenu l'empereur
Charles-Quint, oublia sans doute cette sentence qu'il avait
prononcée dans sa jeunesse contre l'historien dont le livre
faisait, à ce que rapporte De Thou , la méditation de ses
veilles.
Commines était en effet rentré en faveur près de
Louis XII, car, le 30 décembre 1505, le roi le nomma son
chambellan ordinaire, « considérant et ayant égard aux
« grans, vertueux, louables et très-recommandables ser-
« vices que nostre amé et féal conseiller Philippe de Com-
1 Corp. chron. Flandriae, t. IV, p. 179. — J'aurais dû rappeler
dans le volume précédent, que le 18 juin 1480, Maximilien , devenu
l'allié d'Edouard IV contre Louis XI, fit ajourner Philippe de Com-
mines et d'autres transfuges qu'il appelait. « nos vassaulx et subjects,
t qui jadis soulloient estre serviteurs de deffuncts nos très-chiers sei-
« gneurs, ayeul et père, les ducs Philippe et Charles, que Dieu
« absoille ! » Deux mois leur étaient accordés pour se présenter :
personne ne comparut (Archives de Lille).
* Bull, de la commission royale d'histoire, lre série, t. XI, p. 204
(26 avril 1509).
DE C0MM1NES. 209
« mynes, seigneur d'Argenton, a faits à nos prédécesseurs
« roys de France, en plus grans charges et estats que a eus
« d'eulx près et à l'entour de leurs personnes et autrement
« que à nous consécutivement depuis nostre advénement
« à la couronne, où il s'est tousjours si vertueusement et
« loyaument acquitté, qu'il en est digne de singulière
« louenge et recommandation l.
Au mois de mai 1506, le bruit se répandit qu'il serait
envoyé comme ambassadeur vers les Électeurs de l'Empire2.
Nous savons qu'au mois de mai 1507, il accompagna
Louis XII à Milan, et ce fut de cette ville qu'il adressa la
lettre suivante à la seigneurie de Florence :
Mes très-honnorés et doutés seigneurs, je me recommande
humblement à votre bonne grâce. Je envoyé se porteur devers
vous, pour savoir sy vos consciences ne vous jugeront jamais
que vous me devez faire raison de ce que me devoyt Pierre de
Médicis, dont vous en avez prins les biens, et aussi pour vous
supplier de me faire briefve justice d'un appelle Pelegrin Lorin.
Et si vous ne me vouliez faire la raison, qu'il vous plaise y faire
contraindre les héritiers de feu François Sasset, qui sont obligés.
Du tout vous advertira plus au long ledit porteur, vous priant
tousjours me commender vostre bon plésir et je mecteray payne
de lacomplir. Priant à Dieu, mes très-honnorés et doutés sei-
imp. de Paris, fonds Gaignières, 763, f° 90. (Document
signalé par M. de Beauconrt.) Il paraît que Commines reçut en même
temps nne pension de mille livres tournois, assignée sur la généralité
de Languedoc. On a conservé une quittance qu'il donna le '^Omai 1506.
3fém., t. III, p. 179.
* Et dist-on que le dit roy envolera monseigneur d'Argenton vers
les princes électeurs de l'Empire (Lettre de Courteville, 24 mai 1506).
Le Glay, Nég. dipl. entre la France et V Autriche, t. I, p. 142.
•270 LETTRES ET NEGOCIATIONS
gneurs, qui vous doint bonne vye et longue et accomplissement
de tout se que vous désirez.
A Millan, ce 11° jour de juing.
Votre très-humble serviteur,
Philippe de Commynes *.
A cette époque , Florence était gouvernée par Pierre
Soderini, avec lequel Coramines avait traité en 1494, avant
l'expédition de Charles VIII en Italie. Soderini avait pour
secrétaire Machiavel , qui avait atteint toute la force de
l'âge et du talent. Ce fut sans doute Machiavel (fort influent
à cette époque, car il réglait à la fois et l'organisation mili-
taire et le gouvernement intérieur) qui répondit à Com-
mines. Combien ne faut-il pas regretter ces lettres échan-
gées entre les deux maîtres de la science politique au
xve siècle, qui l'un et l'autre ont fondé une école perpétuée
jusqu'à nos jours! Il n'est pas toutefois impossible de sup-
pléer à cette lacune , et l'on peut affirmer que les dépêches
de Florence continuaient à alléguer à la fois les malheurs
de la situation et la mauvaise foi des Français, qui promet-
taient toujours de restituer Pise et qui ne tenaient jamais
leur engagement.
Après une résistance dont un ardent patriotisme avait
prolongé les péripéties, les Pisans ouvrirent enfin leurs
portes le 8 juin 1509. Louis XII les avait abandonnés, mais
en se faisant payer sa neutralité par les Florentins, et nous
ne savons si Commines pouvait s'appuyer avec succès sur
cette conduite odieuse et avare, quand, le 27 novem-
bre 1509, il écrivit de nouveau à la seigneurie de Flo-
rence :
' Archives de Florence.
DE COMMUNES. 271
Mes très-honnorés et doubtés seigneurs, je me recommande
très-humblement à votre bonne grâce. Vous sçavez assez quantes
prossuytes je ay faictes pour estre paie de ceulx de Médicis et
que tout homme l'est, excepté moy, et toutesfois il me sembloit
que j'avoie bien desservy l'estre des premiers, et ay tousjours esté
bon amy de vous marchans estans en France et ailleurs, où je
les ay trouvés. Ladite prossuyte m'a esté de grande despence, et
on m'a tousjours remis quant vous auriez recouvert Pise, ce qui
est adArenu, Dieu mercy, et ne croy point nulle personne hors
Florence qui en ait esté plus joyeulx que moi. J'espoirois que la
raison m'en fust faicte à Florence, sans qu'il fust besoing que je
y envoyasse, car messer Néry Capponi avoit prins la charge de
moy, d'en faire la prossuyte, mais despuis ladite prinse, je n'en
ay ouy nulles nouvelles : pour quoy envoyé ce porteur appelle
Pierre Boismart, natif de Tours, pour en faire les diligences,
telles qu'il voira estre à faire, et vous prie, mes très-honnorés
et doubtés seigneurs, qu'il vous plaise, tant de ma debte que des
despens que j'ay mis à la prossuyte, m'en vouloir faire paier,
sans ce que je soie plus abusé, comme j'ay esté jusques icy.
Priant à Dieu, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qui vous
doint bonne vie et longue et l'accomplissement de tout ce que
vous désirez.
A Orléans, le XXVIIe jour de novembre, l'an mil cincq cens
et neuf.
Votre très-humble serviteur,
Philippes de Commynes.
A mes très-honnorés et doubtés seigneurs, messeigneurs tenant
la seigneurie à Florence *.
Commines insista dans une autre lettre portant la date
du 22 mars 1510 :
Mes très-honnorés et doubtés seigneurs, je me recommande
très-humblement à votre bonne grâce. J'ay ung serviteur à
1 Archives de Florence.
272 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Florence, à la poursuicte de ce que me debvoit feu Pierre de
Médicis. Il ma tousjours esté mandé et escript que je seroye
payé quant Pise seroit recouverte, et ai-je espérance que ainsi se
fera, veu qu'estes hors de vos grans affaires, et que mondit servi-
teur aura quelque bonne expédiction et aurez mémoire que tous-
jours vous ay esté bon serviteur et seray pour le temps advenir,
vous priant, mes très-honnorés et doubtés seigneurs, qu'il vous
plaise que à ceste fois la raison me soit faicte, et tousjours me
commander vostre plaisir pour l'accomplir à mon pouvoir. En
priant à Dieu, mes très-honnorés seigneurs, qu'il vous doint bonne
vie et longue et accomplissement de tout ce que vous désirez.
A Paris, ce XXIIe jour de mars.
Vostre très-humble serviteur,
Phiijppes de Commynes.
A mes très-honnorés et doubtés seigneurs, messeigneurs de la
seigneurie de Florence * .
Nous compléterons la série de ces infructueuses réclama-
tions par la lettre suivante :
Haulx et puissans et mes très-honnorés seigneurs, très-hum-
blement à vostre bonne grâce me recommande. Je renvoyé
devers vos seigneuries Pierre Boismart, lequel en ceste saison
passée y a fait long séjour, comme paravant luy avoient fait
pluissieurs aultres de mes serviteurs, à la poursuicte de ce que m?
doivent ceulx de Médicis, lesquels tousjours sont retournés sans
riens faire, avec quelque peu d'espérance. J'ay esté informé que
pour l'euvre présante les choses estoient assez disposées pour me
faire la raison, dont je vous supplie, autant qu'il m'est possible, et
de vouloir avoir mémoire des services passés et que telles pour-
suictes ne se font point sans grant despance, et me commander
vos bons plaisirs pour l'acomplir à mon povoir. Priant à Dieu.
1 Archives de Florence.
DE COMMINES. 273
haulx et puissans et mes très-honnorés seigneurs , qu'il vous
doint bonne vie et longue et acomplissement de tout ce que
désirez.
A Argenton, le XXVe jour d'aoust 1511.
Vostre très-humble serviteur,
Phillipes de Commynes.
A haulx et puissans et mes très-honnore's seigneurs de la sei-
gneurie de Florence, à Florence * .
Commines avait de nouveau quitté la cour et pour ne
plus y revenir. Des motifs que nous ignorons, l'en éloignè-
rent. Peut-être, alors qu'il écrivait que le roi, « si défiance
« ne le gardoit, seroit plus content de lui que d'autre, » espé-
rait-il arriver au faîte de la puissance en dominant tous
ses envieux et tous ses jaloux ; peut-être ne se consola-t-il
point de n'avoir réussi, même en voyant son ancien ami Geor-
ges d'Amboise devenir le premier ministre de Louis XII.
1 Archives de Florence.
COMMINES. — II. 18
274 LETTRES ET NEGOCIATION
Xlï
MORT DE COMMINES.
Nous avons épuisé les documents qui se rapportent à
Commines. Trois mois après la dernière lettre qu'il adressa
à la seigneurie de Florence, il termina sa carrière que des
préoccupations de tout genre paraissent avoir troublée jus-
qu'au dernier jour. Le mois d'octobre avait été marqué par
les événements les plus importants de sa vie, c'est-à-dire
par les services rendus à Louis XI à Péronne, par la dona-
tion de ses grands domaines de Poitou et enfin par son
ambassade à Venise : ce fut le 18 de ce mois qu'il mourut,
en 1511, au château d'Argenton.
Efforçons- nous d'oublier les démêlés judiciaires dans
lesquels Commines compromit son repos et son honneur ;
éloignons même de notre mémoire la complaisance que
récompensa Louis XI et l'habileté que reconnurent trop peu
Charles VIII et Louis XII ; et après avoir suivi d'année en
année la marche des complications politiques dont le rapide
mouvement entraîna Commines , faisons à ses derniers
moments une sphère calme et silencieuse où notre jugement
se recueille devant son tombeau. Signalons davantage ce
qu'il y eut « de clère cognoissance l, » comme il le dit lui-
1 Mém., t. 11, p. 156.
DE COMMINES. 275
même, dans son esprit, ce qu'il y eut de noble et d'élevé
dans son culte pour la science , dans son admiration pour
les arts, et puisque les lettres surtout ont fait vivre le nom
de Commines, essayons, en terminant ce volume, de justi-
fier l'hommage qu'elles lui ont rendu.
Commines, dans les dernières années de sa vie , n'avait
pas cessé de travailler à ses Mémoires ; il s'en était occupé
activement à la fin du règne de Charles VIII *; il les acheva
pendant celui de Louis XII, et, sous l'influence d'une de
ces idées communes à tous les vieillards, qui les portent à
rechercher bien loin en arrière les souvenirs les plus chers
et les amitiés les plus solides , il les dédia à Angelo Cato,
l'astrologue de Louis XI. En effet, pour tous les deux,
Louis XI était « un maistre et un bienfaicteur ; » pour eux
seuls peut-être, c'était « un prince digne de très-excellente
« mémoire 2. » Ce livre devait offrir l'apologie de Louis XI,
non pas une œuvre de vaine et mensongère flatterie, mais
une appréciation pleine d'aperçus profonds, visant à l'impar-
tialité dans un style simple qui porta Montaigne à y croire,
d'autant plus propre à voiler le fond des choses que la forme
y paraît plus libre et plus sincère. Qui, mieux que Com-
mines, pouvait parler de Louis XI, puisqu'il avait été sans
cesse « occupé en ses grans affaires » et qu'il avait « faict
« plus continuelle résidence avec luy que nul aultre? » Qui
devait « en avoir meilleure souvenance » à cause « de ces
« grans privaultés et biensfaicts sans jamais entrerompre
« jusques à la mort? » Il va jusqu'à déclarer, perdant de
vue la cause de « ces privaultés et biensfaits, » qu'il y est
1 Mém., t. II, pp. 300 et 583.
1 Mém., 1. 1, pp. 1 et 2.
270 LETTRES ET NEGOCIATIONS
tenu « pour obligation d'honneur. » Il eût mieux fait de se
borner à dire « que les pertes et douleurs receues depuis
« son trespas savaient davantage rappelé à sa mémoire « les
« grâces receues de luy ; » mais la postérité qui, sans cher-
cher la vérité historique dans tous les chapitres des
Mémoires, les étudie comme l'un des plus admirables traités
de politique , a le droit de trouver Commines trop modeste
quand il exprime à l'astrologue italien l'espoir qu'il mettra
en latin sa prose française, si vive et si concise, et surtout,
lorsque même dans la langue où il écrit, il proclame res-
pectueusement la supériorité d'un de ses contemporains
« qni sauroit mieulx parler que luy et le coucher en meil-
« leur langage. » Ce contemporain, c'était un vieil ami, un
serviteur non moins dévoué du même maître; c'était mon-
sieur du Bouchage, à qui Louis XI recommandait, en 1475 :
« d'estre plus malicieux que ses adversaires et de les
« endormir de paroles l. »
Du reste , ces feuillets, offerts à Angelo Cato et soumis
à la révision de monsieur du Bouchage, ne s'adressaient
qu'à des gommes habiles comme eux. « Bestes, ne simples
« gens ne s'amuseront point à lire ces mémoires ; mais
« princes ou aultres gens de cour y trouveront de bons
« advertissemens , à mon advis 2. » Que n'a-t-il été donné
à Commines d'associer davantage à ces observations dictées
par une longue expérience , la sanction des grandes règles
morales, en dehors desquelles il n'est de place ni pour
1 Mém., éd. Lenglet, t. III, p. 381. Un historien du temps dit, en
1 arlant du seigneur du Bouchage et d'un discours qu'il prononça :
Natura magis quam arte facundus. Godefrov, Hist. de Charles VIII.
p. 381.
s Mém., t. I, p. 268.
DE OOMMWES. 277
l'autorité des rois , ni pour la liberté des peuples ! Que
n'a-t-il servi et que n'a-t-il eu à glorifier un autre maître
que Louis XI î Dignus A lexandris omnibus Me PMlippus,
dit Juste-Lipse en parlant du seigneur d'Argenton.
Comraines, plein de respect pour la science et cherchant
sans cesse à s'instruire, s'était entouré de précieux manu-
scrits que le temps a dispersés. Il recherchait surtout ceux
qui se rapportaient à l'histoire et qui enseignaient, selon lui,
malgré la protestation des vertus isolées , la marche des
temps à travers les mêmes hontes et les mêmes faiblesses.
Il nous parle lui-même de ses lectures de Tite-Live \ dont
on lui montra un manuscrit à Venise 2 et le tombean à
Padoue 3. Il possédait un manuscrit de Valère-Maxime mis
en français, en deux grands volumes ornés de ses armes,
qui reposa longtemps à Paris à la Bibliothèque de l'ab-
baye de Sainte-Geneviève 4. Le British Muséum a recueilli
aussi un manuscrit de Froissart, dont l'origine est la même5.
A la Bibliothèque royale de La Haye (collection Meerman),
on conserve le premier volume de la traduction de la Cité
de Dieu, de saint Augustin , avec de grandes miniatures.
Le second volume se trouve à la Bibliothèque de Nantes.
L'un et l'autre portent également les insignes héraldiques
de Commines 6.
1 Mém., t. II, p. 553.
* Dès 1470, Philelphe chargeait un de ses amis de lui acheter les
Décades imprimées à Rome.
3 Mém., t. II, p. 441.
* Mém., t. I, introd., p. xix.
3 British Mus., Harley, 4379, 4380. Ces volumes, transcrits en Flan-
dre, sont ornés d'intéressantes miniatures. Je me bornerai à mentionner
ici celle qui représente la danse des sauvages où faillit périr Charles VI.
6 Note communiquée par M. Campbell, conservateur de la Biblio-
thèque royale à la Haye . t
278 LETTRES ET NEGOCIATIONS
En même temps que le seigneur d'Argenton étudiait sur
la carte de l'Europe les mouvements d'armées et les chan-
gements de frontières, il suivait avec une intelligente curio-
sité les découvertes des navigateurs dans d'autres hémi-
sphères. Il se faisait envoyer, en 1481, de Florence où
vivait Améric Vespuce1, une mappemonde, dernière repré-
sentation du monde borné du moyen âge2, et dans une lettre
écrite au mois d'avril 1491, il se félicitait de posséder une
carte de la Guinée qu'il avait vainement demandée en
Italie 3. Comme tous les esprits supérieurs, il avait le pres-
sentiment des grandes choses qui allaient s'accomplir : on
était arrivé à la veille du jour où le cap des Tempêtes serait
franchi et où, du sein d'une mer inconnue, allait surgir le
Nouveau-Monde.
A Venise, Commines visita la chapelle de Saint-Marc et
prit plaisir à -voir les mosaïques aux couleurs variées qui
résistent aux ravages des siècles 4. A Florence, il admira le
pont de l'Arno 5 et le palais de Cosme de Médicis. « En son
« cas, qui estoit de marchandise, estoit la plus grant maison
« que je croy qui jamais ait esté au monde... C'est la plus
« belle maison de citadin ou marchant que j'aye jamais veue,
« la mieulx pourveue que de nul homme qui fust au monde
« de son estât6. » Ce que ce palais renfermait, n'était pas
1 Commines avait eu de fréquentes relations avec la famille Ves-
pucci, notamment avec Guido Vespucci qui, en 1478, l'accompagna
à Rome, et avec Guido-Antbnio Vespucci qui en 1495 fut ambassadeur
de la seigneurie de Florence près de Charles VIII.
- Tome I, p. 322.
3 Voyez ci-dessus, p. 79.
1 Mim.y t. II, p. 407.
s Mém., t. II, p. 355.
fi Mém., t. II, pp. 337 et 351.
DE COMMINES. 279
moins précieux, car l'on y voyait des vases d'agathe, de
superbes camayeux et trois mille médailles, les plus rares et
les plus belles de l'Italie1. Laurent de Médicis en offrit
quelques unes à Commines 2.
Il faut remarquer que le séjour de Commines en Italie
avait développé chez lui la passion la plus vive et la plus
éclairée des arts. Personne, plus que lui, n'applaudissait
aux dépenses que fit le roi Charles VIII, après son expé-
dition , pour élever en France de somptueux édifices imi-
1 Mém., t. II, p. 362. Commines fit frapper, comme seigneur d'Ar-
genton, un fort joli jeton qui se trouve dans la collection de M. Fillon,
à Fontenay, et qui a été publié par ses soins dans ses Études numis-
matiques, p. 96.
2 Mém., t. I, p. 332.
Dans le tome I, p. 144, j'ai reproduit une lettre du duc de Milan
du 29 octobre 1476, où sont mentionnés d'autres présents offerts à
Commines. Depuis la publication du premier volume, M. Osio a retrouvé
aux archives de Milan, une lettre de la même datej adressée à l'am-
bassadeur François de Petrasancta, qui donne à ce sujet quelques
détails, en insistant sur les services et sur l'influence du seigneur
d'Argenton : « Ayant appris combien est grande l'affection que mon-
« seigneur d'Argenton a toujours montrée et montre encore à l'égard
a de notre personne et de nos affaires, nous nous sentons tenu de le
« traiter avec une cordiale bienveillance comme un sincère et bon ami
« (cum benivolentia, cordiale como vero et bono amico) ; et en signe de
« bienveillance, nous lui envoyons une pièce de beau drap d'or cramoisi
« qui contient trente-huit aunes et demie et de plus un collier d'or de
« ducat de soixante-quinze anneaux. L'un et l'autre valent environ
« mille écus. Nous voulons que vous les offriez de notre part et nous
« espérons qu'il les acceptera d'aussi bon cœur que nous les lui don-
« nons. Remerciez-le en termes convenables de l'affection qu'il nous
« a montrée et priez-le de nous avoir toujours pour bien recommandé
« près du roi Très-Cbrétien, dont nous sommes le sincère fils et ser-
« viteur. Ce que nous lui offrons, ce n'est point comme présent, mais
« en signe de bienveillance , et à l'avenir nous nous souviendrons
* encore mieux de lui. »
280 LETTRES ET NEGOCIATIONS
tés de ceux qui avaient frappé ses regards dans sa marche
conquérante. On avait cherché au-delà des Alpes des
sculpteurs et des peintres pour présider à ces travaux , et
en même temps se formaient des collections où l'on réu-
nissait les chefs-d'œuvre de la France, de la Flandre et de
l'Italie1. Les statues faisaient revivre pour Commines les
gloires de l'antiquité ; le pinceau des peintres de Venise lui
retraçait l'image des hommes les plus illustres de son temps,
et il rapporte lui-même qu'il cherchait, en étudiant le por-
trait de Mahomet II, à retrouver dans ses traits l'expres-
sion « de son grant esprit 2. »
Commines laissa dans ses domaines d'importants vestiges
de ce goût des arts. Il réédifia le château d'Argenton et y
dépensa, à ce qui est relaté dans ses procès, des sommes
énormes. Il reconstruisit aussi le château de Villentras.
A Chinon , il éleva une forte tour qui portait ses armoiries
et que, longtemps après lui, on continua à appeler la tour
d'Argenton. L'église de Saint-Etienne de Chinon, achevée
en moins d'une année, était aussi son ouvrage. Ses vastes
proportions et l'absence de piliers donnaient à son archi-
tecture un caractère aussi hardi qu'élégant, et le clocher
n'était pas moins remarquable 3.
Au château de Dreux, un peintre, nommé Olivier Chiffe-
lin, était appelé dès 1487, c'est-à-dire à une époque où
l'opulence n'était pas rentrée dans la maison de Commines4;
1 Mém., t. il, p. 586.
2 Mém., t. II, p. 286.
3 Mém., préface de Mlle Dupont, p. 127.
* Après nous être beaucoup occupé des vastes domaines de Commines
en France , nous eussions désiré de pouvoir donner quelques indica-
tions sur le nombre et l'importance de ceux qu'il possédait en Flandre
et qui provenaient moins de son patrimoine que d'acquisitions qu'il
DE COMMINES. 281
et son chapelain, Jean Pèlerin, est cité comme auteur d'un
traité de Artificiali perspectiva l.
Enfin, il fit construire au couvent des Grands-Augustins
à Paris, dans une chapelle consacrée à Notre-Dame de
Ripa et entourée d'une grille d'airain habilement ciselée,
un tombeau où il était représenté à genoux à côté de
sa femme devant un autel imité des monuments d'Italie et
quelque peu inspiré par le paganisme antique. Là un fais-
ceau d'épis 2 laissait se dérouler, entre deux cornes d'abon-
dance, la légende favorite du seigneur d'Argenton : Qui
non laborat, non manducat 3.
La statue de Commines nous le montre d'une taille élevée et
d'une noble figure, Tel nous le retrouvons dans les portraits
avait pu faire depuis le traité de Senlis. Lepippre rapporte qu'il vit
aux archives de Lille, un rôle en velin, d'une extrême longueur,
écrit en flamand , mais portant ce titre en français : « Ces briefs
« appartiennent à messire Philippe de Commines, seigneur d'Ar-
« genton. » Ce document n'a pu être retrouvé.
1 Crowe et Calvecastle, Les anciens peintres flamands , t. II,
pp. 325, 329.
â La gerbe de blé, qui représente la moisson après le travail, c'est-
à-dire le succès après la peine, paraît avoir été l'un des emblèmes
préférés des courtisans de Louis XI. Le bâtard d'Armagnac, qui savait
à peine écrire, avait adopté pour cimier une gerbe de blé, et pour
tenants deux sirènes, allégorie qui eût mieux convenu au seigneur du
Bouchage, et peut-être aussi à Commines. Dans l'écu de Commines,
comme dans celui de ses ancêtres , le cimier est une tête de loup
issant de flammes, la gueule béante : c'est le rapax lupus de Virgile.
— Les sirènes du bâtard d'Armagnac offraient- elles une allusion
quelque peu mythologique, mais consacrée par l'usage héraldique du
temps, à l'illégitimité de sa naissance ? Tels étaient aussi , sous Louis XI ,
les tenants de l'écu du bâtard de Bourbon, autre ami de Commines.
3 Le dessin du tombeau de Commines se trouve dans Millin, Antiq.,
t. III, p. 41. On voyait aussi sur ce monument un globe et un chou-
cabus avec ces mots : « Le monde n'est qu'abus. »
282 LETTRES ET NEGOCIATIONS
qu'on avait conservés de lui à Beauregard ' et au château
de Bussi-Rabutin 2. Tel le représente aussi une précieuse
esquisse au crayon rouge conservée dans un manuscrit
d'Arras, où il figure à côté de Froissart , de Monstrelet et
d'Olivier de la Marche.
Sleidan le dépeint de même : « Il estoit beau personnage
« et de haute stature ; et sçavoit assez bien parler en ita-
« lien, en allemand et en espagnol, mais surtout il parloit
« bon francois , car il avoit diligemment leu et retenu
« toutes sortes d'histoires escrites en francois et princi-
« paiement des Romains. Il conversoit fort avec gens
« d'estrange nation, désirant par ce moyen apprendre
« d'eux ce qu'il ne sçavoit point; et d'autant qu'il avoit en
« singulière recommandation de bien employer son temps,
« on ne l'eust jamais trouvé oisif. Sa mémoire estoit iner-
te veilleuse , voir telle que souvent il dictoit en mesme
« temps, à quatre qui écrivoient sous lui, choses diverses
« et concernantes à l'Estat , avec telle promptitude et
« facilité comme s'il n'eust devisé que d'une certaine
« matière 3. » Le témoignage de Sleidan est précieux,
puisqu'il déclare avoir connu un des anciens serviteurs de
Commines, nommé Matthieu d'Arras 4.
Lorsqu'à la fin du xvine siècle, les cendres de Commines
furent jetées au vent, on recueillit les débris de son céno-
taphe. On s'efforçait alors, grâce à un premier et timide
essai de réparation , de réunir dans un musée ce que l'on
1 Une copie du portrait conservé au château de Beauregard se
trouve aujourd'hui au musée de Versailles.
* Delpech, Iconographie.
3 Mém., éd. Lenglet, t. IV, pp. 2 et 122.
* Valère André dit également : Forma fuit eleganti, statura pro-
cera et heroica.
DE COMMINES. 283
avait conservé des monuments renversés par des mains
impies, et pour dissimuler ces dévastations, on en étayait
les ruines sur d'autres ruines, et ce fut ainsi que l'on plaça
la statue de Commines sur un bas relief de marbre blanc,
détaché (étrange rapprochement) du mausolée de Georges
d'Amboise qui , avant de devenir l'illustre ministre de
Louis XII, avait été le complice des obscures intrigues du
seigneur d'Argenton ; et par un hasard non moins bizarre,
ce bas- relief représentait saint Georges combattant le
dragon qui darde le poison l. Trois siècles plus tôt, on eût
vu là une double allusion au duc de Bourgogne qu'avait
trahi Commines 2, et au monstre venimeux , pour parler
comme Chastellain, qu'il était allé servir.
C'est au monument de Commines, érigé dans l'église des
Grands-Augustins, que se rapportent ces vers si connus de
Ronsard :
LE PASSANT.
Quelle est cette déesse empreinte en cette ivoire,
Qui se rompt les cheveux à pleines mains?
LE PRESTKE.
L'Histoire.
LE PASSANT.
Et l'autre qui, d'un œil tristement despité,
Lamente à ce tombeau ?
LE PKESTKE.
La simple Vérité.
LE PASSANT.
Ne gist point mort ici le romain Tite-Live ?
LE PRESTRE.
Non, mais un Bourguignon, dont la mémoire vive
1 Description du musée des monuments français, par Lenoik, 1803,
p. 165.
2 On sait que Charles le Hardi jurait par saint Georges et le révérait
comme son patron.
284 LETTRES ET NEGOCIATIONS
Surpasse ce Romain pour sçavoir égaler
La vérité du fait avec le beau parler.
LE PASSANT.
Dis-moi ce corps doué de tant de vertus dignes.
LE PRESTRE.
Philippe fut son nom; son surnom de Commines.
LE PASSANT.
Fut-il présent au fait ou bien s'il l'ouit dire ?
LE PRESTRE.
Il fut présent au fait et n'a voulu descrire
Sinon ce qu'il a veu ; ne pour duc, ne pour roy,
Il n'a voulu trahir de l'histoire la foy.
LE PASSANT.
De quel estât fut-il?
LE PRESTRE.
De gouverner les princes,
Et sage ambassadeur aux estranges provinces.
LE PASSANT.
Pour avoir joint la plume ensemble avec la lance,
Qu'euf-il, prestre, dis-moi, pour toute récompense ?
LE PRESTRE.
Ah ! fière ingratitude ! il eut, contre raison,
La haine de son maître et deux ans de prison.
LE PASSANT.
Quels maistres avoit-il?
LE PRESTRE.
Philippes de Bourgogne,
Le roy Charles huitième et Louis, ô vergogne !
Un duc et deux grands rois : sa vertu, toutefois,
Ne se vit guerdonner, ni de ducs, ni de rois.
O toy, qui que tu sois, qui t'enquestes ainsi,
Retourne en ta maison, et conte à tes fils comme
Tu as veu le tombeau du premier gentilhomme
Qui, d'un cœur vertueux, fit à la France voir
Que c'est honneur de joindre aux armes le sçavoir
DE COMMINES. 285
Dans la maison même de Commines et presqu'aussitôt
après sa mort l, un panégyriste dont le nom est resté
inconnu et ne saurait d'ailleurs être cité après celui de
Ronsard, composa des vers emphatiques et obscurs mêlés
de prose , consacrés à l'éloge du seigneur d'Argenton.
Le manuscrit même qui fut offert à sa veuve, a été con-
servé, et nous l'avons reproduit à la première page de ce
recueil, tel qu'il fut écrit et même avec quelques-unes des
miniatures dont il est orné. Comme jadis dans les allégo-
ries de Froissart, c'est Cognoissance qui éveille X acteur,
qui lui apprend quel deuil profond a causé la perte inopinée
d'un bon maître et seigneur, et qui lui montre au milieu de
ce séjour de deuil une douleur plus extrême que toutes les
autres, celle de la veuve à qui ce panégyrique est dédié.
La dolente (c'est Hélène de Chambes) parle la première.
Elle se compare à Andromaque privée d'Hector. L'ami
qu'elle a perdu, était plein de vertus et pur de tous vices.
Son courage était tel que jamais il ne recula devant ses
ennemis, pas plus à Montlhéry que dans cinq autres
batailles dont la dernière fut Fornoue. Il était aussi sage
que Salomon, aussi éloquent que Thaïes, aussi savant que
Virgile, aussi prudent qu'Aristote. Dieu l'avait créé pour
qu'il fût l'exemple du monde. C'est par vous, Prudence,
Force, Justice et Tempérance, qu'il triomphait et marchait
de succès en succès : à vous il appartiendra de louer ses
hauts faits, et quand votre tâche sera achevée, après vous
viendront Foi, Charité et Espérance, c'est-à-dire les vertus
théologales succédant aux vertus cardinales. Et voyez
1 L'auteur du panégyrique serait-il aussi celui des miniatures?
Serait-ce le chapelain Pèlerin, l'auteur du traité De Artificiali pic-
tura ?
286 LETTRES ET NEGOCIATIONS
comment l'acteur , commensal reconnaissant du château
d'Argenton, représente ces vertus sous l'influence de ses
impressions et de ses souvenirs. Prudence tient d'une main
le miroir où se reflètent les grandeurs et les misères, et de
l'autre, elle arrête la roue de la Fortune : un trésor roule
à ses pieds. Elle a soin de rappeler que l'homme illustre
dont Louis XI se fit accompagner à Pecquigny, qui aima
Florence et négocia avec Venise, passait pendant sa vie
« pour prudent sur tous. » Justice a ses balances et son
glaive, et si elle est un peu trop voilée, c'est qu'elle n'a
pas toujours été l'amie de Commines : elle n'hésite pas, du
reste, à le glorifier du crédit dont il jouissait près de
Louis XI et vante la protection assurée dans ses domaines
au pauvre comme au riche. Force a moins à revendiquer dans
ses qualités, car, connaissant mieux que personne l'Italie,
il eut pour adversaires des hommes qui ne cherchaient que
« hutins. » La vertu de Commines, c'est bien plutôt la
Tempérance ici représentée avec des traits grotesques,
mais énergiques : elle porte des lunettes pour mieux voir,
et un bâillon pour ne pas se compromettre par des discours
imprudents ; elle s'est perchée sur l'aile d'un moulin pour
tourner avec le vent, et elle porte sur le front l'horloge qui
marque l'heure des revirements politiques. Tempérance a
bien le droit de réclamer Commines pour sien. Jamais il ne
manifestait ni émotion, ni joie, ni colère, et c'est ainsi qu'il
se rendit si utile au roi Charles VIII, en amusant les Véni-
tiens « par son très-doulx parler. »
Moins d'intérêt se retrouve dans les discours de Foi, qui
atteste la sincérité des serments de Commines, et sa loyauté,
surtout vis-à-vis des marchands ; d'Espérance qui, en louant
DE COMMINES. 287
sa science , compare ses pacifiques services à ceux de
Roland et de Jeanne d'Arc ; de Charité qui exalte ses nom-
breuses aumônes aux monastères et aux hôpitaux :
Il estoit tendu
A tout bien faire dès la sienne naissance.
La politique et la science avaient l'une et l'autre cou-
ronné Commines. La première se personnifie dans Mercure
qui porte le caducée en tenant le doigt devant la bouche ;
la seconde, dans le radieux Apollon. Elles félicitent suc-
cessivement Commines d'avoir effacé Platon et Homère,
Cicéron et Ovide. C'était lui qui savait faire entendre les
plus sages avis dans les assemblées publiques et dans les
conseils secrets ; ce fut lui aussi qui écrivit un livre où tout
est complet, où tout est vrai, et qui se plaça ainsi le pre-
mier entre les grands historiens. Enfin, la France clôt le
dialogue en louant le seigneur d'Argenton d'avoir contribué
souvent à maintenir la paix et à empêcher l'élévation des
tailles. Commines devait donc avoir sa place parmi les
astres.
Hélas ! la dolente, oubliant Andromaque, ne resta point,
paraît-il, fidèle à cette poignante affliction, car elle négligea
de faire graver sur le mausolée de Commines l'inscription
qu'il devait recevoir; et, après elle, sa postérité associa à
toutes les gloires qu'avaient chantées les poètes, les hontes
qu'ils avaient passées sous silence.
Le gendre de Commines, René de Brosse, mécontent et
toujours chargé de dettes, suivit l'exemple qui lui avait été
donné. Il trahit la France et fut tué sous des drapeaux
étrangers à la bataille de Pavie. Son fils ne rentra en grâce
qu'à de flétrissantes conditions. Il devint, il est vrai, duc
288 LETTRES ET NEGOCIATIONS
d'Étampes, mais ce titre ne devait qu'abriter le scandale
des publiques amours de la maîtresse de François Ier.
Plus tard, une petite-fille de Commines épousa César de
Vendôme , fils du roi Henri IV et de Gabrielle d'Estrées ;
cette fois, l'illégitimité de la naissance n'affaiblit point l'in-
fluence du rang et de la gloire, et les généalogistes placent
dans sa descendance directe les maisons royales de France,
de Savoie, d'Espagne et de Portugal l.
Le nom de Commines, éteint avec lui, ne s'était pas, il
est vrai, transmis à cette illustre postérité ; mais il brillait
de tout son éclat dans ses écrits qui étaient devenus, comme
il l'espérait, la leçon des rois et des princes.
Si l'on ne possède plus le manuscrit des Mémoires qui
ne cessait d'être médité par Charles-Quint, on montre du
moins encore aujourd'hui l'exemplaire du roi de France
Henri III 2 et celui de Diane de Poitiers 3.
Plusieurs des sénateurs de la cité de Saint-Marc qu'avait
connus Commines, vivaient encore, quand, en 1544, parut
à Venise une traduction italienne des Mémoires 4 .
Quatre ans après , en 1548 , Sleidan dédia sa traduction
1 II y eut réconciliation entre les descendants de Commines et ceux
de Louis de La Trémoïlle. Madeleine de Luxembourg, fille de Fran-
çois de Luxembourg et de Charlotte de Brosse , épousa Georges de
la Trémoïlle , et un arrière-petit-fils de Philippe de Commines put
ainsi porter paisiblement le titre de comte d'Olonne.
2 Bill. imp. de Paris, f. fr. 10,156.
3 Bibl. imp. de Paris, f. fr. 1053.
* A Florence, François Luchi offrit au grand-duc Ferdinand Ier une
traduction des mémoires de Commines, pour qu'elle tînt place d'une
autre peu correcte, dont l'auteur se nommait Nicolas. L'-épître dédi-
catoire de François Luchi porte la date du 1er février 1593. (Note com-
muniquée par M. Ruelens )
DE COMMINES.
latine au duc de Sommerset, en rappelant combien Coin-
mines avait été frappé de la grandeur et de la puissance de
l'Angleterre. Vers cette époque, un étudiant de l'Université
de Cambridge , nommé Thomas Danett , en fit une version
anglaise qui comprend l'histoire de Charles VIII aussi bien
que celle de Louis XI, et qui porte ce titre : The excellente
historié of Phillippe de Commines. Ce manuscrit appartint
à Leycester qui, au milieu des splendeurs de la cour d'Eli-
sabeth, put y méditer la vanité des grandeurs humaines ! .
En 1022, on adressait de Palerme au roi Philippe IV
une traduction des Mémoires en espagnol. Jean Vitrian en
publiait une autre d'abord à Anvers en 1643, puis à Madrid
en 1652. La traduction portugaise qu'en fit Antoine de
Menesès, est conservée aujourd'hui au British Muséum 2.
Depuis longtemps, les Mémoires de Commines étaient lus
et étudiés jusque dans les régions les plus septentrionales
de l'Europe; car, en 1574, Hans Mogenson, évêque de
Drontheim, les traduisit en danois 3.
Lorsque l'imprimerie introduisit un nouveau système
de diffusion de plus en plus rapide des créations de l'es-
prit humain , les Mémoires de Commines se répandirent
promptement, interprétés et commentés dans toutes les
langues. Il serait trop long d'énumérer ici tous les travaux
dont ils ont été l'objet depuis trois siècles, mais il n'en
1 Renseignements communiqués par M. Hamilton, l'un des conser-
vateurs du British muséum.
- British muséum, fonds Egerton, 538.
5 Des manuscrits de cette traduction se trouvent à la Bibliothèque
royale de Stockholm , à la Bibliothèque royale et aux archives de
Copenhague. (Note de M. Bruun, directeur de la Bibliothèque royale
de Copenhague.)
COMMINES. — II. 19
290 LETTRES DE COMMINES.
est aucun qui n'ait eu pour but d'en relever l'intérêt et la
valeur.
Si, après tant d'excellentes recherches , il reste quelque
chose à faire, c'est de comparer au récit où Commines
apprécie les événements accomplis , les lettres qu'il écrit
au moment même où ils se succèdent , en en rapprochant ,
pas à pas, jour par jour, les épisodes de cette vie enfermée
entre un berceau inconnu et une tombe détruite , de cette
vie, tour à tour si fastueuse et si désolée, qui fut mêlée,
sous Louis XI, aux sombres rigueurs d'une domination
oppressive , sous Charles VIII , aux folles gloires d'une
ambition imprudente. On ne saurait séparer, en s'occupant
de Commines, ce qu'il fit comme homme politique, ce qu'il
négocia comme ambassadeur, ce qu'il jugea comme histo-
rien. A ces titres divers, il mérite une étude attentive, car,
le premier entre les conseillers des princes et les chro-
niqueurs qui vécurent au xve siècle, il se sépara irrévoca-
blement du moyen âge pour inaugurer, par des idées moins
chevaleresques mais plus habiles, moins désintéressées
mais plus prudentes, moins exaltées mais plus froides et
plus exactes, ce qui, en politique comme dans les lettres,
caractérise l'esprit des temps modernes.
FIN.
TABLE ANALYTIQUE.
Acciaiuoli (Donato), I, 165.
Aix (archevêque d1), I, 332.
Albice ou Albizzi (Luc), II, 256.
Albret (Alain d'), II, 19, 73, 76,
77, 102, 259.
Albret (Gabriel d'), II, 186.
Albret (Louise d'), II, 87.
Ai.by (évêque d1). Voyez Amboise
(Louis d').
Ai.kxandre VI, pape , II, 87, 92,
94, 112, 121, 128, 129, 131,
134, 145, 150, 155, 166, 176,
180, 183, 195, 198, 208, 236,
246.
Alkxandro (Antonio d'), I, 208,
272.
Allemagne (empereur d'). Ployez
Frédéric, Maximilien.
Alphonse Ier , roi de Naples , I,
239; II, 171.
Alphonse II, duc de Calabre, puis
roi de Naples, II, 100, 114,
121, 129, 142, 146, 150, 156,
186, 187, 200, 230.
Alphonse V, roi de Portugal, I,
74, 147.
Amboise (Françoise d', I, 98,
103, 139, 140; II, 16, 17.
Amboise (Georges d'), évêque de
Montauban , archevêque de
Rouen et cardinal, II, 54, 58,
63, 81, 229, 261, 262, 264,
273, 283.
Amboise (Louis d'), I, 95, 98, 100,
103, 140; II, 14,22, 23.
Amboise (Louis d'), évêque d'Alby,
1,234,238, 250,274, 314;II,81.
Amboise (Marguerite d'), I, 279.
Amboise (Pierre d'), I, 95, 103.
Amboise. Voyez Chaumont.
André Paléologue, empereur,
II, 95.
Angelo (Jean), I, 185, 191, 251,
268.
Angleterre (rois d'). Voyez
Edouard IV, Henri VI, Hen-
ri VII.
Angoulême (Charles, comte d'),
1,203; II, 42.
Angoulême ( Louise de Savoie ,
duchesse d'), I, 203; II, 263,
265, 267.
Anjou (seigneur d'), I, 203, 204.
Anne, reine de France, II, 79,
81, 259, 262, 267.
Applano (Antoine d'), I, 173-177,
298-315.
Aragon. Voyez Alphonse, Fer-
dinand, Frédéric, Jean.
Arezzo (évêque d'), II, 92, 97.
292
TABLE
Armagnac (seigneur d'), I, 111.
Armagnac (bâtard d'), II, 280.
Armes (Jean d'), II, 21.
Armuyden (Gilles d'), I, 45.
Armuyden (Marguerite d'), I, 45,
47.
Armuyden (Marie d'), I, 45.
Arpajon (Gui d'), I, 210, 246.
Arras (Matthieu d1), II, 282.
Arschot (Charles, duc d'), I, 42.
Aserito ou Anerito (Constantin),
II, 68, 174, 225, 226.
Aubigny (Béraud Stuart, seigneur
d'), II, 162.
Autriche . Voyez Maximilien.
Autriche (Marguerite d'), I, 331,
332; II, 82.
Aveuuis (seigneur d'), I, 319,320.
Bachelier (Jean), II, 59.
Badoer (Sébastien), II, 190.
Baert (Daniel), I, 236, 334.
Bajazet II, II, 150, 173, 174.
Balay (Jean), II, 59.
Ballarino (Jean), I, 217, 239,
248,270,271,290.
Ballarino (Raphaël),!, 270.
Balue (Jean), cardinal, I, 145.
Barbarigo (Agostino), doge de
Venise, II, 115-237.
Barde (seigneur de la), I, 52.
Baschi (Guillaume de), I, 210.
Baschi (Peron de), I, 196; II, 89,
90, 97, 165.
Batarnay. Voyez Bouchage.
Beaucaire (sénéchal de). Voyez
Y esc.
Beaujeu (Anne de France, dame
de), II, 1,2, 12,20, 24, 28-34,
52-54,62,69,75, 78.
Beaujeu (Pierre, seigneur de), I,
217, II, 35, 52, 53, 189.
Beaumont (Jean de Polignac, sei-
gneur de), II, 154,261.
Beaumont (la dame de), 11,26 1 ,264 .
Beaune (Jacques de), 11,266, 267.
Beaune (Jean de), I, 75, 86, 159;
II, 96.
Beaune (Renaud de), II, 38.
Belgiojoso (Charles, comte de), I,
136, 160.
Bellefaye (Martin de), II, 35,
59.
Belleville (Louis de), II, 20.
Bentivoglio (Jean), seigneur de
Bologne, II, 203, 204.
Beoléo (Jean de), II, 159.
Bische (Guillaume de), I, 153.
159.
Bische (Jean de), I, 157.
Blanco (Jean), I, 136.
Bofilo de Giudice, I, 234, 238,
242, 245, 251-255, 257, 259,
264.
Bohème (roi de). Voyez Ladislas.
Bois (le seigneur du), I, 53.
Boismart (Pierre), II, 271, 272.
Bollart (Christophe de), I, 189,
190.
Boi.OMiER (Pierre), I, 327.
Borgia (César), cardinal, II, 161.
Boschetto (Aloys ou Albertino),
11,200-202,231.
Bossio (Jean), I, 202, 208.
Botta (Léonard;, I, 165, 199-
201, 211,213, 222,244.
Bouchage (Humbert de Batarnay,
seigneur du), 1, 113, 126, 137,
148, 213, 234, 240, 294, 297,
332; II, 39-41,68, 81,150, 276.
ANALYTIQUE.
293
Bol'chart (Jean), II, 21.
Bourbon (Charles, duc de), I, 43.
Bourbon (Charles de), archevêque
de Lyon, I, 44.
Bourbon (Jean, duc de), II, 4, 5,
30,41,42, 44, 49-51, 76, 81,
82, 133, 180, 189, 214.
Bourbon (Louis de), évêque de
Liège, I, 44.
Bourbon, voyez Montpensier.
Bourbon (Louis, bâtard de), ami-
ral de France, I, 151, 152; II,
34, 281.
Bourdeille (Elie de), archevêque
de Tours, I, 145; II, 16.
Bourdin (Jean), II, 192-194.
Bourgogne (Charles le Hardi, duc
de) est pendant sa jeunesse l'ami
de Commines, I, 49-54; succède
à son père, 54-56; se rend à
Péronne,57; s'empare de Liège,
58-60; se rend à Arras et à Saint-
Orner, 60; reçoit Edouard IV
fugitif, 65 ; complot dirigé con-
tre lui, 69; s'allie au duc de
Guyenne , 72-78 ; veut venger
sa * mort, 78, 79, 81, 87-89;
abandonne le comte de Saint-
Pol, 126-128; ses desseins sur
l'Allemagne , 134 ; sa défaite à
firanson, 135 ; sa défaite à Mo-
rat, 137-139; sa mort devant
Nancy, 147-151. Cité, I, 178,
277; II, 8, 17, 283.
Bourgogne (Marie de), I, 153,
155, 158. 159, 205, 235, 328;
II, 27.
Bourgogne (Philippe le Bon, duc
de) , protège les seigneurs de
Commines, I, 43, 46 ; est par-
rain de Philippe de Commines,
47 ; l'attache à sa maison comme
écuyer, 49. Cité, I, 155; II, 102.
Bourgogne (Antoine, bâtard de) ,
I, 51.
Bourgogne (Baudouin, bâtard de),
I, 69, 130.
Bourgogne (maréchal de;, voyez
Rothelin.
Branda, I, 265.
Bresse (Philippe de Savoie, comte
de), I, 202, 205, 208, 213, 247,
251, 265, 302, 312, 326-328;
II, 130.
Bressuire (Jacques de Beaumont,
seigneur de), I, 99, 162, 278,
324; II, 14, 16, 17, 20,21.
Bretagne (Charles de), baron
d'Avaugour, II, 259.
Bretagne (Pierre, duc de), I, 98»
103, 139; II, 16, 23, 30, 42,
45, 62.
Bretagne (François, duc de), I,
53, 74, 76, 87, 123; II, 2, 4,
278.
Bretagne (Françoise de), II, 259.
Bretagne, voyez Anne.
Bretelles (Louis de), I, 109.
BrezÉ (Pierre de), I, 52, 53, 1 10.
Briconnet (Guillaume), évêque de
Saint-Malo et cardinal, II, 94,
96, 124, 133, 135, 142, 150.
156, 163, 187, 193, 215-219,
223, 224, 231-234, 243.
Briconnet (Robert), archevêque
de Reims, II, 38, 144.
Brimeu, voyez Humbercourt.
Broquière (Bertrand de la), I, 44-
Brosse (le seigneur de), II, 44.
Brosse (Charlotte de), II, 288.
294
TABLE
Brosse (Jean de), II, 259.
Brosse (René de), II, 259, 287.
Bucy (seigneur de), II, 54.
Buisson (Colard du), I, 56.
Cagliano (Philippe de), 11,72,92.
Cagnola (André), I, 214, 219-225,
227-256, 258, 260, 265-268,
270-277, 283, 286, 293.
Cajazzo (comte de), II, 185, 218.
Calabre ( duc de ) , voyez Al-
phonse II, roi de Naples.
Calabre (Charles, duc de), I, 135.
Calabre (duc de), I, 184.
Campo-Basso (comte de), 1 , 75 ,
79, 115, 116, 147, 148, 150,
254.
Capello (François), II, 182.
Capponi (Néri), II, 214, 243, 271 .
Capponi (Pierre), II, 98, 144.
Carey (seigneur de), II, 37.
Carpentras (évêque de), I, 206.
Casa (François délia), II, 87, 93-
95.
Casanova (abbé de), I, 208, 209.
Castel (Jean), I, 113.
Castiglione (Christophe de), I,
180.
Castille (roi de), voyez Henri.
Castille (archiduc de), voyez Phi-
lippe .
Castres, voyez Bofilo.
Cattanei (Jules), II, 225.
Cato ( Angelo ) , archevêque de
Vienne, I, 137, 138, 150,281,
319; II, 275, 276.
Caumont (Jean de), I, 203.
Cérisay (Guillaume de), I, 99.
Chabot (Marie de), I, 45.
Chalon, voyez Chateauguyon.
Chambes (Hélène de), voyez Com-
mines.
Chambes (Jeanne de), I, 261-265.
Chambes (Nicole de), I, 103, 107.
Chambes (Philippe de), I, 106.
Chambon (Jean), I, 278; II, 16,
17,21,24.
Chambre (Louis de Seyssel, comte
de la), I, 326, 327.
Charles VI, roi de France, 1,239;
II, 277.
Charles VII, roi de France, II, 8,
16, 17,22, 23, 171.
Charles VIII, roi de France. Pen-
dant sa minorité , l'autorité est
exercée en son nom par Anne de
Beaujeu, II, 1-3, 15, 19, 27, 35,
36, 51-54, 69, 75 ; il prend la
direction des affaires, 80, 81
épouse Anne de Bretagne, 82
84 ; reçoit les ambassadeurs no
rentins , 88, 91-93; résout une
expédition en Italie, 95-103
passe les Alpes, 104, 105 ; fran-
chit le Pô, 136-142; arrive à
Florence, 144-148; entre à
Rome, 154-156; occupe Naples
165-167; quitte Naples pour se
diriger vers la France, 206
arrive à Pise, 212; à Sarzana
214; est victorieux à Fornoue
217 ; descend dans le Milanais
219, 220; conclut la paix avec
le duc de Milan, 229, 230 ; lui
offre une entrevue, 231, 232
se réconcilie avec le Saint-Siège
246; sa mort, 251, 252. Cité I
311, 332; II, 254, 270, 274
275.
Charles-Quint, II, 268, 288.
ANALYTIQUE.
295
Charles (comte), voy. Belgiojoso.
Charlotte, reine de France, II,
38.
Chartier (Guillaume), évêque de
Paris, I, 77.
Chassa (Isabelle de), I, 319, 320.
Chastel (Tanneguy du), I, 111.
Chateau-Guion (Hugues de Chà-
lon, seigneur de), I, 203.
Chaumont ( Charles d'Amboise,
seigneur de), I, 111, 161.
Chaumont (Pierre d'Amboise, sei-
gneur de), I, 103, 104.
Chiffelin (Olivier), II, 279.
Chimay (Charles de Croy, prince
de), II, 87,268.
Citain (seigneur de), II, 111, 11 G.
184.
Clyte (Colard Vanden), bailli de
Gand, i, 40-42.
Clyte (Jean Vanden), échevin
d'Ypres, I, 40.
Clyte (Marie Vanden), I, 157.
Clyte (Vanden), voyez Commines.
CocTiER(Jacques), 1, 336; II, 14, 15.
Coetman, gouverneur d'Auxerre.
II, 42.
Colomb, I, 289.
Colonna (Jean), cardinal, II, 156.
Colons a (Prosper), II, 112.
Commines (Colard de). I, 42, 48.
Commines (Hélène de Chambes,
dame de), I, 35, 106, 303; II,
46,47, 74,285, 287.
Commines (Jean de), I, 45, 47, 48.
Commines (Jean de), chevalier de
la Toison d'or, I, 42-45.
Commines (Jeanne de), II, 260.
Commines (Jeanne de), I, 157.
Commines (Jeanne de). I, 47.
Commines (Marie de), I, 47.
Commines (Philippe de), son éloge,
I, 1-35; sa famille, 40-45; sa
naissance, 45-47 ; perd son père,
47; recueille un patrimoine char-
gé de dettes, 47-48 ; ce que coûta
son éducation , 48 ; devient
écuyer de Philippe le Bon , 49 ;
assiste à la bataille de Mont-
lhéry, 50-52; au sac de Bou-
vines, 53; à l'entrée de Charles
le Hardi à Gand, 54, 55; à la
bataille deBrusthem, 56; com-
missaire du duc, 56; figure au
tournoi de l'Arbre d'or, 57; ser-
vices qu'il rend à Louis XI à
Péronne, 57; assiste à la prise
de Liège, 58-60 ; suit Charles le
Hardi à Arras et à Saint-Omer,
60 ; est envoyé en mission à
Calais, 61-65; en Angleterre,
66-68; témoin des querelles du
duc de Gueldre et de son fils,
68 ; parcimonie du duc de Bour-
gogne à son égard, 70, 71 ; tra-
verse la France, 74, 75 ; se rend
en Bretagne et en Espagne, 76 ;
passe au service de Louis XI,
78-90; bienfaits de Louis XI,
91 ; en reçoit une pension, 92;
obtient la principauté de Tal-
mont et d'autres seigneuries,
92-97 ; visite ses domaines avec
Louis XI, 104, 105; épouse
Hélène de Chambes, 106; nou-
veaux bienfaits de Louis XI,
107 , 108 ; ses relations avec
Louis XI, 109-1 18 ; prend part
aux négociations avec les An-
glais, 119-123; aux intrigues
296
TABLE
qui amènent la perte du conné-
table, 124-129; est exclu de la
trêve de Soleuvre, 130; reçoit
des rentes à Tournay, 131-133 ;
envoie des espions dans les
États du duc de Bourgogne, 134;
prend part aux négociations
avec le roi René, 135, 136 ; avec
Galéas Sforza, 136, 137; avec
la duchesse de Savoie, 137 ; an-
nonce à Louis XI la bataille de
Morat, 137; son procès avec la
maison de laTrémoïlle, 140, 141 ;
est créé sénéchal de Poitou ,
142; réconcilie Louis XI et la
duchesse de Savoie, 142; sa
correspondance avec Cico Simo-
netta, 144, 145; s'associe aux
menaces de Louis XI contre le
Pape, 145-147; négocie avec les
ambassadeurs portugais, 147;
apprend la mort de Charles le
Hardi, 150 ; est envoyé en mis-
sion en Artois , 151-158; sa
disgrâce, 158; est envoyé en
Bourgogne 160-162; est nommé
ambassadeur à Florence, 162-
172; se rend à Turin 172-177;
à Milan, 178-182; à Rome, 183 ;
son séjour à Florence, 184-194;
reçoit à Milan l'hommage du
fief de Gênes, 195-202; revient
à Turin, 202-210; s'arrête à
Lyon 214-216; rejoint le roi,
216-218; sa correspondance
avec les ambassadeurs milanais,
218-235; reçoit Louis XI dans
ses domaines, 236 ; suite de sa
correspondance avec les ambas-
sadeurs milanais , 237 - 242 ;
traite avec les ambassadeurs
anglais, 243; suite de sa cor-
respondance avec les ambassa-
deurs milanais, 243-277 ; suite
de son procès avec la maison
de laTrémoïlle, 277-281 ; suite
de sa correspondance avec les
ambassadeurs milanais, 281-
295 ; est envoyé par Louis XI
aux frontières de Savoie, 296*
313; rejoint Louis XI, 313;
suite de sa correspondance avec
les ambassadeurs milanais, 313-
318; soins qu'il donne à Louis XI
pendant sa maladie, 319-321 ;
se rend en Poitou, 321-323;
reçoit Louis XI à Argenton ,
324-326 ; sa mission en Bresse,
326-328 ; affaiblissement de son
crédit pendant les derniers jours
de la vie de Louis XI, 334-336 ;
assiste à ses obsèques , 337 ;
prend part aux délibérations des
Etats-Généraux de Tours, II,
1-12 ; revendications dirigées
contre lui par la maison de la
Trémoïlle 13-18; achète le
comté de Dreux, 19 ; suite de
son procès, 20-26; ses complots
pendant la régence d'Anne de
Beaujeu, 20-45 ; suite de son
procès , 46-48 ; se retire en
Bourbonnais, 49-53 ; est arrêté,
54-60 ; suite de son procès
61, 62; est condamné à dix ans
d'exil, 63, 64; suite de son pro-
cès, 65-67; ses réclamations à
Florence, 68-73; naissance de sa
fille, 74 ; rentre en faveur au-
près de Charles VIII, 75-94;
ANALYTIQUE.
297
combat le projet d'expédition en
Italie , 95 - 97 ; accompagne
Charles VIII à Vienne, 98-103 ;
passe les Alpes avec Charles VIII,
104; est nommé ambassadeur à
Venise, 104; se rend à Venise,
105-120; ses efforts pour négo-
cier la paix, 121-143; pour re-
tarder la défection des Véni-
tiens, 144-168; pour empêcher
la conclusion d'une ligue contre
la France, 169-172; ses projets
en faveur des chrétiens d'Orient,
173-175; apprend la conclusion
delà ligue, 176-189; sages avis
qu'il donne au duc d'Orléans,
189, 190; dernières démarches
près de la seigneurie de Ve-
nise , 191-200; rumeurs in-
quiétantes qui circulent à son
sujet à Venise, 201, 202; quitte
Venise, 202, 203 ; se rend à
Florenee, 204-207; rejoint
Charles VIII, 208 ; conseille de
maintenir l'alliance de Flo-
rence, 209-214; ses négocia-
tions avec les provéditeurs vé-
nitiens, 215, 216; combat à
Fornoue, 217; reprend les né-
gociations, 217-230; signe la
paix avec le duc de Milan, 231-
233; est de nouveau envoyé à
Venise, 234-237; s'arrête, à
son retour, chez le duc de Mi-
lan , 237 , 238 ; rentre en
France , 239-245 ; reste étran-
ger aux affaires publiques pen-
dant les dernières années du
règne de Charles VIII, 246-
252 ; assiste au sacre de
COMMISES. — II.
Louis XII, 253, 254; adresse
de nouvelles réclamations à
Florence, 255, 256; autres dé-
mêlés judiciaires, 257, 258;
marie sa fille à René de Brosse,
258-260; offre ses services à
Louis XII, 261-269; réitère ses
réclamations à Florence, 270-
273; sa mort, 274-290.
Comminges, voyez Lescun.
Constantin, voyez Aserito.
Contarini (Zaccaria), II, 182.
Contay (Louis, seigneur de), I,
126, 127.
Conti (Donato de), I, 227-229.
Corneretto (Pierre-Paul de), I,
315.
Corsant (seigneur de), I, 327.
Costabili (Antoine de), II, 210.
CouÉ (Mery de), I, 78.
Coulon, vice-amiral, I, 333.
Courtisolles, voyez Vanizon.
Craon (Georges de la Trémoïlle,
seigneur de), I, 72, 161 ; n, 18.
Créquy (Jean de), I, 53.
CRÈVECŒUR(Antoinede),I,53,152.
Crèvecœur (Philippe de), I, 83,
152; 11,5.
Croy (Archambaut de), I, 44.
Croy, voyez Chtmay.
Culant (le seigneur de), II, 5, 53.
Dammartin (Antoine de Cbaban-
nes, comte de), I, 77, 111, 113.
Danett (Thomas), II, 289.
Deschamps (Michel), II, 77.
Despars (Jacques), médecin, I,
71.
Diable (Olivier le), voyez Le Dia-
ble.
298
TABLE
Doriole (Pierre) , chancelier, I,
57, 154.
Doyac, I, 146, 323, 324, 335 ; II,
11.
DitiESSCHE(Jean Van den), I, 334-
336.
Dunois (comte de), I, 296, 297,
299-302, 304, 306, 310, 312,
328; II, 34, 38, 42, 54, 80,
81.
Durazzo (archevêque de), II, 174,
175.
Ecosse, voyez Marguerite.
Edouard IV, roi d'Angleterre, I,
62, 64-67, 73, 76, 109, 111,
120-123, 230, 241, 242, 246,
261, 263, 266, 268, 269, 287,
288.
Espagne (roi d'), voyez Ferdi-
dinand V. -
Etampes (duc d'), II, 287.
Estivalle ( Richard ) , Il , 17 ,
21.
Estouteville (le seigneur d'), I,
87; 11,77.
Exeter (duc d'), I, 65, 66.
Ferdinand V, roi d'Espagne, I,
271; 11,84,94, 100,127, 161,
166, 176, 187.
Ferdinand Ier, roi de Naples, I,
175, 208-210, 216, 217, 220-
225, 232, 233, 239, 244, 245,
302; II, 92, 93, 182.
Ferdinand II, roi de Naples, II,
197, 230, 234, 247.
Ferrare (Hercule, duc de), I,
203, 222, 318; II, 121, 206,
210,211,221,229.
Fimarcon (seigneur de), I, 111.
Foix (cardinal de), I, 232, 282.
Foix, voyez Narbonne.
Fou (Jean du), I, 107, 154.
Fou (Yvon du), II, 36.
Fouille (Robert de la), I, 280.
France, voyez Beaujeu, Char-
les VI, Charles VII, Char-
les VIII, Guyenne, Henri III,
Louis XI, Louis XII, Savoie.
François de Paule (saint), 1, 145,
333.
Frédéric, prince de Tarente, puis
roi de Naples L 137-139, 147,
150, 207, 208, 210-216, 240,
245-247, 250, 258, 264, 272,
287, 292, 295, 296, 325.
Frédéric III, empereur, I, 189.
230, 244, 246-248, 264-266,
288.
Gaddi (François), I, 249, 257,
263, 269, 274, 276, 288, 290-
293, 322, 325.
Gannay (Jean de), président au
parlement de Paris, II, 229, 230.
Gardeteau (Jacques), sergent, II,
67.
Gaymar, I, 41, 46.
Gaymar (Jean), I, 46.
Genève (Jacques de Savoie, comte
de), I, 208, 312.
Gevaro (Gratian de), II, 84.
Graville (Louis de), amiral de
France, II, 105.
Grimani (Antoine), II, 186.
Grolée, voyez Illins.
Grupello (Damien de), II, 137.
Gueldre (duc de), I, 68, 69.
Giesclin (Bertrand du), II, 8.
ANALYTIQUE.
299
GuccuKDi.N (Jacques), I, 272.
Guilloton (Pierre), sergent, II,
46,47.
Curck (Raymon Pérauld), cardi-
nal de), II, 124, 146.
Guyenne (Charles, duc de), I, 53,
72-78, 105, 107,111, 115.
Gyé (Pierre de Rohan, seigneur
de), II, 150, 218, 219, 227-229,
231-233.
Halewyn (Georges d'), I, 42,46.
Halewyn (Guillaume d'), I, 43.
Halewyn (Jean d'), I, 157.
Halewyn* (seigneur d'), I, 53.
Halewyn, voyez Piennes.
Hamal (Anselme de), I, 45.
Hamme (seigneur de), I, 52.
Hastings (William lord), I, 66,
122, 123.
Havesrerke (Catherine d'), I, 45.
Henri VI, roi d'Angleterre, I, 44,
46, 63, 65.
Henri Vil, roi d'Angleterre, I,
76 ; II, 27, 83.
Henri , roi de Castille, I, 74, 76.
Henri III, roi de France, II, 28S.
Hongrie (roi de), voyez Mathias.
Hornes (Jean de), I, 48.
Howard (John, lord), I, 119.
Hugonet (Guillaume) chancelier
de Bourgogne, I, 79, 158-160,
213.
Humbercourt ( Gui de Brimeu ,
seigneur de), I, 56, 124, 130,
158-160.
Himières (Philippe d'), I, 157.
Illins (Philibert de Grolée, sei-
gneur d'), I, 205, 213, 259, 299,
300, 302, 303, 306, 307, 309,
326.
Imola (Jean-Baptiste d'), I, 257,
287, 288, 290, 293.
Innocent VIII, pape, II, 63.
Janly (Jean de), I, 89.
Jarrye (Antoine de), II, 13, 14.
Jean, roi d'Aragon, I, 74, 109.
Jean, dit de Gand, ermite, I, 327.
Ladislas, roi de Bohême, II, 84.
La Fon (Jean de). II, 256.
La Heuse (seigneur de), H, 75.
Lalaing (Mahaut de), I, 45.
Lalaing (Philippe de), I, 52.
Lampugnani (Jean), I, 166.
Lancelot, voyez Macedonia.
Landais (Pierre), II, 39.
Lannoy (Baudouin de), II, 27.
La Pie (Regnault), I, 335.
Laval (Anne de), I, 106.
Le Diable (Olivier), I, 114, 154-
156, 236, 237, 294, 333, 335,
336; II, 11, 56, 57,96,261.
Ledoux (Antoine), procureur, II,
47, 67.
Le Mercier (Nicolas), II, 59.
Le Roux (Olivier), II, 11.
Lescun (Odet d'Aydie, seigneur
de), 1,73, 75,91, 154, 161 ; II,
42.
Leyguyn (Jean de), I, 174, 177,
259.
L'Hermite (Tristan), 1,154; II,
38.
L'Huilier (Philippe), II, 11.
Ligny ( Louis de Luxembourg ,
comte de), 11,209, 231, 233.
Lisques (Matthieu de), I, 45.
300
TABLE
Lorin (Pellegrin), II, 85, 89, 90,
129,255,269.
Lorin (Philippe), II, 85.
Lorraine (René, duc de), I, 116,
148, 225, 316; II, 35, 50,84.
Louf (Etienne), I, 334, 335.
Louhans (Philippe de), I, 53.
Louis XI, ami de Charles de Bour-
bon, I, 44 ; péril qu'il court à
Péronne, 57 ; assiste à la prise
de Liège, 58-60 ; fomente des
complots contre le duc de Bour-
gogne, 69, 70 ; corrompt Lescun
et Commines, 72-88 ; bienfaits
dont il comble Commines, 90-
97 ; ne se laisse pas arrêter par
l'opposition du parlement, 97-
103 ; conduit Commines dans
ses domaines, 103-108; faveurs
qu'il accorde à Commines, 110-
115; traite avec les Anglais,
120-123; dépouille le roi René,
135, 136; traite avec le duc de
Milan, 136, 137; avec la du-
chesse de Savoie, 137 ; détruit
les titres de la maison de la
Trémoïlle, 140-142; sa lutte
contre le pape, 145-147; ap-
prend la mort de Charles le
Hardi, 150, 151 ; envahit ses
États, 151-159 ; ce qu'il deman-
dait à ses ambassadeurs, 163,
164 ; ses sympathies pour les
Milanais et les Florentins, 164-
171 ; envoie Commines comme
ambassadeur à Milan et à Flo-
rence, 171-213; confiance qu'il
témoigne à Commines, 218; ses
rapports avec les ambassadeurs
milanais, 223 - 235 ; se rend à
Thouars , 236 , 237 ; propos
étranges qu'il tient aux ambas-
sadeurs italiens, 238, 239; veut
se faire livrer le duc de Savoie,
240 ; prolonge les négociations
relatives au mariage du dau-
phin avec une princesse an-
glaise, 241-247; envahit la
Franche-Comté, 250 ; ses rela-
tions avec les ambassadeurs ita-
liens, 251-276; apprend la
nouvelle de la bataille de Gui-
negate, 277; favorise Commines
dans ses démêlés judiciaires,
277-281 ; dépêches italiennes re-
latives à Louis XI, 281-293;
applaudit à la chute de Cico
Simonetta , 294, 295 ; charge
Commines de lui faire remettre
le duc de Savoie, 296-314; suite
de ses intrigues en Italie, 315-
318 ; est frappé d'apoplexie ,
319, 320; sa convalescence,
321-323; se rend à Argenton,
324 ; intervient de nouveau dans
les affaires de Savoie, 325-327,
devient de plus en plus souf-
frant, 328, 329 ; conclut le traité
d'Arras, 330; recommande à
son fils ses serviteurs, 331, 332;
sa mort, 333-338. Cité, II, 5, 11,
13, 18, 23-25, 56, 57, 59, 79,
171,253, 268.
Louis XII, duc d'Orléans, puis roi
de France, intervient dans les
affaires d'Italie, I, 305; est l'ob-
jet de la méfiance de Louis XI,
332 ; ses intrigues pendant la
régence d'Anne de Beaujeu, II,
2-5, 12,28-36,39,41, 42,52-
ANALYTIQUE.
301
54, 58 ; est fait prisonnier à la
bataille de Saint-Aubin, 62, 63;
recouvre la liberté, 80-82, 84,
96 ; accompagne Charles VIII
en Italie, 102, 129, 130; prend
le titre de duc de Milan, 175;
se fortifie à Asti, 177, 180, 189,
190, 196; s'empare de Novare
et y est assiégé, 214, 220-222,
228, 229, 239 ; combat l'avis de
Commines, 243 ; songe à une
nouvelle expédition en Italie,
246, 247 ; monte sur le trône,
253, 254 ; Ludovic Sforza tombe
en son pouvoir, 261 ; ses projets
relativement aux affaires des
Pays-Bas et d'Italie, 261-270.
Luchi (François), II, 288.
Lude (Jean Daillon, seigneur du),
I, 127, 154,157,158,274,283.
Luglio (Antoine), II, 130.
LuxEMBOi'RG(Françoisde),II,288.
Luxembourg (Madeleine de) , II,
288.
Luxembourg, voyez Ligny, Saint-
Pol.
Macedoma (Lancelot de), I, 217,
224, 246, 272.
Machiavel, II, 206, 207, 270.
Magiolino (François), II, 159.
Magno (Bernard del) , II, 136,
137.
Mahomet II, II, 6, 109, 170.
Maine (comte du) I, 52, 280.
Mantoue (marquis de), I, 198,
287; II, 140, 199, 202, 215,
217-219, 223, 226, 228.
Marguerite, reine de France, I,
322.
Masselin (Jean), II, 10.
Mathias, roi de Hongrie, I, 224,
244, 246.
Maximilien, empereur, 1, 146,
254, 259, 261, 262, 266, 276,
277,285, 290, 316; II, 19, 27,
50,68,78, 79,82,83,86, 112,
114, 150, 166, 170, 176, 181,
184, 187, 193, 197, 261, 268.
Médicis (Antoine de), I, 195, 207,
214,216.
Médicis (Cosme de). II, 278.
MÉDicis(Julien de), 1,166,172,183.
Médicis (Laurent de), I, 172, 179-
182, 185, 186, 190-194, 198,
201, 206, 209, 214,221, 238,
239, 248, 249, 258, 263, 271,
273, 287, 288, 291, 294, 299,
304, 305, 315, 322, 325 ; II,
49, 63, 68-73, 77, 78, 82-85,
129, 279.
Médicis (Lionetto de), I, 311.
Médicis (Pierre de), II, 85-87,
93,95, 98-101, 113, 123, 126,
129, 130, 144-148, 157, 158,
247, 249.
Menesès (Antoine de). II, 289.
Mesml (Simon, seigneur du), II,
55, 250.
Michon, avocat, 11,61, 62.
Milan (François Sforza, duc de),
I, 179, 228 -230; II, 171.
Milan (Galéas-Marie Sforza, duc
de), 1,109, 136, 137,144, 165-
171, 179, 229, 230, 281 ; II,
171, 279.
Milan (Jean-Galéas-Marie Sforza,
duc de), I, 180, 187, 188, 195-
213, 318, 323; II, 97, 103,105,
143.
302
TABLE
Milan (Ludovic Sforza, duc de),
I, 304 ; II, 90, 97, 104, 105,
131, 134, 135, 139, 141. 143,
147-149, 151, 157, 159-161,
166, 169-171, 176, 177, 182-
185, 188, 191, 193, 196, 197,
199-201, 210, 211, 214, 225,
228-233, 235, 237-241,246,
251,261.
Milan (Bonne de Savoie, duchesse
de), I, 166-171, 173-182, 187-
191, 195-210, 214-230, 237.
256, 265, 294.
Miolans (Louis de), maréchal de
Savoie, 1,203; II, 80, 81.
Mogenson (Hans), II, 289.
Montauban (évêque de), voyez
Amboise (Georges d').
Montfekrat (marquis de), I, 173,
175, 282.
Montferrat (marquise de), II,
223, 225.
Montferrat, voyez Savoie.
Montpensier (Gilbert de Bourbon,
comte de), II, 141.
Morlhon (Antoine de) , I, 210,
246, 273, 290.
Morvilliers (Pierre de), I, 50.
Mûris (Rufin de), I, 205, 299,
300.
Naples, voyez Alphonse, Ferdi-
nand, Frédéric.
Narbonne (Jean de Foix, seigneur
de), I, 122.
Nassau (Engelbert, comte de), II,
82.
Nasi, II, 250, 255.
Nédonchel (Gilles de), I, 157.
Néele (Jeanne de), I, 48.
Nemours (duc de), I, 160, 278;
II, 10.
Nevers (comte de), II, 257, 265-
Norri (François), II, 86, 91.
Noyer (Renaud du), II, 19, 21,
23.
Ongmes (Philippe d'), I, 52.
Orange (prince d'), I, 123, 189,
213; II, 62,84.
ORLÉANs(duc à?), voyez Louis XII.
Ottomans (empereurs), voyez Ba-
jazet II, Mahomet IL
Palatin (comte), II, 86.
Palavtcini (marquis), I, 196.
Palmeri (Pierre), I, 294.
Papes, voyez Alexandre VI, In-
nocent VIII, Sixte IV.
Paris (évêque de), II, 265.
Pavie (cardinal de), I, 183.
Pazzi (Pierre de), I, 165, 287.
Pellieu (Jean), conseiller au par-
lement, 11,21, 46.
Pelvoisin (Mathurin de), II,
37.
Percane (Antoine), II, 26.
Perauld, voyez Gurck.
Petit (Etienne), I, 256.
Petrasancta (François de), I,
143, 145, 297, 298; II, 279.
Pèlerin (Pierre), II, 281, 285.
Philippe, roi de Castillo, II, 86,
261, 265, 267.
Piédefer, avocat, II, 25, 61, 62,
73.
Piennes (Louis de Halewyn, sei-
gneur de), 11,218, 227,228.
Pistoie (seigneur de), II, 182.
Pitigliano (comte de), II, 165.
ANALYTIQUE.
303
Pise (archevêque de), I, 287.
Plantes (Pierre des), II, 21 .
Pouillé (René de), II, 37, 38, 45,
46.
Poitiers (Diane de), II, 288.
Polignac, voyez Beaumont.
Pompadour (Geoffroy de), évêque
de Périgueux et du Puy, II, 2,
5, 54, 58, G3, 262-265.
Pontbriant (François de), I, 316;
II, 57, 58.
Portinari (Thomas), I, 227.
Portugal (roi de) , voyez Al-
phonse V.
Pot, voyez Roche,
Préaux (Jacques des), 1, 43.
Provence (roi de), voyez René.
Quanvese (Gérard), I, 66.
Quingey (Simon de), I, 75.
Rapine, I, 127.
Ravenstein (Simon de), I, 152.
René, roi de Provence, I, 135,
136, 175, 176, 184, 309.
Renty (seigneur de), I, 130.
Repoli (Antoine del), II, 91, 92.
Rhin (comte palatin du), I, 54.
Riario (Jérôme), I, 174, 232, 251-,
254, 257, 260, 263, 286, 287.
Ridolfi (Jean-Baptiste), II, 191.
Rieux (Jean, seigneur de), maré-
chal de Bretagne, II, 262, 266.
Riverol (Geoffroi de), I, 142.
Rivière (Poncet de), I, 161.
Robia, I, 310.
Roche (Philippe Pot, seigneur de
la), II, 9, 10.
Rochefoucauld (Guillaume delà),
I, 107.
Rochefoucauld (Jacques de la),
I, 107.
Rochefoucauld (Jeanne de la),
I, 107.
Rochefoucauld (Philippe de la),
I, 107.
Rochejacquelein (seigneur de la),
II, 257.
Rochelle (Mérichon de la), I,
119, 120.
Rohan, voyez Gyé.
Rolin (Nicolas), I, 84.
Rome (François de), II, 159.
Romont (Jacques de Savoie, comte
de), I, 312,
Rossi (Lionetto de), I, 144, 145,
214, 322; 11,83.
Rothelin (Philippe de), maréchal
de Bourgogne, I, 203.
Rovère (Julien de la), cardinal de
Saint-Pierre-ès-Liens , I, 146,
251, 254, 274; II, 112, 117,
118.
Sacramoro (Philippe), I, 185,
191, 201.
Saint-Malo (cardinal-évêque de),
voyez Briçonnet (Guillaume).
Saint-Pierre-ès-Liens ( cardinal
de), voyez Rovère.
Saint-Pol (Jacques de), I, 124.
Saint-Pol (Louis, comte de), con-
nétable de France, I, 116, 124-
128, 130, 131, 336.
Saint-Pol (bâtard de), I, 53.
Saint-Vallier (seigneur de), 11,2.
Saint-Vital (cardinal de), I, 251 ,
254, 270.
Salazar (Jean), I, 52.
Sallet (Jean de), II, 255.
304
TABLE
Saluces (Louis, marquis de), II,
40,41.
San-Severino (Galéas de), II, 248.
San-Severino (Robert de), I, 175,
177, 178, 181, 215, 216, 227,
228, 294, 296, 302, 304, 305.
Sanzay (seigneur de), II, 258.
Sassenage (Marguerite de) , I ,
213.
Sasseti (Cosme), II, 39-41, 49,
68-71, 73, 77, 79, 82, 83,
248, 255.
Sasseti (François), I, 325 ; II,
255, 269.
Saubonne (Michelle de), II, 267.
Savanarola (Jérôme), II, 205,
216, 247, 250, 254.
Savelli (cardinal), II, 156.
Saveuse (bâtard de), I, 48.
Savoie (Charles Ier, duc de), I,
172,281,282, 328.
Savoie (Charles II, duc de), II, 240.
Savoie (Philibert Ier, duc de), I,
213, 240, 281, 283, 297-303,
306, 309, 312-314, 326-328.
Savoie (Anne de), I, 210.
Savoie (Blanche de Montferrat ,
duchesse de), I, 282; II, 221,
223.
Savoie (Blanche Sforza , duchesse
de), I, 172, 313.
Savoie (Charlotte de), voyez Char-
lotte.
Savoie (Louise de), voyez Angou-
lème (duchesse d').
Savoie (Marie de),«o^RoTHELiN.
Savoie (Yolande de France, du-
chesse de), I, 137, 142, 143,
172, 173, 194, 195, 202, 206,
207, 209,211-213.
Savoie, voyez Bresse, Genève,
Milan.
Scales (Antoine Widwille, lord),
I, 109.
Scalione (Hector). I, 175, 176.
Sexto (Martin de), I, 244.
Sforza (Ascagne) , cardinal , II,
154, 155,201.
Sforza (Jean-Galéas), II , 105 ,
143, 171.
Sforza (François), comte de Santa
Flora, II, 232-234, 241, 242.
Sforza, voyez Milan, Savoie.
Silly (Jacques de), I, 297.
Simonetta (Cico), I, 143, 144,
166-171, 196, 201, 216, 217,
226, 227, 230, 239, 285, 295,
296.
Sixte IV, pape, I, 167-171, 174,
182-184, 210, 216, 219-221,
232, 233, 237, 251, 252, 254,
261, 263, 266, 269, 274, 275,
286-288, 291-293, 305.
Sleidan (Jean), II, 288.
Soderini (François) , évêque de
Volterre, II, 250.
Soderini (Paul-Antoine), II, 106,
121-123, 126, 129, 130, 139,
• 144, 145.
Soderini (Pierre), II, 97, 270.
Spinelli (Jean-Baptiste), II, 126,
129, 130.
Spinelli (Laurent), II, 63, 72, 83,
92,98,99, 101.
Spinelli (Thomas), II, 206, 208,
213, 214.
Stanley (Thomas, lord), I, 119.
Stella (Pierre), II, 254.
Stélenaert (André), I, 56.
ANALYTIQUE.
305
Tarente (prince de), voyez Fré-
déric.
Tassini (Antoine), I, 294.
Thérouanne (évêque de), I, 319.
Tixdo (Louis), I, 140; II, 21.
ToRNABtoNi (Laurent), u, 248,
255.
Trazegmes (Anselme de), I, 45.
Trazegmes (Anne de), I, 45.
Trémoïlle (Georges de la), II,
288.
Trémoïlle (Louis de la), I, 99,
100, 141,278-281; 11,23, 25,
26, 37, 62, 63, 66, 210, 224,
288.
Trémoïlle, voyez Craon.
Trivulce (Antoine), évêque de
Corne, II, 169, 175,201.
Trivulce (Jean-Jacques), H, 105.
Troïlo, I, 256.
Trotto (Mario), I, 180.
Urbln (duc d'), I, 301 ; II, 182.
Urfé (seigneur d'), I, 76.
Ursino (Virginio), II, 166.
Uutkerke (Roland d'), I, 43.
Vallevant, I, 248.
Vanizon, I, 248.
Varèse (Pierre-Paul de), II, 137.
Varssenaere (Maurice de), I, 43.
Vecchio (Mathieu del), II, 90.
Vendel (Olivier de), II, 19.
Vendôme (comte de), I, 53.
Verceil (évêque de), I, 205.
Vernade (Charles de la), II, 55.
Vesc (Etienne de), sénéchal de
Beaucaire, II, 13-15, 96, 97,
124, 144.
Vespucci (Gui), I, 183 ; II, 278.
Vespucci (Gui-Antoine), II, 214,
278.
Vespuce (Améric), II, 278.
Vicomercati (Taddeo), II, 118,
119, 137, 138, 145-147, 151-
157, 165-167, 175, 202.
Viscoxti (Charles), I, 226, 255,
256, 260-265, 283, 291, 315,
316.
Visconti (François-Bernard), II,
169, 175.
Vitrian (Jean), II, 289.
Vivonne (André de), II, 73.
Volte (seigneur de la), II, 166,
169, 171.
Volterre (évêque de), voyez So-
DERIM.
Volvire (François de), I, 107.
Warwick (Richard, comte de), I,
60-62.
Wasiers (Hellin de), I, 320.
Wenloch (John), I, 61-66, 121.
Werbecque (Peterkin), II, 181.
Zizim, II, 174.
Zorzi (Jérôme), II, 181.
C0MMINES. — H.
î\
TABLE DES MATIÈRES.
VI. COMMINES PENDANT LA. MINORITÉ DE CHARLES VIII .... 1
VII. COMMINES RENTRE EN FAVEUR PRÈS DE CHARLES VIII ... 75
VIII. Ambassade de Commines a Venise 104
IX. Suite de l'bxpédition d'Italie 20 1
X. Dernières annèbs du règne de Charles VIII 246
XI. Avènement de Louis XII 253
XII. Mort de Commines 274
DOCUMENTS CITÉS.
Déposition d'Antoine de Jarrye (9 septembre 1483) 13
Déposition de Jean Chambon (6 février 1484) 17
Interrogatoire de Commines (19 juillet 1484) 21
Second interrogatoire de Commines (28 juillet 1484) 22
Supplique de l'avocat de Louis de la Trémoïlle (30 août 1484) ... 25
* Lettre de Commines au bailli de Chartres (août 1484) 26
* Lettre du duc d'Orléans à Charles VIII (14 janvier 1485) .... 28
* Discours du duc d'Orléans au Parlement de Paris (17 janvier 1485). 30
Ordonnance de Charles VIII, qui révoque Commines de sa charge de
sénéchal de Poitou (15 septembre 1485) 36
* Lettre de Commines à Charles VIII (6 novembre 1485) 37
Lettre de Cosme Sasseti au seigneur du Bouchage (25 décembre 1485). 39
Lettre du seigneur du Bouchage à Cosme Sasseti (25 avril 1486). . . 41
308 TABLE
* Lettre de Comniines (sans date) 42
* Lettre de Commines au seigneur de Brosse (sans date) 44
* Procès-verbal du sergent Pierre Guilloton (11 mars 1486) .... 46
Lettre de Commines à Laurent de Médicis (9 mai 1486) ..... 49
Sauf-conduit donné à Commines (24 août 1486) 50
Ratification du sauf-conduit par le Parlement (26 août 1486). ... 51
Déclaration de Basquet sur la saisie d'une lettre écrite par Commines
(15 février 1487) 55
Arrêt du Parlement qui ordonne que Commines soit détenu en la con-
ciergerie du palais (17 juillet 1487) 58
Arrêt du Parlement qui permet à Commines d'entendre la messe dans
sa prison (21 juillet 1487) ib.
Interrogatoire de Commines (23 juillet 1487) 59
* Lettre de Laurent Spinelli à Laurent de Médicis (28 mars 1488) . . 63
Arrêt du Parlement qui condamne Commines à. dix ans d'exil
(24 mars 1489) 64
* Supplique de Commines 66
Lettre de Commines à Laurent de Médicis (5 août 1489) 68
* Convention entre Commines et François Sasseti (6 novembre 1489) . 69
* Lettre de Laurent de Médicis à Commines (11 décembre 1489). . . 70
* Lettre de Commines à Laurent de Médicis (5 mars 1490) 71
* Lettre de Laurent Spinelli à Laurent de Médicis (25 mars 1490) . . 72
* Lettre de Cosme Sasseti à Laurent de Médicis (8 octobre 1490) . . 73
Lettre de Commines à Anne de Beaujeu (12 septembre 1489). ... 75
* Lettre de Commines au duc de Bourbon (4 janvier 1490) 76
* Lettre de Cosme Sasseti à Laurent de Médicis (16 juillet 1490). . . 77
* Lettre de Cosme Sasseti à Laurent de Médicis (13 avril 1491) . . . ib.
* Lettre de Commines à Laurent de Médicis (21 avril 1491) .... 78
* Lettre de Commines à Laurent de Médicis (3 décembre 1491) ... 81
* Lettre de Laurent Spinelli à Laurent de Médicis (14 décembre 1491). 83
* Lettre de Commines à Laurent de Médicis (12 janvier 1492). ... ib.
* Lettre de Commines à Pierre de Médicis (9 août 1492) 85
* Lettre de Commines à Pierre de Médicis (8 mai 1493) 86
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (18 juin 1493) . . 87
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (28 juin 1493) . . 88
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (16 et 17 juillet 1493). 90
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (21 juillet 1493). . 92
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (31 août 1493) . . 93
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (3 septembre 1493). ib.
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (9 novembre 1493) . 94
DES MATIERES. 309
Lettre de l'évêque d'Arezzo à Pierre de Médicis (29 novembre 1493) . 94
Lettre de François délia Casa à Pierre de Médicis (14 janvier 1494) . 95
Lettre de Commines à Pierre de Médicis (6 août 1494) 98
Lettre de Commines à Laurent Spinelli (6 août 1494) 99
* Lettre des ambassadeurs florentins à Venise, aux Huit de Pratique
(l«r octobre 1494) 106
* Lettre de Paul Soderini à Pierre de Médicis (1er octobre 1494). . . ib.
* Lettre de Paul Soderini aux Huit de Pratique (3 octobre 1494) . . 109
* Sommaire du discours de Commines à la seigneurie de Venise
(3 octobre 1494) 111
* Communication faite par Commines à la seigneurie de Venise
(3 octobre 1494) 113
* Délibération du Sénat de Venise (9 octobre 1494) 115
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (7 octobre 1494). . . 119
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (11 octobre 1494). . ib.
* Lettre de Paul Soderini aux Huit de Pratique (5 octobre 1494) . . 121
* Lettre de Paul Soderini à Pierre de Médicis (6 octobre 1494) . . . 123
* Lettre des ambassadeurs florentins à Venise aux Huit de Pratique
(11 octobre 1494) 124
* Lettre de Pierre de Médicis à Paul Soderini (11 octobre 1494). . . 126
Lettre de Philippe Valori à Pierre de Médicis (13 octobre 1494). . . 129
Lettre de Paul Soderini à Pierre de Médicis (16 octobre 1494) . . . 130
Dépêche chiffrée jointe à cette lettre (même date) 131
* Lettre de Bernard del Magno au duc de Milan (13 octobre 1494) . . 136
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (17 octobre 1494) . . 137
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (22 octobre 1494) . . 138
Lettre de Paul Soderini à Pierre de Médicis (22 octobre 1494) . . . 139
Lettre écrite au camp de Charles VIII (novembre 1494) 143
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (18 novembre 1494). 146
* Lettre de Commines au duc de Milan (27 novembre 1494) .... 149
* Lettre du Sénat de Venise à ses ambassadeurs près de Charles VIII
(28 décembre 1494) ib.
" Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (7 janvier 1495) . . 151
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (11 janvier 1495). . 152
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (21 janvier 1495) . . 154
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (25 janvier 1495) . . 156
' Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (27 janvier 1495) . . 157
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (31 janvier 1495) . . ib.
' Lettre du duc de Milan à Commines (12 janvier 1495) 159
* Lettre de Commines au duc de Milan (4 février 1495) 160
310 TABLE
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (6 février 1495) . . 161
* Réponse du Sénat de Venise à une communication de Commines
(février 1495) 163
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (26 février 1495) . . 165
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (2 mars 1495) . . . 166
* Lettre du duc de Milan à Commines (4 mars 1495) 168
Lettre de Commines au duc de Milan (9 mars 1495) 170
* Lettre des ambassadeurs milanais à Venise, au duc de Milan
(10 mars 1495) 175
Lettre de Commines à- Charles VIII (avril 1495) 180
Lettre de Commines à Charles VIII (avril 1495) 183
* Lettre de Commines au cardinal de Saint-Malo (avril 1495) .... 187
Lettre du duc d'Orléans au duc de Bourbon (14 avril 1495) .... 189
Lettre du duc d'Orléans au duc de Bourbon (22 avril 1495) .... 190
* Lettre de Commines au duc de Milan (9 avril 1495) 191
* Lettre de Jean-Baptiste Ridolfi aux Dix de la Balie (25 avril 1495) . ib.
" Discours de Commines au Sénat de Venise (24 mai 1495) .... 192
* Lettre de Commines à Charles VIII (24 mai 1495) 193
* Lettre d'Antoine Trivulce au duc de Milan (10 mai 1495) .... 200
* Lettre de Taddéo Vicomercati au duc de Milan (6 juin 1495). . . 202
* Lettre de la seigneurie de Florence à ses ambassadeurs près de
Charles VIII (13 juin 1495) 206
* Lettre de la seigneurie de Florence à ses ambassadeurs près de
Charles VIII (19 juin 1495) ib.
* Lettre de la seigneurie de Florence à Jean Bentivoglio (19 juin 1495) 207
* Lettre de la seigneurie de Florence à ses ambassadeurs près de
Charles VIII (20 juin 1495) 208
* Lettre des Dix de la Balie de Florence aux mêmes ambassadeurs
(20 juin 1495) ib.
* Lettre du duc de Ferrare à Antoine de Costabili (21 juin 1495). . . 210
* Lettre du duc de Ferrare à Commines (2 juillet 1495) ib.
* Lettre des Dix de la Balie de Florence à Commines (6 juillet 1495) . 213
Lettre de Jacques de Thenray (7 juillet 1495) 218
Instructions du Sénat de Venise à ses provéditeurs (22 juillet 1495) . 221
* Lettre de Commines au marquis de Mantoue (24 juillet 1495) . . . 223
* Instructions du duc de Milan à Jules Cattanei (12 septembre 1495) . 225
* Convention relative à la délivrance de la garnison de Novare (20 sep-
tembre 1495) • 228
* Lettre du comte François Sforza au duc de Milan (20 octobre 1495) . 233
* Réponse du grand conseil de Venise à Commines (19 novembre 1495). 235
DES MATIERES. 311
* Lettre de Commines au duc de Milan (17 décembre 1495) 240
* Lettre du comte François Sforza au duc de Milan (18 décembre 1495). 241
* Lettre du duc de Milan à Commines (sans date) 242
* Lettre de la seigneurie de Florence à Néri Capponi (12 octobre 1495). 243
* Lettre des Dix de la Balie de Florence à leurs ambassadeurs en
France (10 juin 1497) 248
* Lettre des Dix de la Balie de Florence aux mêmes (1er juillet 1497) . ib.
* Lettre des Dix de la Balie de Florence aux mêmes (31 août 1497) . ib.
' Lettre des Dix de la Balie de Florence à Commines (14 septem-
bre 1497) ib.
' Lettre des Dix de la Balie de Florence à Commines (28 septem-
bre 1497) 249
Lettre de Commines à la seigneurie de Florence (20 juillet 1499) . . 255
Lettre de Commines à la seigneurie de Florence (1er avril 1502) . . 256
Lettre de Commines à la reine Anne de Bretagne (17 juillet 1505). . 262
Lettre de Commines à la reine Anne de Bretagne (23 juillet 1505) . . 264
* Lettre de Jacques de Beaune (10 juillet 1505) 266
* Lettre de Jacques de Beaune (11 juillet 1505) 267
* Lettre de Commines à la seigneurie de Florence (2 juin 1507). . . 269
* Lettre de Commines à la seigneurie de Florence (27 novembre 1509). 271
* Lettre de Commines à la seigneurie de Florence (22 mars 1510) . . ib.
" Lettre de Commines à la seigneurie de Florence (25 août 1511) . . 272
* Lettre du duc de Milan à François de Petrasancta (29 octobre 1476) . 279
Table analytique 291
ERRATA.
Tome Ier, p. 19G, 1. 6. Au lieu de palais, lisez château. Il s'agit ici du
Castello de porta Giovia, (en latin : Castellum
portae Jovis).
« p. 202, 1. 11. Effacez la signature : Alexandre, comme super-
flue. C'est celle d'un secrétaire.
» p. 203, 1. 30. Au lieu de : Châteaugiron , lisez : Château-
Guyon.
p. 248, 1. 4. Au lieu de : 1470, lisez : 1479.
Tome II, p. 59, 1. 26. Au lieu de : xme, lisez : xxme.
» p. 84, 1. 30. Au lieu de : xme, lisez : xmie.
p. 119, 1. 17. Au lieu de : 1495, lisez : 1494.
EN VENTE :
■«es frayei Chroniques de Jehan le Bel . publiées pour la
première fois par M. Polain, membre de l'Académie royale de
Belgique, 2 vol. ln-8° Vv. Kl
oeuvres «le Georges tiiastellain. publiées par M. le baron
Kervyh de Lettenhove, membre de l'Aoa lémie royale de Belgique .
8 vol. in-8° Fr. <8
SA rouiuans «le CIéoma«sés, par Adenés li Roys, publié pour la
première fois, d'après le manuscrit de la bibliothèque de i'Âi
nal, à Paris, par M. Van Hasselt, membre 'le l'Académie royale île
Relgique, 2 vol. in-8° Fr. 10
Oits et eontes de Bandouin de Contlé et de son fiis Jean de
Condé, publiés d'après les manuscrits de Bruxelles, Turin,
Rome, Paris et Vienne, par M. Aug. Scheler, bibliothécaire du
Roi, 5vol.in-8° Fr. 18
lii ors d'amour, de vertu et de hoaieurte, par Jehan le Bel,
publié pour la première fois d'après un manuscrit de la biblio-
thèque royale de Bruxelles, par M. 3ui.es pETiT.de la bibliothèque
royale, tome Ier Fr< 6
OEuvres de Froîssart, publiées avec les variantes des divers
manuscrits, par M. le baron Kervyn dk Leti kshove, — Chroniques,
tomes II et III Fr. là
SOUS PRESSE:
Lï ars «ramoiir, «ie vertu et de boneiirté, tome II
OEuvres de Froîssart, Chroniques, tome IV.
Dits de Watriquot de Conviu.
Date Due
Ail books are subject to recall after two wceks.
A 000 953 820